L'Inde connecte ses quartiers pauvres
Des kiosques Internet gratuits sont installés à Delhi pour former les jeunes.

Par PIERRE PRAKASH

Le lundi 18 décembre 2000

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«Dès l'inauguration, nous avons vu un gamin télécharger un document sans avoir jamais touché un PC de sa vie.»
Un organisateur de l'école d'infor-matique NIIT
 

New Delhi de notre correspondant

Coincée entre une épicerie et un terrain vague, la petite structure en briques rouges est depuis quelques semaines l'objet de toutes les attentions des enfants d'Ambedkar Nagar, un quartier très pauvre du sud de Delhi.

Agglutinés autour des cinq mystérieux hublots qui composent la façade, une quinzaine de gamins s'agitent et s'interpellent. «Que fais-tu? Il faut d'abord cliquer sur menu principal!», s'exclame l'un d'entre eux, écartant son petit camarade pour prendre les commandes. Derrière les minuscules fenêtres se cache un monde jusqu'ici inconnu pour ces jeunes: Internet. Ni clavier, ni souris, simplement une petite manette et deux boutons-poussoirs aux côtés d'un écran d'ordinateur collé derrière la vitre. Sous le regard attentif de ses copains, Mahesh, 13 ans, suit méthodiquement les étapes: menu principal, jeux, parta, start ( A vos jeux, prêts, partez).

Projet pilote. Il y a encore un mois, Mahesh n'avait jamais vu un ordinateur de sa vie. Aujourd'hui, il passe au moins une heure par jour à fréquenter l'Internet. Gratuitement. Les enfants d'Ambedkar Nagar sont en effet les premiers à bénéficier d'un projet pilote lancé conjointement par le gouvernement régional de Delhi et l'école d'informatique privée NIIT: des kiosques Internet dans les quartiers pauvres de la capitale. Des bornes de savoir, destinées à lutter contre la fracture numérique qui sépare la petite minorité d'internautes indiens de l'énorme majorité de la population, à qui l'informatique est tout simplement inconnue. Dans l'immédiat, le projet prévoit six bornes identiques, soit trente ordinateurs, auxquels s'ajouteront quatre-vingts autres postes dans le cadre d'un projet parallèle entre NIIT et la Banque mondiale. En cas de réussite, le dispositif pourrait être étendu aux bidonvilles, pour l'instant laissés de côté pour des raisons de sécurité.

A l'origine du projet, le NIIT avait initialement fait une demande pour cent mille postes, pour un coût de deux milliards de dollars (près de 15 millards de francs). «L'Inde compte devenir une superpuissance informatique, mais la plupart des Indiens ne savent pas ce qu'est l'Internet. Il faut remédier à cette contradiction», constate-t-on au ministère des Technologies de l'Information de Delhi. «Malheureusement, nous n'avons pas les moyens d'équiper toutes les écoles en matériel informatique. Ce projet permet donc de donner accès au savoir pour les plus démunis, voire tout simplement d'alphabétiser une partie de la population.»

Autonomie. Ce sont donc les enfants qui sont visés, et non pas les adultes qui, occupés à faire vivre leur famille, ne s'en serviront pas s'il n'y a pas quelque chose d'immédiat à en tirer. Quelques-uns seulement viennent lire le journal en ligne, difficilement car le kiosque est conçu pour une taille 8-13 ans.

Pourtant le projet n'est pas éducatif au sens strict du terme. Ni professeurs, ni encadrement, les jeunes sont laissés à eux-mêmes pour découvrir les subtilités de l'informatique. De fait, ils apprennent très vite. «Dès le jour de l'inauguration nous avons vu un gamin télécharger un document sans avoir jamais touché un PC de sa vie», s'extasie un organisateur. «C'est superfacile», confirme un jeune adolescent affairé à charger les derniers résultats d'un match de cricket.

Tellement facile que les jeunes internautes commencent déjà à se plaindre des restrictions imposées par le programme, qui ne donne accès qu'à un nombre de sites limités. «On ne peut pas écrire d'e-mails, il n'y a pas de clavier», se plaint le petit Sanjay, 10 ans, qui n'en a jamais écrit un de sa vie. La plupart de ses copains restent cependant muets lorsqu'on leur demande ce qu'est Internet, et avouent qu'ils ne font quasiment que des jeux. «Regardez-les, pour eux ceci est un jeu vidéo, ils ne savent même pas que c'est un ordinateur derrière la vitre», lance Vijay Kumar, 18 ans, l'un des plus âgés à fréquenter le kiosque.

D'une manière générale, il semble y avoir une certaine frustration quant à l'absence de professeur «Nous apprécions l'initiative, résume un père de famille venu accompagner son fils, car l'informatique c'est l'avenir et il faut aussi que les enfants pauvres soient éduqués. Mais tant qu'ils n'auront pas de cours, ce projet restera largement inutile.»

Ce n'est pas l'avis de Sugata Mitra, directeur du Centre de recherche en systèmes cognitifs du NIIT, à l'origine du projet. «Nous savons pertinemment que les gamins ne font que des jeux, mais notre objectif n'est pas de les éduquer. Il s'agit simplement de les initier, de susciter chez eux un intérêt pour les nouvelles technologies, auxquelles ils n'ont pas accès. Je veux qu'ils puissent comprendre le jour où on leur dira qu'il est moins cher d'acheter des chaussures sur Internet que dans le magasin d'en face.»

Quant au manque d'encadrement, il s'inscrit également dans cette démarche d'initiation. «Je veux prouver que les gamins peuvent parfaitement apprendre seuls, martèle Mitra. Ceux d'Ambedkar Nagar se plaignent de ne pas avoir de clavier, mais il y a en fait un clavier virtuel, qu'ils n'ont pas encore trouvé. Nous avons déjà fait des essais temporaires, tant dans des zones urbaines que rurales, et le résultat est partout le même: en quelques semaines, les enfants manient les rudiments permettant de faire fonctionner un ordinateur. Dans le commerce, cette formation de base coûte déjà entre 200 et 300 dollars (1 500 et 2 200 francs).»

Apparence sociale. Le projet n'est cependant pas totalement désintéressé. Malgré son apparence sociale, il est «fondamentalement commercial», avoue Sugata Mitra. NIIT compte déjà quelque trois cent mille étudiants et a en vue les trois cents millions de jeunes du pays. «Sachant que nous avons déjà épuisé les étudiants des classes les plus élevées, que reste-t-il? Les plus pauvres. Notre but est donc de susciter chez eux un intérêt pour l'informatique afin qu'une partie, même infime, puisse envisager de poursuivre par une formation.»

En attendant des études supérieures largement hypothétiques, le petit Sanjay, lui, a trouvé une utilité immédiate à la nouvelle installation. Cahier d'école en main, il demande à la calculatrice intégrée de l'aider à faire ses devoirs de maths.


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