Points de rencontre : les premiers dictionnaires imprimés et leurs sources manuscrites

Article pour le Catalogue Les Trois Révolutions du Livre : Exposition du Musée des arts et métiers, Paris oct. 2002 - jan. 2003

Brian Merrilees et Jean Florence Shaw
University of Toronto

1.1 Introduction

Les premiers dictionnaires imprimés en France reflètent surtout le savoir de la lexicographie médiévale. Ce savoir est latin, façonné et transmis surtout par trois Italiens au cours de trois siècles de ce Moyen Age, mais augmenté à partir des 13e et 14e siècles par des équivalences vernaculaires. C'est le Catholicon latin, complété en 1286 par Johannes Balbi, évêque de Gênes, qui sera le premier dictionnaire imprimé en Europe (Mayence, vers 1460); le Catholicon est aussi à la base de la plupart des dictionnaires bilingues en Europe et surtout en France. Les deux dictionnaires incunables que nous exposons ici, le Catholicon abbreviatum et le Vocabularius familiaris et compendiosus, dérivent de cet ouvrage gênois. L'Elementarium doctrinae compilé au 11e s. par un autre Italien, prédecesseur de Balbi, Papias Vocabulista, sera aussi continué sous une forme imprimée, mais seulement en Italie. Les Magnae Derivationes d'Hugutio de Pise (12e s.), très influentes pour la tradition, n'auront pas de suite imprimée.

2.1 Le Catholicon : un dictionnaire pour l'Europe

Le Summa grammaticalis quae vocatur Catholicon, ou tout simplement le Catholicon, se compose de cinq parties touchant la grammaire latine et son lexique. C'est surtout la cinquième partie, un grand dictionnaire linguistique et encyclopédique du latin, qui lui mérita sa réputation et et auquel le nom de Catholicon sera longtemps attaché. Le Catholicon dominera la lexicographie européenne pendant plus de deux siècles et longtemps même après l'introduction de l'imprimerie. Balbi ne se reconnut qu'un vrai talent, celui de compilateur assidu. Il tira ses matériaux de maints ouvrages lexicographiques, grammaticaux et encyclopédiques : Hugutio et Papias, Priscien et Donat, Isidore de Séville et d'autres auteurs classiques et patristiques et des auteurs presque contemporains comme Alexandre de Villedieu et Evrart de Béthune. A cette grande compilation, Balbi impose une méthode de construction et d'organisation qui aura des effets permanents sur la lexicographie occidentale. L'ordre alphabétique y est absolu et les changements de première, deuxième, même troisième lettre sont souvent indiqués par un système de couleurs rouge et bleu, parfois or. A l'intérieur des articles, des réseaux dérivationnels regroupent des familles de termes et entre les articles, l'usage de renvois internes et externes renforcent une cohérence globale; des définitions riches et multiples, souvent dotées d'exemples explicatifs et de versus memoriales distinguant sens et emploi, font le complément de ces structures.
A travers l'Europe, le Catholicon italien sera copié et recopié sous forme manuscrite pendant deux siècles. Evidemment, si l'essentiel du contenu en est transmis, le texte a subi entre les mains des copistes un certain nombre de changements ce qui permet de distinguer des tendances et des traditions régionales. De l'est à l'ouest de l'Europe, le Catholicon se retrouvera dans des cathédrales et dans des couvents de tous les grands ordres, réservé surtout à la noblesse intellectuelle de l'église. La confection d'exemplaires en format in-folio ou en grand folio exige une quantité considérable de parchemin; même dans le format plus pratique d'in-quarto et copié sur papier, le Catholicon n'est pas à portée de tout le monde. Même s'il n'agissait pas d'un livre universitaire à proprement parler, son utilité aux études supérieures était au moins reconnue par les 'stationnaires', surtout en France et Angleterre, qui en faisaient reproduire, par le procédé de pecie, des copies pour servir aux 'études artistiques, théologiques et en particulier exégétiques' (Powitz 1996, 314). Plus de 190 de ces manuscrits ont survécu jusqu'à nos jours et se trouvent dans diverses bibliothèques de l'Europe, dont 38 en France.
Des versions manuscrites se répandent dans toute l'Europe occidentale, surtout en Angleterre, en Allemagne et en France, avant de céder la place aux premières éditions imprimées. C'est vers 1460 que l'on produit la première édition imprimée du Catholicon, probablement à l'atelier de Gutenberg à Mayence. Avant 1500, au moins 24 éditions, parfois révisées, ont été réimprimées et les impressions ont même continué jusqu'à 1520 (Shaw 1997, 1.3.5).
Les copies manuscrites faites en France jouèrent un rôle important dans ce processus de transmission et elles seraient, indirectement, à la base de l'édition de Günther Zainer d'Augsburg en 1469. Les sources du modèle ayant servi à l'edition de Mayence sont incertaines. La première édition publiée en France est celle d'Adolf Rusch, imprimeur à Strasbourg, qui daterait d'environ 1470, certainement d'avant 1475. En tout, il y aura 14 éditions françaises avant 1500.


3.1 Du latin au français : l'Aalma manuscrit et le Catholicum abbreviatum imprimé

Considérant la taille énorme du Catholicon manuscrit et le coût de sa production, il était inévitable que l'ouvrage fût abrégé et réduit à la forme d'un épitomé. Un tel abrégé se trouve, par exemple, dans le ms. Paris, BNF lat. 7633, toujours catalogué comme un Catholicon mais qui ne comprend que141 folios - il est d'ailleurs incomplet, se terminant à la lettre X. Il était aussi inévitable que des abrégés bilingues (latin-français) du Catholicon aient fait leur apparition. Suivant une longue tradition de glossaires latins-vernaculaires, créés surtout pour l'enseignement, les versions abrégées du Catholicon porteront dans nos histoires modernes le titre d'Aalma, d'après le premier lemme de ce lexique réduit. Mario Roques en avait identifié 12 versions de cette Aalma qui ont survécu aux siècles modernes (Roques 1938). Jean Shaw en a récemment repertorié trois autres, dont l'intéressante version Metz, BM 1182 (Shaw 1997, 2.5.3). La plus ancienne version, Paris BNF lat. 13032, date du dernier quart du 14e siècle, les autres du 15e.
Une de ces versions manuscrites qui est d'un intérêt particulier pour l'histoire du livre, car elle constitue le lien direct entre le manuscrit et l'imprimé. A partir de 1482 environ, paraît une série de lexiques français portant le titre Catholicon abbreviatum (ou des titres variants : Catholicum parvum, Catholicon minus , Vocabularius brevidicus, et Vocabularius breviloquus). Margaret Lindemann en a identifié 24 éditions (Lindemann 1994) et Jean Shaw (1997, 4.0 ) y ajoute quatre autres. C'est Mario Roques qui avait, en 1938, signalé que la source de cette nouvelle série imprimée n'était autre que l'Aalma du manuscrit Metz, BM, 510. Jean Shaw en a éclairé le lien entre le manuscrit et l'imprimé, en démontrant que le Metz 510 fut sans doute la source directe du libraire-imprimeur Antoine Caillaut, responsable du petit Catholicum abbreviatum de c.1482, dont il publiera trois autres versions, toutes sans date. De toute évidence, Caillaut s'était établi dans la rue St. Jacques vers cette même année 1482 et il continua à y exercer sa profession au moins jusqu'en 1505. Il faut lui accorder l'honneur d'avoir créé le Catholicon abbreviatum, car une comparaison entre le manuscrit (Metz 510) et la première version imprimée révèle des parallèles remarquables entre la source manuscrite et le livre sorti des presses de Caillaut.

Tout d'abord, le colophon du manuscrit et celui de l'imprimé identifient Caillaut comme l'éditeur des deux:


MS Metz, BM, 510 :

"Vocabularius brevidicus exponens dictiones rerum multarum. Exaratus feliciter parasius <sic> in vico sancti iacobi per anthnium <sic> cayllaut (ILLUSTRATION 1).

Catholicum abbreviatum, Antoine Caillaut, Paris, c.1482 :

"Vocabularius brevidicus exponens dictiones rerum multarum. Exaratus feliciter parasius <sic> in vico sancti iacobi per anthnium <sic> cayllaut (ILLUSTRATION 1).

Il est clair que le texte imprimé reproduit deux erreurs de la copie manuscrite, 'parisius' pour 'parisiis' et 'anthnium' pour 'anthonium'.
Le début de chaque livre, manuscrit et imprimé, montre encore une erreur en commun :
(IMAGES 2 et 3) :
A la sixième ligne du texte, le copiste et l'imprimeur ont mis une définition incomplète:
'Abavus .avi tiers m' (= masculin)
On n'a qu'à voir les autres versions de l'Aalma et les versions ultérieures du Catholicon abbreviatum pour y lire 'tiers aiol', 'tiers ayeul', etc. ('arrière-arrière grand-père'), pour savoir que la définition française est fautive.
En plus, les deux textes insèrent à cette même ligne un autre terme et sa glose :
'Abbas abbe m'
tout à fait identique dans sa forme et en sa disposition sur la page. (Shaw 1997, 4.1.1).

Si les effets de l'humanisme commencent à se faire sentir, la reproduction du Catholicon abbreviatum continuera pendant une quarantaine d'années. Comme nous avons dit, 28 éditions ont été identifiées, qui se divisent en deux séries, toutes les deux dérivant des éditions de Caillaut c.1482. La première série passe par les deuxième et troisième éditions de Caillaut pour être reprise par Antoine Vérard (Paris 1485-86), Loys Garbin (Genève c. 1485 et c.1487), ensuite par quatre Lyonnais, Matthias Huss (1489-90), Engelhard Schultis (c.1485), Martin Havard (1499-1500) et Jean de Vingle (1500). Deux versions provenant d'imprimeurs inconnus font partie aussi de cette série.Vérard fut le premier à introduire des changements dans le format de la page, imprimant deux colonnes au lieu d'une seule et réduisant le nombre de gloses françaises, mais ajoutant de nouveaux termes aussi.
La deuxième série remonte également à la première édition de Caillaut qui sera adaptée par le rouennais Martin Morin, dont l'édition de 1492 connaîtra deux filiations. Tout d'abord il y a l'édition d'un inconnu (Paris c.1492?96), suivie de celles de Jean Morand (Paris 1497-98 et 1500), Michel Le Noir (Paris, 1497), Jean Tréperel (Paris, 1499 et c.1500), Nicolas de la Barre (Paris, 1510), Jean Hérouf (Paris, 1520 ou après). La série était revenue à Rouen avec l'édition de Jean Le Bourgeois en 1498, laquelle sera adoptée par Laurent Hostingue (1511-13) qui travailla à Rouen et à Caen. Raulin Gaultier (Rouen, 1519) suit l'édition de la Barre. Comme pour la première série, il y a pour la deuxième série des éditions qui manquent ou sont incomplètes (Shaw 1997, 4.2-4.4 ).

4.1 Un Catholicon imprimé de taille : le Vocabularius familiaris et compendiosus

Le Vocabularius familiaris et compendiosus (IMAGE 5) est le plus grand dictionnaire latin-français imprimé avant 1500. Comme le Catholicon abbreviatum, il constitue aussi un des derniers maillons de la longue chaîne de transmission lexicographique du moyen âge. Bien que le livre ne comporte aucune mention de date ou de lieu, il a été démontré que ce Vocabularius fut imprimé à Rouen vers 1490 par Guillaume Le Talleur. Le Vocabularius appartient à une famille de lexiques bilingues qui inclut le remarquable Dictionarius de Firmin Le Ver (IMAGE 4), prieur du couvent des Chartreux de St-Honoré de Thuison, près d'Abbeville (Merrilees et Edwards 1994) et le Glosssarium gallico-latinum, un des premiers dictionnaires où le latin définit le français.
Le Vocabularius est beaucoup plus substantiel que le Catholicon abbreviatum, comprenant 672 pages, deux colonnes à la page pour un total de 439 000 mots dans le texte. Il fut composé en deux étapes, les lettres A à H, et I à Z, avec des colonnes blanches entre les deux parties. Selon Pierre Le Verdier (p.120-123) le Vocabularius est "une des oeuvres les plus remarquables de Le Talleur. Ce considérable volume se distingue par la beauté et la netteté du caractère, l'habileté et la difficulté de la typographie, la correction d'une composition pourtant très difficile, même la qualité supérieure du papier."
Une deuxième édition en fut imprimée, toujours à Rouen, par Martin Morin, successeur de Le Talleur, avec le titre suivant:
Vocabularius familiaris ex suma ianuensis (vulgariter catholicon dicta) ac papia hug. necnon aliis autoribus quamplurimus excerptus et diligenter emendatus: finit feliciter. Anno. M.CCCCC. xviii. kalendas augusti
La forme de la date permet deux interprétations, 1500 ou 1518. Nous préférons la première, étant donné le changement de caractères entre 'M CCCC' et 'xviii' et malgré l'erreur dans l'expression des Kalendes. Le laps de temps écoulé depuis la première édition de Le Talleur est une autre considération : il serait peu probable que Morin ait attendu plus d'un quart de siècle avant de donner une réédition. Cette deuxième édition est une copie fidèle de la première et il s'y trouve très peu de changements substantiels.
Le lien entre le Dictionarius de Le Ver et le Vocabularius de Le Talleur est proche sans être immédiat. Le Talleur aurait pu avoir sous les yeux un exemplaire du Dictionarius, mais il est plus probable qu'il ait existé une autre forme du manuscrit de Le Ver. Le Talleur ne suit pas précisément le macro-article de Le Ver dans lequel un lemme principal, dont l'initiale est marquée par une couleur, est suivi d'une série de sous-lemmes qui ont un ordre dérivationnel déterminé par leurs relations grammaticales. Le Talleur semble avoir cherché à mettre la plupart des termes en ordre alphabétique; il ne regroupe pas toujours les dérivés sous leur terme-source dans l'ordre qu'avait choisi Le Ver. Néanmoins, ce grand dictionnaire représente une étape importante vers la création du dictionnaire moderne.
Après 1530, une nouvelle tradition humaniste, empruntant une nouvelle voie italienne, celle d'Ambrogio Calepino, s'établit avec les dictionnaires de Robert Estienne et, après lui, de Jean Nicot. Les lexiques bilingues fondés sur le latin médiéval disparaîtront, mais leur tradition aura déjà duré près de cinq siècles.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES:

Pierre LE VERDIER, L'Atelier de Guillaume Le Talleur, premier imprimeur rouennais: histoire et bibliographie. Rouen: Albert Lainé, 1916.

Margerete LINDEMANN, Die französischen Wörterbuch von den Anfängen bis 1600 : Entstehung un typologische Beschreibung, Tübingen, 1994.

Brian MERRILEES et William EDWARDS, Firmini Verris Dictionarius : Dictionnaire latin-français de Firmin Le Ver, Corpus Christianorum : Continuatio mediaevalis: Lexica Latina Medii Aevii : Nouveau Recueil des lexiques latins-français du moyen âge 1, Turnhout, 1994, pp.xxv-545.

Brian MERRILEES et Jacques MONFRIN, Glossarium gallico-latinum in Duo Glossaria, Corpus Christianorum : Continuatio mediaevalis: Lexica Latina Medii Aevii : Nouveau Recueil des lexiques latins-français du moyen âge 2, Turnhout, 1998, pp. 141-269.

Gerhardt POWITZ, "Le Catholicon - esquisse de son histoire", in J. Hamesse, Les Manuscrits des lexiques et glossaires de l'antiquité tardive à la fin du Moyen Age. Textes et Etudes du Moyen Age, 4, Louvain-la-Neuve, 1996.

Jean SHAW, Contributions to a Study of The Printed Dictionary In France Before 1539, thèse Ph.D., Université de Toronto, 1997 : http://www.chass.utoronto.ca/~wulfric/edicta/shaw/ .