University of Toronto
FRE 1800H-F
2001
Pratique théâtrale et littérature dramatique au 18e siècle
(David Trott)

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Collé, Le Roi et le Meunier, ou La Partie de chasse de Henri IV, Comédie en deux actes,

Reconstituée selon la version primitive et conforme aux représentations du théâtre de l’Odéon, par Jules Truffier, Sociétaire de la Comédie Française.

Paris, Tresse et Stock, Éditeurs, 1892.

[8 Yth 25922
 
 

PERSONNAGES Odéon 1891

HENRI IV, Roi de France ............................ A Lambert, père 

LE DUC DE BELLEGARDE,

Grand Écuyer ................................................Duparc

LE COMTE D’AUVERGE ...........................Daltour

LE MARQUIS DE PRASLIN .......................Lecomte

MICHEL RICHARD, dit MICHAU,

meunier à Lieursain.......................................Montbars

RICHARD, fils de MICHAU

amoureux d’Agathe.......................................Gautier

LUCAS, paysan de Lieursain,

amoureux de Catau ...................................... Numa

MARGOT, femme de Michau ......................Mme Raucourt

CATAU, fille de Michau,

amoureuse de Lucas .....................................Mlles Marty

AGATHE, paysanne de Lieur-

sain, amoureuse de Richard ........................... Yves Roland

UN BUCHERON ...................................... Berthet

DEUX BRACONNIERS .......................... Schutz, Durez

UN GARDE-CHASSE, demeurant

à Lieursain ............................................. Paumier
 
 

AVERTISSEMENT

Le libraire Prault, en 1756, publia un Choix de petites pièces du théâtre anglais* (2 volumes in-12), traduites des originaux de Dodsley et Gay par Patu. Le Roi et le meunier de Dodsley fait partie du premier volume; Collé adapta sur ce thème une comédie en deux actes, portant le même titre, qu’il écrivit à la Celle-Saint-Cloud, pendant les mois de juin et juillent 1760. La scène était transportée en France; le Roi était devenu Henri IV; le grand seigneur libertin, le comte d’Auvergne. L’enlèvement d’Agathe était raconté, dans la forêt, au moment où le comte d’Auvergne et le duc de Bellegarde se trouvaient égarés pendant la nuit. La scène entre Henri IV et Sully n’existait pas; il est même probable que Sully ne paraissait pas dans cette première version.

Collé lut son oeuvre au duc d’Orléans, le 15 août 1760, à Bagnolet, et l’accueil ayant été favorable, l’auteur ne doutait point que la pièce ne fût jouée par les comédiens français lorsqu’un ordre officieux de Mme de Pompadour vint lui interdire, au commencement de 1762, de faire représenter sa comédie.

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Collé restait donc coi avec son manuscrit, lorsque, autre contre-temps, le 22 novembre 1762, Sedaine, puisant à la même source, donnait aux comédiens italiens le Roi et le fermier, comédie mêlée d’ariettes. On ne saurait penser à tout lorsqu’on se mêle d’adaptation. Sans se décourager cependant, Collé se démarquant lui-même ajouta, en juin 1764, pour n’avoir point l’air de présenter un rossignol aux acteurs français, un premier acte; et ses anciens premier et second actes devinrent les deuxième et troisième actes. C’est sans doute à l’époque de ce tripatouillage qu’il changea le comte d’Auvergne en marquis de Concini.

Le mois suivant (juillet 1764), Collé composa le Bouquet de Thalie; prologue destiné à accompagner sa comédie; et le premier des trois actes de la version nouvelle, lu au duc d’Orléans, fit pleurer (sic) ce grand seigneur à la lecture. Or, ce premier acte, attendrissant à cette époque, produisait aujourd’hui un effet tellement contraire, qu’il était égayé à chaque représentation du théâtre de l’Odéon et cette empoignade perpétuelle me détermina à entreprendre le présent travail.

Deux mois après, le Bouquet de Thalie, fut augmenté d’un personnage : le marqui ivre; et, le titre définitif des trois actes fut trouvé : la Partie de chasse de Henri IV.

Le 25 décembre, le Bouquet de Thalie et la Partie de Chasse de Henri IV sont joués à Bagnolet devant le maréchal de Richelieu qui pleure de très bonne foi (sic) et le duc de Choiseul qui pleure également. Succès énorme, L’auteur croit toucher au port, à la Comdie française, quand, le 31, les représentations y sont interdites.

La Partie de Chasse jouée sur des théâtres particuliers et en province reçut partout un accueil favorable; son interdit ne put être levé à Paris et Collé dut se ré-

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signer à faire imprimer sa pièce. Le 15 février 1766, elle était mise en vente et la première édition de 2000 exemplaires enlevée en quelques jours.

Huit ans et neuf mois plus tard, six mois après la mort de Louis XV, le 16 novembre 1774, la Partie de Chasse de Henri IV était enfin représentée à Paris.

Voilà l’histoire un peu compliquée de cette bluette charmante qui obtint un succès considérable : on la joua et rejoua partout sous des formes différentes; c’est ainsi que dans le Nouveau théâtre de la société d’Anspac et de Triesdorf (1789, in-8) contenant les pièces jouées à la cour du Margrave d’Anspach après le départ de Mlle Clairon, on trouve la Partie de chasse avec additions de quelques scènes entre des pages et des musiciens; puis entre ces pages et Catau.

Plus près de nous, en 1826, Castil-Blaze donna la Forêt de Sénart, opéra comique en 3 actes d’après Collé.

Jules TRUFFIER

Sociétaire de la Comédie-Française

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LE ROI ET LE MEUNIER

ou

LA PARTIE DE CHASSE DE HENRI IV
 
 

Le théâtre représente l’entrée de la forêt de Sénart, du côté de Lieursain.
 
 

SCÈNE PREMIÈRE

LUCAS, CATAU

L’on entend un cor de chasse dans l’éloignement.
 
 

LUCAS.

Parguenne, mam’selle Catau, entendais-vous ces corneux-là? Encore un coup, v’nais vous-en voir la chasse avec moi; all’ n’est pas loin d’ici.

CATAU.

Oh! Lucas, je n’ons pas le temps; il est trop tard. Si l’on nous voyait ensemble, à c’t’heure, on jaserait.

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LUCAS.

Ça serait mal; ça n’arrive pas tous les jours au moins, que la chasse vienne jusqu’à Lieursain! j’y verrons peut-être notre bon Roi Henri.
 
 

CATAU.

Vraiment, j’aurions ben envie de l’voir, car je ne l’connaissons pas plus qu’toi, Lucas; mais il se tait tard, ma mère m’attend; faut que je l’y aide à faire le souper. Mon frère Richard arrive ce soir.

LUCAS.

Quoi! M. Richard arrive ce soir! queu plaisir! queue joie! j’aspérons qu’il déterminera à mon mariage avec vous. M. Michau votre père, qui baraguigne toujours.... Mais morguenne, c’Est bian mal à vous de ne m’avoir pas dit c’te nouvelle-là!

CATAU.

Est-ce que j’ai pu vous la dire pus tôt donc? je viens de l’apprendre tout à st’heure.

LUCAS.

Eh bian, fallait me la dire tout de suite.

CATAU.

Queue raison! est-ce que je pouvais vous dire ça, paravant que de vous avoir rencontré?

LUCAS.

Bon! vous pensais bian à me renconter tant seulement! vous ne pensais qu’à courir après la chasse. Est-ce là de l’amiquié donc? quand on a une bonne nouvelle à apprendre à queuqu’un?

CATAU.

Mais, voyez donc queue querelle il me fait, pendant que je n’ai voulu voir la chasse, que parce que je savais ben que je l’rencontrions en chemin, ce bijou-là... et il faut encore qu’il me gronde!... Allez, vous êtes un ingrat.

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LUCAS, d’un air tendre.

Eh! pardon, mam’selle Catau : c’est que j’ignorions tout ça, nous.... dame, voyais-vous, c’Est que j’vous aimons tant, tant, tant.

CATAU.

Eh pardi! je vous aimons ben aussi, nous, monsieur Lucas; mais je n’vous grondons pas que vous ne l’méritiais.

LUCAS, en riant.

Oh! tatigué! vous me grondais bian queuque fois sans que je l’méritions; par exemple, hier encore, devant M. et madame Michau, ne me grondîtes-vous pas d’importance, à propos de c’te dévergondée d’Agathe, qui a pris sa volée avec ce jeune seigneur? Dirais-vous encore que j’avions tort?
 
 

CATAU, d’un air mutin.

Oui, sans doute, je le dirai encore. Je ne saurais croire, moi, qu’Agathe s’en soit en allée exprès avec ce monsieu, c’est une fille si raisonnable, elle aimait tant mon frère Richard! Allais, allais, il y a queuque chose à cela que je n’comprenons pas.

LUCAS, en se moquant

Oh! jarniguai, je l’comprends bian, moi.

CATAU.

Oh! tiens : Lucas, ne renouvelons pas c’te querelle-là car je te gronderions encore, si j’avions le temps. Mais j’ons afaire, Adieu, Lucas.

LUCAS.

Adieu, méchante.

CATAU, lui jetant un bouquet au nez.

Méchante! tiens, v’là pour t’apprendre à parler.

(.p. 7)

SCENE II

LUCAS, seul.

Attendais donc, attendais donc. Oh mais... vous ne vous ensauverai pas comme ça!

Il la poursuit.

SCENE III

LE DUC DE BELLEGARDE, LE COMTE D’AUVERGNE

LE COMTE.

Nous avons manqué nos relais, mon cher duc de Bellegarde : cela est cruel.

BELLEGARDE, à part.

Mon cher duc de Bellegarde... le fat! (Haut) Oui, mon che comte d’Auvergne, d’autant plus cruel que nos chevaux ne peuvent plus même aller le pas. La nuit viendra bientôt et personne pour nous enseigner le moindre sentier.... A propos, vous savez qu’au retour nous soupons avec le Roi. Il vous a nommé aussi, vous, monsieur....

LE COMTE.

Ah! cette chasse... ce souper surtout... que dans tout autre temps j’eusse désiré avec passion... me désolent dans ce moment-ci.

BELLEGARDE.

C’est juste, j’avais oublié votre roman d’amour : votre dessein, sans doute, était d’aller faire aujourd’hui un

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tour à Paris, pour voir votre petite Agather... cette jolie paysanne...

LE COMTE.

Et vous ignorez que tantôt, au moment où je mettais le pied à l’étrier pour suivre le roi, j’ai reçu une lettre de Fabricio, mon valet de chambre... et ce coquin me marque que ma petite paysanne s’est sauvée hier dès le grand matin.

BELLEGARDE.

Sauvée?

LE COMTE.

Oui, Par la fenêtre de la maison de Paris, où je la faisais garder à vue par ce maraud-là.

BELLEGARDE.

Agather s’est enfuie de chez vous?... Eh! à quoi en étiez-vous donc avec elle?

LE COMTE, vexé.

J’en étais... j’en étais à rien!

BELLEGARDE.

A rien! Allons donc, quel conte!

LE COMTE.

Oh! à rien, ce qui s’appelle rien.

BELLEGARDE.

Eh! mais, cela est fabuleux!

LE COMTE.

Ce n’est point une fable, vous dis-je; d’honneur, rien n’est plus vrai. La petite sotte aime un animal de paysan, qu’elle allait épouser quand je la fis enlever par Fabricio.... elle adore M. Richard... le fils d’un meunier qui est de son village, qui est de Lieursain.

BELLEGARDE, d’un air railleur.

Un paysay de Lieursain!... l’héritier présomptif d’un meunier! voilà ce qui s’appelle un rival à craindre! Voilà des obstacles...

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Ne pensez pas rire, monsieur le duc, ils ont été insurmontables, du moins pour moi. C’est que c’est une vertu!... c’étaient des fureurs!... Quoi donc! une fois n’a-t-elle pas pensé se poignarder avec un couteau qu’elle trouva sous sa main, et que j’eus toutes les peines du monde à lui arracher.

BELLEGARDE, d’un air badin.

Fort bien, continuez, monsieur, vous rendez de plus en plus votre petit roman fort vraisemblable; car enfin rien n’est plus commun que de voir une femme se tuer... et surtout quand on l’en empêche.

LE COMTE, vivement.

Oh! parbleu, elle ne jouait pas cela; elle y allait bon jeu, bon argent.

BELLEGARDE, d’un ton badin.

Tout de bon? cela était sérieux!... mais c’est du vrai tragique, en ce cas-là!

LE COMTE.

Aussi, avais-je toutes les envies de monde de vous laisser courre votre cerf à vous autres... et de pousser jusqu’à Paris, moi.

BELLEGARDE.

Mais le roi a parlé.

LE COMTE, après un temps.

Et j’obéis, ventre saint-gris! Si nous parvenons toute-fois à retrouver notre route... Voyons donc, au détour de cette venelle, si quelque bûcheron ou autre peut nous dire au moinns où nous sommes; car nous risquons fort de ne pas souper du tout.

Ils sortent.

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SCÈNE IV

LUCAS, entrant et tenant une lettre à la main.

Oh! la petite espiègle! (Contrefaisant la voix de Catau.) Allais-v’sen! Je ne veux point qu’vous m’accompagniais plus... On jaserait! Eh ben! qu’on jase... puisque j’somm’s pour êt’mariés. Mais en véci ben d’une autre. Y gn’y avait pas deux minut’s que j’avions quitté ma p’tit’ Catau, qu’au tournant d’la butte des Rougets, --j’nen croyions pas mes yeux,--v’là mam’selle Agathe, brave et vêtue comme eun’ princesse, qui m’accoste en me suppliant d’acouter ses aventures... J’ons refusé... mais j’ons acouté tout d’même, pour savoir! Et c’étaient des pleurs... « Mon bon Lucas, par-ci; mon ami, par-là! » -- « J’suis pas l’ami d’eun’ perfide qu’a trahi son fiancé, M. Richard! » qu’j’ai repondu... –Enfin, ell’m’a juré qu’tout ça, paraît-il, était faux... qu’y fallait que j’rendisse un bon office à mon bon Richard en lui remettant cette lettre qu’elle avait écrite à tout hasard. Ell’ m’a attendri... oh! mais j’lui ai ben répliqué que je n’donnions pas dans le paigneau... et j’ai pris la lettre, en lui promettant de l’avertir drès que Richard sera arrivé. Ces femelles avions les larmes à commandement! ça pleure quand ça veut d’un... et pis, quand il s’agit de leux honneur, ces filles vous font d’s’histoires, d’s’histoires.. qui n’ont ni père ni mère; et presque toujours, nous autres hommes, après avoir bian bataillé pour ne les pas craire, finisson toujours par gober ça; je somm’s assez benais pour ça. (Baisser ici la rampe.) Et d’alieure, c’te petite mijaurée-là, qui par son équipée m’a reculé, à moi, mon mariage avec la mie Catau, c’est-il pas endévant ça!.... Mais Richard devrait être arrivé; car le jour tombe. Eh mais, c’est l’y-même!

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SCÈNE V

RICHARD, LUCAS.

LUCAS, courant l’embrasser.

Pardi, monsieu Richard, que je nous embrassions!... encore... morgué, encore. Je n’me sens pas d’aise, mon ami!

RICHARD.

Ah! mon cher Lucas! j’ai plus besoin de ton amitié que jamais, mon malheur est sans ressource.

LUCAS.

J’nous en équions toujours bian douté. Mais comment ça, donc?

RICHARD.

Comment? tu as vu que j’étais parti pour Paris, dans le dessein de m’aller jeter aux pieds de Sa Majesté; mais ce qui m’a déterminé à revenir, c’est une lettre que j’ai reçue d’Agathe. La perfide m’écrit qu’elle ne m’aime plus.

LUCAS.

All’vous avait déja écrit?

RICHARD, très vivement.

Oui, Lucas; elle m’a écrit qu’elle ne m’aimait plus, elle!... elle!... Ah! sans doute, cet infâme séducteur, soit par force, soit par adresse, est parvenu à s’en faire aimer lui-même!...

LUCAS.

Quoi! elle l’aime, vrai?

RICHARD.

Oui, elle l’aime... elle ne m’aime plus... Je ne la veux voir de ma vie.

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LUCAS.

Oh! vous ferez très bian. Alle est ici c’tpendant.

RICHARD, très vivement.

Elle est ici! elle est ici!

LUCAS.

Oui, alle est ici de tout à l’heure. Ell’ m’Est déjà venu mentir sur tout ça, la petite fourbe... Et pour se justifier, ce dit-elle, all’ m’a même baillé pour vous eune lettre, que j’ons là.

RICHARD, encore plus vivement.

Quoi! tu as une lettre d’elle, et pour moi? Donne donc vite, donne donc.

LUCAS, lui montrant la lettre sans la donner.

Tenais, la v’là; mais croyais-moi, déchironsl-la sans la lire; ign’y a que des fausseté là-dedans.

RICHARD, la lui arrachant.

Eh! donne toujours... Quelle est ma faiblesse! Tu as raison, Lucas; je ne devrais pas la lire. Mon plus grand tourment est de sentir que j’adore encore Agathe plus que jamais.

LUCAS.

C’est bian adoré à vous! Mais lisais donc tout haut que je voyons c’ qu’a chante.

RICHARD, lisant la lettre, d’une voix altérée, et le coeur palpitant.

Très volontiers. (Il lit.) « Le lundi, à six heures de matin. N’ajoutez aucune foi, mon cher Richard, à l’affreuse lettre que vous avez sans doute reçue de moi; c’est le valet de chambre du comte d’Auvergne, Fabricio, qui m’a forcée de vous l’écrire, en m’apprenant que vous étiez à Paris, et que son maître était déterminé à se porter contre vous, aux dernières violences, si je ne vous l’écrivais pas. Il m’a promis en même temps que pour prix de ma complaisance, l’on m’accorderait plus de liberté. Ce

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dernier article m’a décidée; car si l’on me tient parole, je compte employer cette liberté à me sauver d’ici; nul danger ne m’effrayera; je crains moins la mort, que de cesser d’être digne de vous. Je vous écris cette lettre sans savoir par où ni par qui je puis vous la faire tenir; c’est un bonheur que je n’attends que du ciel, qui doit protéger l’innocence. Je vous aime toujours; je n’aimerais jamais que... Mais j’aperçois que la petite porte du jardin est ouverte... ma fenêtre n’est pas bien haute... avec mes draps je pourrai... J’y vole... » Ah ciel! elle sera descendue par la fenêtre! Eh! si elle s’était blessée, Lucas!

LUCAS, d’un air railleur.

Blessée; eh! je venons de la voir. Vous donnais donc comme un gniais dans toute c’t’ écriture-là, vous!

RICHARD.

Comment, que veux-tu dire?

LUCAS.

Tatigué! qu’alle a d’ génie c’te fille-là! la belle lettre! queu biau style! comm’ ça est en même temps magnifique et parfide!

RICHARD.

Quoi! Lucas, tu pourrais penser qu’elle me trompe, qu’elle me trahit, qu’elle pousserait la perfidie jusqu’à...

LUCAS, l’interrompant.

Oui, morgué; je l’ croyons de reste. Là, posez qu’all’ soit innocente; après avoir été six semaines cheux ce seigneur, qu’est-ce qui le[sic] croira? faut qu’all’ le prouve, paravant que vous pissiez la revoir avec honneur! Voudriais-vous en la revoyant sans qu’all’ soit justifiée, courir les risques de vous laisser encore ensorceler par elle! et qu’all’ vous conduise à l’épouser? c’est ce qui arriverait da, et ce qui serait biau, n’est-ce pas?

RICHARD, très tristement.

Oui, tu as raison, Lucas; je ne dois pas m’exposer à la

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voir, je sens trop bien la pente que j’ai à me faire illusion. Mais, allons chez toi, mon cher ami; j’y veux passer une heure, pour calmer mes sens, et me remettre un peu. (Baisser la rampe tout à fait. – Tendrement.) Ne portons point chez mon père, et au sein de ma famille, les apparences, du moins, du chagrin qui me dévore.

LUCAS.

Oui, v’nais vous-en cheux nous; aussi bien v’là la nuit close; et c’te forêt, comme vous savais, n’est pas sûre à ces heures-ci; ign’ya tant de braconniers et de voleur, c’est tout un... Tenais, tenais, il me semble que j’en entends déjà queuques-uns dans ces taillis.
 
 

SCÈNE VI

LE DUC DE BELLEGRARD, LE COMTE D’AUVERGNE.

LE DUC.

Impossible de rien découvrir; pas un habitant...

LE COMTE.

L’on n’y voit plus du tout; j’ai même de la peine à vous distinguer.

LE DUC.

Ah! ce damné cerf nous a fait faire du chemin. Il s’est fait battre d’abord pendant trois heures dans les bois de Chailly; il passe ensuite la rivière... (Bruit.) Mais j’entends marcher... quelqu’un vient à nous.

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SCÈNE VII.

LES MÊMES, LE MARQUIS DE PRASLIN.

LE MARQUIS.

Ah! Sire, serait-ce vous? Est-ce vous, Sire?

LE DUC DE BELLEGRARDE.

C’est la voix de M. de Praslin.

LE MARQUIS.

Eh! c’est vous, mon cher duc! Etes-vous seul ici? Savez-vous où est le Roi? A-t-il quelqu’un avec lui?

LE DUC.

Il y a deux heure que j’en suis séparé; il n’était point avec le gros de la chasse quand je l’ai perdu; et pour moi, je suis ici, uniquement avec le comte d’Auvergne.

LE COMTE.

Avec votre serviteur, duc de Bellegarde. Mais, vous, qu’avez-vous donc fait de votre cheval?

LE MARQUIS.

Je l’ai donné à un malheureux valet qui s’est cassé la jambe devant moi. Mais dites-moi donc, messieurs, en quel endroit de la forêt nous trouvons-nous ici?

LE COMTE.

Ma foi, nous y sommes égarés; voilà tout ce que nous savons.

LE DUC.

Cela est désagréable!...

LE MARQUIS.

Le Roi n’aura peut-être été suivi de personne; la nuit est sombre, je crains qu’il ne lui arrive quelque accident.

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LE COMTE.

Bon! Quel accident voulez-vous qu’il lui arrive?

LE MARQUIS.

Eh! quoi, monsieur, ne peut-il pas être rencontré par un braconnier; par quelque voleur? que sais-je, moi!... En vérité, le Roi devrait bien nous épargner les alarmes où il nous met pour lui! Quel diable! ne devrait-il pas être content d’être échappé à mille périls, qui étaient peut-être nécessaires dans le temps; et cet homme-là ne saurait-il se tenir de s’exposer encore aujourd’hui à des dangers tout à fait inutiles!

SCÈNE VIII

UN PAYSAN, ayant sur le dos une charge de bois; LE MARQUIS DE PRASLIN, LE DUC DE BELLEGARDE, LE COMTE D’AUVERGNE.

LE PAYSAN, chantant.

Je suis un bûcheron,

Qui travaille et qui chante...

LE MARQUIS, arrêtant le paysan.

Qui va là? qui es-tu?

LE PAYSAN, jetant son bois de frayeur et tombant aux genoux de M. de Praslin.

Miséricorde! messieurs les voleurs, ne me tuais pas... Mon cher monsieur, si vous êtes leux capitaine, ordonnais-leux qu’ils me laissions la vie... la vie, monsieur le capitaine, la vie!... V’là quatre patard et trois carolus, c’est tout c’ que j’avons.

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LE COMTE.

Vous! capitaine de voleurs, mon cher capitaine des gardes! Cela est piquant au moins!

LE DUC, au paysan.

Lève-toi, mon bonhomme; lève-toi; nous ne sommes point des voleur, mais des chasseurs égarés, qui te prions de nous conduire au plus prochain village.

LE PAYSAN.

Eh! parguenne, messieurs, vous n’êtes qu’à une portée de fusil de Lieursain.

LE MARQUIS.

De Lieursain, dis-tu?

LE PAYSAN.

Oui, monsieur, et v’ n’avais qu’à me suivre.

LE DUC.

Bien nous prend que ce soit si près; car nous sommes excédés de lassitude.

LE COMTE.

Et nous mourrons de faim. Dis-moi, l’ami, trouverons-nous là de quoi?

LE PAYSAN, l’interrompant.

Oh! oui, car je vons vous mener cheux le garde-chasse de ce canton; vous y trouverais des lapins par centaine; car ces gens-là ils mangiont les lapins, eux; et les lapins nous mangiont nous.

LE MARQUIS, donnant de l’argent au paysan.

Tiens, mon ami; conduis-nous.

LE DUC, lui en donnant aussi.

Tiens, mon pauvre garçon.

LE COMTE, lui en donnant de même.

Tiens encore... Eh bien? nous crois-tu toujours des voleurs?

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LE PAYSAN.

Au contraire, et grand merci, mes bons seigneurs. Suivais-moi. Dame! si je vous ons pris pour des voleurs, c’est que c’te forêt-ci en fourmille; car depis nos guerres civiles, beaucoup de Ligueux avont pris c’te profession-là.

LE MARQUIS.

Allons, allons; conduis-nous, et marche le premier.

LE PAYSAN.

Venais, venais par ce petit sentier, par-ilà, par-ilà.

LE MARQUIS, faisant passer les autres, dit en s’en allant.

Je suis toujours inquiet de Roi, il ne me sort point de l’esprit.

Il suit le dernier.
 
 

SCÈNE IX

HENRI IV, arrive en tâtonnant.

Où vais-je?... où suis-je?... où cela me conduit-il?... Ventre saint-gris! je marche depuis deux heures pour pouvoir trouver l’issue de cette forêt. Arrêtons-nous un moment... et voyons... Parbleu! je vois... que je n’y vois rien; il fait une obscurité de tous les diables! (Tâtant le sol avec son pied.) Ceci n’est point un chemin battu, ce n’est point une route, je suis en plein bois. Allons, je suis égaré tout de bon; c’est ma faute aussi; je me suis laissé emporter trop loin de ma suite, et l’on sera en peine de moi; c’est tout ce qui me chagrine; car du reste, le malheur d’être égaré n’est pas bien grand. Prenons notre parti cependant... reposons-nous, car je suis d’une lassitude... Je suis rendu. (Il s’assied au pied d’un arbre.) Oh! oh! cette place-ci n’est pas trop désagréable; eh! mais, là,

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l’on n’y passerait pas mal la nuit; ce coucher-ci n’est pas trop dur; j’en ai parbleu trouvé, parfois, de plus mauvais... (Il se couche.) Si je pouvais me reposer et m’endormir quelques heures, je reprendrais des forces pour me tirer d’ici. Essayons... (Il paraît se reposer un instant, on tire une coup de fusil, il s’éveille et se relève en mettant la mais sur la garde de son épée.) Il y a ici quelques voleurs; tenons-nous sur nos gardes.
 
 
 
 

SCÈNE X

DEUX BRACONNIER, HENRI IV.

PREMIER BRACONNIER, sortant de la coulisse, et voyant son camarade tirer, en paraissant.

Es-tu sûr de l’avoir mis à bas?

DEUXIÈME BRACONNIER.

Oui, c’est une biche. Il me semble l’avoir entendu tomber.

HENRI, allant vers le fond du théâtre.

Ce sont des braconniers.

PREMIER BRACONNIER.

Ne dis-tu pas que tu la tiens?

DEUXI ÈME BRACONNIER.

Tu rêves creux, je n’ai point parlé.

PREMIER BRACONNIER.

Si ce n’est pas toi qui as parlé, il y a donc ici quelqu’un qui nous guette; je me sauve, moi.

DEUXI ÈME BRACONNIER.

Parguenne, et moi je m’enfuis.

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HENRI, les appelant.

Eh! messieurs!... messieurs!... Bon, ils sont déjà bien loin... ils auraient pu me tirer d’ici, et me voilà tout aussi avancé que je l’étais.
 
 

SCÈNE XI

HENRI IV, MICHAU, ayant deux pistolets à sa ceinture, et une lanterne sourde à la main.

MICHAU, saisissant Henri par le bras.

Ah! j’tenons le coquin qui vient de tirer sur les cerfs de notre bon roi. Qu’êtes vous? Allons, qu’êtes-vous?

HENRI, hésitant.

Je suis, je suis... (A part, en se boutonnant pour cacher son cordon bleu.) Ne nous découvrons pas.

MICHAU.

Allons, coquin, répondais donc, qu’êtes-vous?

HENRI, riant.

Mon ami, je ne suis point un coquin.

MICHAU.

M’est avis que vous n’valient guère mieux; car vous ne me répondais pas net. Qu’est-ce que’a tiré le coup de fusil que je venons d’entendre?

HENRI.

Ce n’est pas moi, je vous jure.

MICHAU.

Vous mentais, vous mentais.

HENRI.

Je mens... je mens... (A part.) Il me semble bien étrange

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de m’entendre parler de la sorte... (Haut.) Je ne mens point; mais...

MICHAU.

Mais... mais... mais je ne sons pas obligé de craire. Queul est vot’nom?

HENRI, en riant.

Mon nom... mon nom?...

MICHAU.

Vot’ nom, oui, vot’nom. N’avons pas de nom? D’où venient-vous? Queuque vous faites ici?

HENRI, à part.

Il est pressant... (Haut.) Mais voilà des questions... des questions...

MICHAU, l’interrompant.

Qui vous embarrassent, je voyons ça. Si vous étiez un honnête homme, vous ne tortilleriez pas tant pour y répondre. Mais c’est qu’vous ne l’êtes pas... et, dans ce cas-là qu’on me suive cheux le garde-chasse de c’canton.

HENRI.

Vous suivre! Eh! de quel droit? de quelle autorité?

MICHAU.

De queu droit? Du droit que j’nous arrogeons, tous tant que nous sommes de paysans ici, de garder les plaisirs de not’maître... Dame! c’est que, voyais-vous, d’inclination, par amiquié pour not’ bon roi, tous l’s habitans d’ici l’y sarviont de garde-chasse, sans être payés pour ça, afin que vous ell’sachiais.

HENRI, à part, et d’un ton très attendri.

M’entendre dire cela à moi-même! Ma foi, c’est une sorte de plaisir que je ne connaissais pas encore!

MICHAU.

Queuque vous marmottais là tout bas? Allons, allons, qu’on me suive.

(p. 22)
 
 

HENRI, d’un ton de badinage.

Je le veux bien; mais auparavant, voudriez-vous bien m’entendre? Me ferez-vous cette grâce-là?

MICHAU, d’un ton badin.

C’est, je crois, pus qu’ous n’méritais. Mais, voyons, ce qu’ous avais à dire pour vot’ défense?

HENRI, toujours d’un ton badin.

Je vous représenterai bien humblement, monsieur, que j’ai l’honneur d’appartenir au roi, et que, quoique je sois un des plus minces officiers de Sa Majesté, je suis aussi peu disposé que vous à souffrir qu’on lui fasse tort. J’ai suivi le roi à la chasse; le cerf nous a menés de la forêt de Fontainebleau jusqu’en celle-ci; je me suis perdu, et...

MICHAU, l’interrompant.

De Fontainebleau, le cerf vous mener à Lieursain! ça n’est guère vraisemblable.

HENRI, à part.

Ah! ah! je suis à Lieursain!

MICHAU.

Ça se peut pourtant. Mais pourquoi avous quitté, avous abandonné not’ cher roi à la chasse? ça est indigne, ça!

HENRI.

Hélas! mon enfant, c’est que mon cheval est mort de lassitude.

MICHAU.

Fallait le suivre à pied, morgué. S’il y arrive quelque accident, vous m’en répondrais déjà. Mais, tenais, j’ons bien de la peine à croire... Là, dites-moi... là; dites-vous vrai?

HENRI.

Encore un coup, je vous dis que je ne mens jamais.

(p. 23)

MICHAU.

Queu chien de conte! ça vit à la Cour, et ça ne ment jamais! Eh! c’est mentir, ça.

HENRI, légèrement.

Eh bien, monsieur l’incrédule, donnez-moi retraite chez vous, et je vous convaincrai que je dis la vérité. Pour commencer, voici d’abord une pièce d’or, et demain je vous promets de vous payer mon gîte, au-delà même de vos souhaits.

MICHAU.

Ah! tatigué, je voyons à présent qu’vous dites vrai; vous êtes de la Cour. Vous baillais eune bagatelle aujourd’hui, et vous faisient pour le lendemaind de grandes promesses, que vous n’quienrais pas.

HENRI, à part.

Il a de l’esprit.

MICHAU.

Mais, appernais que je n’sis pas courtisan, moi; que je m’appelle Michel Richard, ou plutôt, qu’on me nomme Michau;; et j’aime mieux ça, parce que ça est plus court: que je sis meunier de ma profession; que je n’ons que faire de vot’argent; que je sons riche.

HENRI.

Tu me parais un bon compagnon; et je serai charmé de lier connaissance avec toi.

MICHAU, fronçant le sourcil.

Tu me parais!... avec toi!... Eh! mais v’s êtes familier, monsieu le mince officier du roi! eh mais, j’vous valons bian, peut-être! Morgué, ne m’tutoyais pas, j’aimons pas ça.

HENRI, d’un ton de badinage.

Ah! mille excuses, monsieur! bien des pardons...

(p. 24)

MICHAU, l’interrompant.

Eh non, ne gouaillais pas; c’n’est point que je soyons fiar; mais c’es que je n’admettons point de famigliarité avec qui que ce soit, que paravant je n’sachions s’il le mérite, voyais-vous.

HENRI, d’un air de bonté.

Je vous aime de cette humeur-là; je veux devenir votre ami, monsieur Michau, et que nous nous tutoyions quelque jour.

MICHAU, lui frappant sur l’épaule.

Oh! quand je vous connaîtrions, ça s’ra différent.

HENRI, souriant.

Oh! oui, tout différent... Mais de grâce, tirez-moi d’ici à présent.

MICHAU.

Très volontiers; et puisque vous êtes honnête, je veux vous faire voir, moi, que je sis bon homme. Venais-vous en cheux nous: vous y verrais ma femme Margot, qui n’est pas encore si déchirée; et ma fille Catau qui est jeune et jolie, elle.

HENRI, avec vivacité.

Votre fille Catau est jolie? Elle est jolie, dites-vous?

MICHAU.

Guiable! comme vous pernais feu d’abord! vousw m’avais l’air d’un gaillard.

HENRI, vivement.

Mais, oui, j’aime tout ce qui est joli, moi; j’aime tout ce qui est joli.

MICHAU.

Eh! oui, l’on vous en garde! Oh! mais, ne badinons pas: venez-vous-en tant seulement souper cheux moi. Mon fils arrive c’soir; j’ons eune poitraine de viau en ragoût, eun cochon de lait, et eun grand lièvre en civet.

(p. 25)

HENRI, gaîment.

Vous avez donc un lit à me donner? mais sans découcher mademoiselle Catau.

MICHAU.

Oh! j’vous coucherons dans un lit que est dans not’gregnier en haut, et qu’est au contraire fort éloigné de l’endroit où couche Catau, et ça, pour cause. Je vous aurions bien baillé le lit de not’fils s’il n’était pas revenu; mais dame, je voulons que not’enfant soit bian couché par perférence.

HENRI, toujours gaîment et avec bonté.

Cela est trop juste. Pardieu, je serais fâché de le déranger; et vous avez raison, cela est d’un bon père.

MICHAU.

C’est qui sera las; c’est qui sera harassé, voyais-vous. Allons, allons; venez-vous-en, monsieur, Avous faim?

HENRI, vivement.

Oh! une faim terrible!

MICHAU.

La soif à l’avenant; n’est-ce pas?

HENRI.

La soif d’un chasseur, c’est tout dire.

MICHAU.

Tant mieux, morgué! v’m’avais l’air d’un bon vivant. Buvez-vous sec?

HENRI, gaîment.

Oui, oui, pas mal, pas mal.

MICHAU.

Vous êtes mon homme. Suivais-moi; je voyons que nous nous tutayerons bientôt à table. J’allons vous faire boire du vin que je faisons ici; il est excellent, quand ce serait pour la bouche du roi. Laissais faire, nous allons nous en taper.

(p. 26)

HENRI.

Ventre-saint-gris, je ne demande pas mieux!

MICHAU.

Oh! pour le coup, je voyons bian qu’vous n’avais pas menti, vous êt’ officier de not’bon roi, car vous v’nais de dire son juron.

HENRI, à part, en s’en allant.

Continuons à lui cacher qui nous sommes; il me paraît plaisant de ne me point faire connaître.
 
 

Rideau.
 
 
 
 
 
 
 
 

(p. 27)

ACTE DEUXIÈME

Au fond, une table longue de cinq pieds sur trois et demi de largeur, sur laquelle le couvert est mis. – La nappe et les serviettes sont de grosse toile jaune; à chaque extrémité une pinte en plomb. – Les assiettes de terre commune. – Au lieu de verres, des timballes et des gobelets d’argent, pareils à ceux de nos bateliers; des fourchettes d’acier. – Sur le devant, deux escabelles, près de l’une est un rouet à filer, au pied de l’autre est un sac de blé sur lequel est le nom de Michau.

SCÈNE PREMIÈRE.

MARGOT, CATAU, suivant sa mère.

MARGOT.

Vois, Catau; vois, ma fille, s’il ne manque rian à not’ couvart; si t’as ben apporté tout c’qui faut sus la table? V’là Michau, v’là ton paire qui va rentrer de la forêt.

CATAU, regardant sur la table.

Non, ma mère, rien n’y manque; tout est ben arrangé à présent, mon paire trouvera tout tout prêt.

(p. 28)

MARGOT, y regardant elle-même.

Oui, oui; v’là qu’est ben, mon enfant. Le souper est retiré du feu, je l’ons mis sus d’la cendre chaude; il n’y a plus rien à voir de ce côté-là; ainsi, remettons-nous donc à not’ouvrage; car ne faut pas êt’un moment sans rien faire.

CATAU, se remettant à l’ouvrage ainsi que sa mère.

Vous avez raison, ma mère.

MARGOT.

C’est que l’oisiveté est la mère de tous vices; eh, tins, si s’te petite Agathe n’avait pas été élevée sans rien faire, cheux c’te grande dame, elle n’aurait pas écouté ce biau comte; elle ne s’en serait pas allée avec lui comme une criature, si elle avait seu s’occuper comme nous, ma fille.

CATAU.

Tenez, maman; v’là mon frère qui arrive ce soir, je gage qu’il nous apprendra qu’Agathe est innocente de tout ça. Oh! je le gagerais, car je l’ai crue toujours sage, moi.

MARGOT.

Oui, sage, je t’en réponds! v’là eune belle sagesse encore! mais n’en parlons pus; c’est eune trop vilaine histoire.

CATAU.

Eh bien, ma mère, contez-mois donc d’autres histoires. Contez-moi, par exemple, d’s histoires d’esprits... C’est ben singulier! je n’voudrais pas voir eun esprit pour tout l’or du monde, et si cependant je sis charmée quand j’entends raconter d’s histoires d’esprits. Si ben donc, ma mère, que vous m’allez en dire eune.

MARGOT, tout en filant.

Volontiers, Catau, puisqu’ça te réjouit. Mais stella est ben sûre, ma fille; c’est Michau, c’est vot’paire ly-même qu’a vu revenir ct’esprit-là qui revenait.

(p. 29)

CATAU.

Mon paire l’a vu! il l’a vu!

MARGOT.

Vot’paire: ce ne sont pas là des contes, pisqu’c’est ly-même que l’ai vû... Je ne venions que d’être mariés [sic], et y venait de pardre son paire; et v’là que tout d’un coup, quand Michau fut couché, et que sa chandelle fut éteinte, il entendit d’abord l’esprit qui revenait, dans doute, du sabbat,... qui glissit tout le long de sa cheminée;.. et qui entrit dans sa chambre, en traînant de grosses chaînes, trela à, trela à, ... trela à, trela à.

CATAU, toute tremblante.

De grosses chaînes!... Ah! le coeur me bat!... de grosses chaînes!

MARGOT.

Oui, mon enfant, de grosses chaînes, et qui faisient un bruit terrible... et pis après, le revenant allit tout droit tirer les rideaux de son lit; cric, crac,... cric, crac.

CATAU, tremblant encore davantage.

Ah! bon Dieu! que j’aurais t’eu de frayeur!... Eh de queue couleur sont les esprits? Dites-moi donc ça, pisque mon paire a vu st’i-là.

MARGOT.

Oh! pardinne! il n’ell’vit pas en face; car, de peur d’ell voir, vot’paire fourit bravement sa tête sous sa couverture... Mais il entendit ben distinctement l’esprit, qui lui disit: rends à M. le curai six gearbes de blé dont ton père ly a fait tort sur sa dixme; ou sinon, demain je viendrai de tirer par les pieds.

CATAU, plus tremblante.

Ah! tout mon sang se fige! et mon paire eut-il ben peur? (On frappe à la porte.) Bonté divine! n’est-ce pas là un esprit?

(p. 30)

MARGOT, tremblante aussi.

Non, non, c’est qu’on frappe à la porte. Va-t’en ouvrir, Catau.

CATAU, mourante de peur.

Ah! ma mère! je n’oserais... allez-y vous-même... vous êtes plus hasardeuse que moi. 

MARGOT.

Eh ben, eh ben! allons-y toutes les deux ensemble.

CATAU.

Mais, ne parlais donc pas, comme si vous aviais peur, ma mère, ça me fait trembler davantage.

MARGOT.

Non, non, mon enfant; si je pis m’en empêcher. (On frappe encore plus fort.) Qui va là? qui va là?

RICHARD, en dehors.

C’est moi, ouvrez.

CATAU, frissonnant de tout son corps.

Ah, ma mère! ça ressemble à la voix de mon frère Richard!... Y sera mort, et c’est son esprit qui reviant.

MARGOT, se rassurant.

A Dieu ne plaise! j’ai dans l’idée moi, que c’est l’y-même.

On frappe encore.

RICHARD, en dehors.

Ouvrez donc! Eh mais, ouvrez donc!

MARGOT, courant ouvrir.

Oh! c’est l’y-même, je vons ouvrir.

(p. 31)

SCÈNE II

RICHARD, MARGOT, CATAU.

RICHARD, embrassant sa mère.

Comment vous portez-vous, ma mère?

MARGOT.

Fort bian mon cher enfant.

RICHARD, embrassant Catau.

Et vous, ma soeur Catau?

CATAU.

A merveille, mon cher frère.

RICHARD.

J’ai cru, ma mère, que vous ne vouliez pas m’ouvrir.

MARGOT.

Mon Dieu, si fait, mon pauvre garçon; mais c’est qu’ta soeur a eu une sotte frayeur...

CATAU, l’interrompant.

Oui, c’est que ma mère a eu peur... Mais qu’avous fait, cher frère? Eh ben, avous vu le roi?

MARGOT.

Est-il bel homme? Oh! il doit être biau, il est si bon!

RICHARD.

Hélas! je n’ai pas pu le voir; je vous conterai tout cela; mais permettez-moi de vous demander auparavant où est mon père?

MARGOT.

Il a entendu tirer un coup de fusil, et il est sorti pour vouaire qui c’peut être.

(p. 32)

RICHARD.

Les braconnier ne vous laissent point tranquilles?

MARGOT.

Oh! c’est eune varmine qu’on ne peut détraquer.

MICHAU, frappant au dehors.

Holà hée! Margot, Catau, eune lumière, eune lumière!

MARGOT, allant ouvrir.

Tian, tian, v’là ton paire qu’arrive.
 
 

SCÈNE III

MARGOT, CATAU, RICHARD, MICHAU, HENRI.

MARGOT.

Eh ben! l’coquin qu’à tiré le coup de fusil, est-il pris?

MICHAU.

Non, Margot. Je n’ons rian trouvé que ct’étranger à qui il faut qu’tu donnes à souper, et eun logement pour cte nuit.

MARGOT.

Oh! j’ons ben nous, trouvé eun étranger ben meilleur puisqu’il nous appartient; v’là Richard revenu.

MICHAU, poussant très fort Henri.

Not’ fils est revenu! Eh! le v’là ce cher enfant!

HENRI, à part et en riant.

Qu’il m’eût poussé un peu plus fort, et il m’eût jeté à terre.

MICHAU.

Mais queue joie de te revoir! eh bian, comment t’en va, mon garçon?

(p. 33)

RICHARD.

A merveille, mon père; et le coeur attendri de votre bon accueil.

HENRI, à part.

Quelle joie naïve!

MICHAU.

Ma foi, monsieur, vous m’excuserais, je sis ravi de revoir ce pauvre Richard, si ravi... (Tournant le dos à Henri.) Ignia pus d’un mois que je n’t’ons vu; oh oui, faut qu’quiait pus d’un mois.

MARGOT. 

Je t’trouvons un peu maigri.

CATAU.

Oui, t’as la mine un peu pâlotte.

RICHARD.

Je me porte bien, ma mère; cela va bien, Catau.

MICHAU, s’asseyant pour se faire ôter ses guêtres.

Tant mieux, mon ami;... mais, aidez-moi un peu, vous autres à me débarrasser de mes guêtres, car j’ons peine à nous baisser... Et toi, mon fils, dis-nous donc, accoûte ici.

Il continue de parler bas avec Margot, Richard et Catau, qui paraissent lui répondre, et il ne se lève que lorsque le roi finit son aparté. HENRI, à part, tandis qu’ils causent tous ensemble.

Quel plaisir! je vais donc avoir encore une fois la satisfactions d’être traité comme un homme ordinaire... de voir la nature humaine sans déguisement! cela est charmant! Ils ne prennent seulement pas garde à moi!

MICHAU, paraissant achever ce qu’il disait tout bas.

Mais enfin, Richard, qu’est-ce qui t’a fait revenir si tôt? Est-ce que t’aurais réussi? Aurais-tu parlé au roi?
 
 

(p. 35)

RICHARD.

Non, mon père; je ne l’ai pas même pu voir; ce qui m’aurait fait grand plaisir, car je ne l’ai pas vu plus que vous tous... et ce qui m’en a empêché, c’est que... je vous expliquerai cela en détail, quand nous serons en particulier.

MICHAU.

T’as raison, je causerons de tout ça que je serons seuls... Mais à ct’heure-ci, parlons donc de la chasse du roi qu’est venu ici de Fontainebleau; c’est singulier ça! et ce monsieu qu’est un petit officier de Sa Majesté, à ce qu’il dit, qui l’a suivi à la chasse, qui s’est égaré et que je ramassons.

RICHARD.

Cela est très bien à vous, mon père; et nous le recevrons de notre mieux.

HENRI.

En vérité, messieurs, je suis bien sensible à vos bonnes façons pour moi. (A part.)

Pardieu, ces paysans-ci sont de bien bonnes gens!

MICHAU.

Allons, Margot; allons, Catau; faites-nous souper, mes enfants.

MARGOT.

Not’homme, je vous demandons encore un petit quart d’heure.

Elle sort.

CATAU.

Mon paire, v’là la nape qu’était déjà mise d’avance; je vons chercher encore un couvert pour monsieu. (A Henri lui faisant la révérence.) Monsieu a-t-il un couteau sur lui?

HENRI.

Non, belle Catau, je n’en ai point.

(p. 35)

CATAU.

Je vous apporterons donc celui de la cuisine.
 
 

SCÈNE IV.

HENRI, MICHAU, RICHARD.

HENRI.

Vous aviez raison, papa Michau, mademoiselle Catau est la beauté même.

MICHAU.

Eh! sans vanitai, j’nous jamais fait que d’biaux enfants, nous. Mais, Catau, hée! J’oubliais...
 
 

SCÈNE V

CATAU, HENRI, MICHAU, RICHARD.

CATAU.

Queuqu’vous souhaitez, mon paire.

MICHAU.

Parguenne, fille, c’est que j’n’y pensions pas. Rince un grand gobelet, et apporte à monsieu eun coup de cidre; il le boira bian en attendant le souper; il doit être altéré, c’n’est pas comme nous, lui.

HENRI.

Vous me prévenez, j’allais vous demander un coup à boire.

CATAU, à Henri.

Vous l’allais avoir dans l’instant, monsieu.

(p. 36)

HERNI, lui passant la main sous le menton.

Et de votre main, il sera délicieux.
 
 

SCÈNE VI

HENRI, MICHAU, RICHARD.

MICHAU, à Henri.

C’est qu’on a soif quand on a chassé, je savons ça. (A Richard.) Eh bien, mon garçon, dis-nous donc quéqu’t’as vu de biau à Paris.

RICHARD.

Mon père, quand j’y suis arrivé, quoiqu’il y eût plus d’un mois passé depuis la maladie de notre grand monarque, tout Paris était encore ivre de joie de la convalsecence de ce roi bien-aimé.

MICHAU.

Ça été d’même par toute la France, mon enfant. Eh! tian, le seigneur de not’ village avait bian raison de dire, que c’est lors qu’on roi est bian malade, qu’on peut connaître jusqu’à queu point il est aimé de ses sujets.

HENRI, à part.

Quelle douce satisfaction!

RICHARD.

Oui, mon père hélas! j’ai vu à Paris tout le monde heureux, excepté moi!

HENRI, avec une grande vivacité de sentiment.

Excepté vous monsieur Richard? Eh! pourquoi cette exception? Quelle raison? Quel chagrin vous avait donc fait quitter votre village pour aller à Paris?

(p. 37)

MICHAU.

Oh, ça, c’est une autre histoire, que Richard ne se soucie peut-êt’ pas de vous dire, voyais-vous.

HENRI.

En ce cas-là, j’ai tort; pardonnez-moi mon indiscrétion.

HICHAU.

Oh! ignia pas grand mal à ça.
 
 

SCÈNE VII

HENRI, MICHAU, RICHARD, CATAU, apportant du cidre.

MICHAU.

Allons, varse à boire à monsieu, ma Catau, il t’sarvira le jour de tes noces. (A Henri.) J’vous ont fait donner du cidre plutôt que du vin, parce qu’ça rafraîchit mieux. Avalais-moi ça, père.

Il lui frappe sur l’épaule.

HENRI.

A votre santé, monsieur Michau, à la vôtre, monsieur Richard; à la vôtre et pour vous remercier, très belle et très obligeante Catau.

MICHAU.

Eh, morgué, j’oubliais... Richard, avant de souper, viens-t’en ranger avec moi, queuques sacs de farine qui sont dans not’ cour. Ne faut point leux laisser passer la nuit à l’air... Vous voulais bien le permettre, monsieu?... Toi, Catau, reste avec not’ hôte, pour l’y tenir compagnie.

CATAU, courant après son père.

Vous n’aurez donc pas besoin de moi, mon paire?

(p. 38)

MICHAU, derrière la coulisse.

Non, fille, tian-toi là.
 
 

SCÈNE VIII

HENRI, CATAU.

HENRI, à part sur le bord du théâtre.

En vérité, la petite Catau est charmante... mais charmante... si elle savait qui je suis... Non, non, rejetons cette idée; ce serait violer les droits de l’hospitalité.

CATAU.

Queuqu’vous faites donc là tout debout dans un coin, monsieu? Que ne vous assisez-vous? Je vons vous chercher eune chaise.

HENRI, l’arrêtant par la main.

Demeurez, belle Catau; je ne souffrirai point que vous preniez cette peine.

CATAU,

Aga, v’là encore eune belle peine! Est-ce que vous nous pernez pour vos poupées de filles de Paris?... Mais lâchez, lâchez-moi donc la main.

HENRI, la lui retenant et la caressant.

Votre main? oh! pour cela non; elle est trop jolie, je veux la garder.

CATAU, retirant sa main rudement.

Oh! laissez s’il vous plaît, Je n’aimons pas les compliment; et surtout ceux des messieux, ignia toujours à craindre pour les filles qui les écoutons, je sçavons ça.

HENRI.

Oh! mon petit coeur, vous n’avez rien à craindre avec moi.

(p. 39)

CATAU.

Je ne nous y fions pas, voyais-vous. Vous me regardais... vous me regardais avec des yeux... avec des yeux qui me font peur... Oh! vous m’avez tout l’air d’un bon enjôleux de filles! Voyais encore comme il me regarde!

HENRI, en riant.

Eh! mais, vous, Catau, vous m’avez l’air bien farouche! Dites-moi donc, l’êtes-vous autant que cela avec tous les paysans de votre village?... Avec une aussi jolie mine, vous devez avoir bien des amoureux?

CATAU.

Eh mais, trédame! monsieu, je n’en manquons pas.

HENRI.

Je le crois bien. Eh! sans doute, il y a quelqu’un auquel votre petit coeur donne la préférence? Je le trouve bien heureux!

CATAU.

Eh bien! il dit toujours comme ça lui, qu’il n’est pas assez heureux. Ces hommes ne sont jamais contents.

HENRI.

Cependant, vous l’aimez bien. Avouez-le moi?

CATAU.

Eh! qu’est-ce qui n’aimerait pas Lucas; c’t’apendant, parce qu’il n’est pas autrement riche, mon paire larguigne toujours à nous marier ensemble.

HENRI.

Oh! il faut que votre père vous fasse épouser Lucas, qu’il en finisse; je le veux absolument, je le veux.

CATAU.

Je le veux, je le veux... comme il dit ça ce monsieu! Je le veux! Et le roi dit ben nous voulons. Oh! sachez qu’on ne fait vouloir à mon paire que ce qu’il veut, lui.

(p. 40)

HENRI, en riant.

Quand je dis... que je le veux... cela signifie seulement que je le souhaite. (A part, en s’éloignant.) J’ai pensé me trahir.

CATAU, allant à lui.

Il le souhaite... et il me plante là pour aller se moquer de moi tout là-bas.

HENRI, la caressant.

Non, ma chère fille; et vous verrez si je me moque. Je compte parler à M. Michau, de façon que vous épouserez votre amoureux... Et j’ose vous prédire, qu’avant que je sorte d’ici, vous serez heureuse. (La serrant entre ses bras.) Mais bienheureuse.

CATAU, se défendant de ses caresses.

Allons, allons, ne me prenez pas comme ça; aussi ben v’là que j’aperçois mon paire.
 
 

SCÈNE IX

MICHAU, MARGOT, RICHARD, HENRI, CATAU.
 
 

MICHAU.

Pardon, monsieu, de not’ incivilitai, de vous avoir laissé seul avec c’te petite fille, qui ne sait pas encore entretenir les gens; mais c’est qu’faut faire ses affaires, primo, d’abord.

MARGOT.

Mon mari, tout est prêt pour le souper.

MICHAU.

Eh bian, boutons-nous à table.

(p. 41)

CATAU.

Faudrait l’avancer ici la table, pour qu’on puisse passer derrière. Mon frère, prêtez-moi un peu la main.

Elle va pour prendre la table avec Richard, et Henri veut lui en épargner la peine.

HENRI, à Catau.

Laissez-moi faire, ma belle enfant; vous n’êtes pas assez forte.

CATAU, le repoussant.

Je ne sons pas assez forte? Allons donc, monsieu, je n’souffrirons pas qu’cheux nous vous preniez la peine...

HENRI.

Eh non, laissez-moi faire.

MICHAU.

A nous deux, Richard, (Ils vont prendre la table et l’apportent sur le devant du théâtre.) Toi, Catau, va-t’en avertir ta mère, et sarvez-nous à souper tout de suite.

Catau sort.
 
 
 
 

SCÈNE X.

HENRI, MICHAU, RICHARD.

Pendant que Michau et Richard apportent la table, Henri IV va chercher le banc et range les deux chaises de paille aux deux coins de la table.

MICHAU, arrachant une chaise des mains de Henri.

Ah! paguenne, monsieu, permettez-nous d’faire les honneurs de cheux nous; Richard et moi, j’aurions été charché le banc, et arrangé fort bian nos chaises, peut-être.

(p. 42)

HENRI.

Bon, bon! sans façon, monsieur Michau; oh! parbleu. sans façon.

MICHAU, arrachant l’autre chaise.

Non, monsieu; ça ne se passera pas comme ça, vous dit-on.
 
 

SCÈNE XI

MARGOT et CATAU, apportant des plats, HENRI, MICHAU, RICHARD.

MICHAU.

Allons, boutons-nous vite tretous à table, et mettais-vous sus c’te chaise-là, monsieu; toi, Margot, prends c’t’autre chaise, et mets-toi là.

MARGOT, à son mari, avec respect.

Eh non, pernais la putôt; vous avais d’couteume de vous mette sus eune chaise, mon ami.

HENRI, offrant sa chaise.

Mon Dieu, ne vous déplacez pas, monsieur Michau, reprenez votre chaise; je serai ravi d’être sur le banc, moi; cela m’est égal, en vérité.

MICHAU, à Henri.

Morgué, monsieu, est-c’ qu’ vous vous gaussez de nous, avec vos façons? Je savons vivre. Est-c’ qu’ vous nous pernais pour des cochons? Faut-il pas qu’un étranger il ait le mélieur siège, donc?

HENRI.

Allons, allons, j’obéis, monsieur.

(p. 43)

MICHAU.

Vous faites bian... sieds-toi donc, femme; je voulons rester là entre mon fils et ma fille. (Ils s’asseyent tous.) Ah! ça beuvons eun coup d’abord, ça ouvre l’appétit.

HENRI.

Vous êtes homme de bon conseil, et vous inspirez la franche gaîté, monsieur Michau. (Refusant la pinte de Michau et se saisissant de celle qui est devant lui.) Non, servez madame Michau, je vais verser, moi, à notre belle enfant, et je m’en servirai après.

MICHAU.

C’est bian dit. Tiens donc, femme; tends donc, Richard. (Ils boivent tous à la santé de Henri, comme leur convié.) Monsieu, j’ons l’honneur de boire à vot’ santai.

RICHARD, buvant aussi à la santé de Henri.

Monsieur, permettez-vous?...

HENRI.

Bien obligé. (Serrant la main de Catau.) Je vous remercie, charmante Catau.

CATAU, faisant un petit cri.

Aïe, aïe! monsieu, comme vous me sarrez la main! ça m’ fait mal, da.

HENRI.

Pardon, ma belle enfant; je suis bien éloigné d’avoir d’intention de vous faire de mal, au contraire.

MICHAU.

Tenais, monsieu, je vous vars c’te première fois-ci; passé ça, sarvons-nous nous-mêmes, sans çarimonie; c’est aisé, car nos viandes sont toutes coupées.

HENRI.

Grand merci, monsieur. (Il sert Catau). Que j’aie l’honneur de vous servir, ma belle voisine. Je ne sais si vous avez de l’appétit; mais vous en donneriez.

(p. 44)

CATAU.

C’est vot’ grâce, ben obligée, monsieu; v’ s’êtes ben poli!

MICHAU, à Margot.

Prends donc, femme. Allons, pernais, vous autres; je sis sarvi, moi... (Ils paraissent manger comme des gens affamés, surtout Henri, qui mange avec une grande vivacité, ce qui est marqué par des silences.) Vlà un biau moment de silence... (Silence.) Allons, ça va bian, nous mangeons comme des diables.

CATAU.

C’est qu’il n’est cher que d’appétit.

HENRI, tout en mangeant avec ivresse.

Oh! ma foi, voilà un civet qui en donnerait, quand on n’en aurait pas! Il est accommodé admirablement bien.

MARGOT.

Oh! je l’ons accommodé à la grosse morguenne; mais c’est qu’ monsieu n’est pas difficile.

RICHARD.

Non, ma mère, c’est que monsieur est honnête, il veut bien trouver à son goût, ce qu’il voit que nous lui donnons de bon coeur.

HENRI, en mangeant et dévorant encore.

Non, en vérité, sans compliment, ce civet-là est une bonne chose, d’honneur!

MICHAU, prenant la pinte.

Eh mais! si je beuvièmes!

HENRI.

C’est bien dit; je veux griser un peu mademoiselle Catau, pour savoir si elle a le vin tendre.

CATAU, haussant son gobelet.

Assais, assais, monsieu; vous vous y allais!

Ils boivent et trinquent tous.

(p. 45)

MARGOT, à Richard.

Queuque t’as, mon fils, tu n’ manges point?

RICHARD.

J’ai assez mangé, ma mère, et je n’ai rien.

MICHAU, la bouche pleine.

Eh bian! Richard, pisque tu n’ manges plus, chante-nous la petite chanson!... Oh putôt, femme, commence, toi! ça vaûra mieux! Tian! dis-nous la celle que le garde-chasse rapportit de Paris, la semaine dergnière.

MARGOT.

Laquelle, donc?

MICHAU.

Eh! parguenne, la celle qui découvre le pot-aux-roses des amours de not’bon maître, avec c’te belle jardignière du château d’Anet.

MARGOT, d’un air d’embarras.

Eh! mon ami, je n’ me souvians pus de l’air.

MICHAU.

Tu rêves donc! Eh, c’est l’air de ce Noël noviau:

Il chante.

Où s’en vont ces gais bergers?

MARGOT, l’interrompant.

Ah! oui! oui! Je m’ell’ rappelle! en v’là assez. (A Henri.) Vous excuserais, monsieu, si je chantons comme au village.

HENRI.

Oh! je suis sûr que vous chantez très bien.

MARGOT.

C’est vot’ grâce!... Mais v’là toujours la chanson, à bon compte.

Elle chante, très lentement.

(p. 46)

1er Couplet.

C’est dans Anet que l’on voit

La belle jardinière;

Qu’un grand prince, à ce qu’on croit,

Aime d’une manière,

Qu’avant deux ou trois mois l’on prévoit

Qu’elle deviendra mère.

MICHAU, à Henri.

Alle deviandra mère?... C’est un peu libre, ça!

HENRI, en souriant.

Oui, oui; ce n’est pas autrement se géhanner.

MARGOT, à Henri.

Accoutez donc le reste! ignien a encore deux versets.

2e Couplet.

C’est lui, qui de ta beauté,

La belle jardinière,

Ceuillit, avec loyauté

Cette fleur printanière,

Dont le fruit, à sa maturité,

Te doit rendre bien fière.

MICHAU, à Henri.

All’ aura raison, d’être fiare; tenais, si j’aviais été jolie fille, j’auriais voulu, moi, avoir un rejeton de ct’ héros-là, par moi-même.

CATAU.

Fi donc, mon père!

MARGOT.

Ah! ça n’est pas sage, not’ homme, ce qu’ous dites là! Ça n’est pas bien seyant! vaut mieux me laisser achever de chanter.

3e et dernier Couplet.

Tu fais courir après toi,

(p. 47)

La Belle Jardinière,

Un galant, qui sous sa loi,

A mis la France entière :

Gascon, soltat, capitaine et Roi,

Tu dois être bien fière!

MICHAU, à Henri.

L’appeler Gascon, ça est plaisant, ça; pas vrai?

HENRI, d’un air badin, mais sans rire.

Oh! très plaisant! très plaisant!

MICHAU,

Oh! oui, oui! ça est drôle; mais à toi, à persant, Richard : dégoise-nous c’te chanson, que t’avais faite pour Agathe.

RICHARD.

Ah! mon père, depuis qu’elle m’a trahi!...

HENRI, l’interrompant, tout en dévorant.

Quoi! votre maîtresse vous a trahi, monsieur Richard?... Eh! contez-moi donc ça.

MICHAU, toujours en mangeant.

Ne l’y en parlais donc pas; vous le feriais pleurer; point de questioon là-dessus; vous être trop curieux au moins. Allons, chante ça, te dis-je.

MARGOT.

Oui, chante, mon fieu; ça t’égayera, et nous itout.

CATAU.

Oh! oui, oui; chantez, mon frère; et pis j’en chanterons eune après.

HENRI, à Catau avec feu.

Je serai ravi de vous entendre, j’en serai enchanté.

MICHAU.

Allons, chante donc, je l’veux; ne fais pas le benais.

(p. 48)

RICHARD, d’un air triste et contraint.

C’est par obéissance pour vous, mon père; et par égard pour monsieur, qui n’a que faire de ma tristesse, que je vais chanter; car je n’en ai nulle envie, en vérité.

Il chante.

Si le Roi m’avait donné

Paris sa grand’ville,

Et qu’il me fallût quitter

L’amour de ma mie;

Je dirais au roi Henri :

Reprenez votre Paris;

J’aime mieux ma mie,

O gué,

J’aime mieux ma mie.

HENRI, se détournant et répétant à demi-voix : au roi Henri,

d’une façon gaie, et d’un air satisfait.

La chanson est jolie, très jolie; et monsieur la chante à merveille.

MICHAU.

Je l’ crois qu’il la chante bian! parguenne! eh! c’est l’y qu’il l’a faite. Dame! monsieur, il est savant not’ fils!

HENRI.

A vous, aimable Catau, la vôtre à présent.

CATAU.

Je n’nous ferons pas presser : je n’avons pas eune assez belle voix pour ça.

Elle chante, le visage tourné vers Henri IV.

Charmante Gabrielle,

Percé de mille dards,

Quand la gloire m’appelle

Sous les drapeaux de Mars;

Crutlle départie!

Malheureux jour!

(p. 49)

Que ne suis-je sans vie,

Ou sans amour!

Henri se détourne et répète avec émotion : Charmante Gabrielle, pendant que Catau continue à chanter, et sans qu’elle s’interrompe pour cela.

HENRI.

C’est chanter comme un ange! (Il embrasse Catau.) Cela méritait un baiser.

CATAU, honteuse et s’essuyant la joue.

Pardi, monsieu, vous êtes ben libe avec les filles!

MICHAU, à Catau.

Allons, tu t’es attiré ça par ta gentillesse, faut en convenir. (Sérieusement à Henri.) Mais il ne faurait par recommencer au moins, monsieu, je vous en prions. Guiable, il ne faut que vous en montrer, à ce qu’il me paraît.

HENRI, gaîment.

Pardon, papa Michau, mademoiselle Catau m’avait transporté. Je n’ai, ma foi, pas été le maître de moi.

MICHAU, se servant à boire.

Gnia pas grand mal. Eh bian, moi, je vais itout vous dire eune chanson, et pis, vous viandrais me baiser par après, si je l’ons mérité. Attendais que je retrouvions l’air... c’est l’air du pas d’Henri-Quatre dans les Tricotet. La, la, la, la, m’y voici, j’y suis.

Il chante.

J’aimons les filles,

Et j’aimons le bon vin.

Allons, chorû.

De nos bons drilles

Voilà tout le refrain :

J’aimons les filles

Et j’aimons le bon vin.

Chorû.

L’on reprend le refrain en choeur.

(p. 50)

II

Moins de soudrille

Eussent troublé le sein

De nos familles,

Si l’Ligueux, plus humain,

Eût aimé les filles,

Eût aimé le bon vin.

Chorû.

Tous chantent les deux derniers vers en choeur.

Vive Henri Quatre,

Vive ce roi vaillant!

Ce diable à quatre

A le triple talent

De boire et de battre

Et d’être un verd galant.

(Parlé.) Ah! grand choru pour celui-là.

TOUS EN CHOEUR.

Vive Henri Quatre,

Etc.

Henri doit marquer pendant que l’on chante ce couplet une sensibilité si grande, qu’elle paraisse aller jusqu’aux larmes; et c’est dans ce point de vue qu’il doit jouer le reste de cette scène, jusqu’au moment où on lève la table; affecter de peureur si l’acteur le peut.

MICHAU.

Mais parguenne, Monsieu, buvons à la santai de ce bon roi, et vous l’y dirai, au moins; mais dites-l’y, vous qui avez l’honneur de l’approcher; dites-l’y; pormettais-le moi.

HENRI, dans l’attendrissement.

Je vous le promets; il le saura sûrement.

Ils se servent du vin et choquent tous à la santé du roi.

(p. 51)

MARGOT, se levant pour choquer.

Et que je l’bénissons.

MICHAU, debout et choquant.

Et que je l’chérissons.

CATAU, debout aussi et choquant.

ET que je l’aimons pus que nous-mêmes.

RICHARD, debout et s’allongeant pour choquer.

Et que nous l’adorons.

HENRI, attendri au point d’être prêt à verser des larmes.

Je n’y puis... plus tenir... je suis prêt... à verser des larmes... de tendresse et de joie.

Il se détourne.

MICHAU, à Henri.

Comme vous vous détournais! Est-ce que vous n’topais pas à tout c’que je disons là de not’roi, donc?

HENRI, d’un ton entrecoupé.

Si fait, mes amis... au contraire; votre amour pour votre roi... m’attendrit au point que mon coeur... Allons, allons, à la santé de ce prince!

Ils choquent.

MARGOT.

De ce bon roi!

CATAU.

De ce cher roi.

MICHAU.

De ce vaillant roi.

RICHARD.

De ce grand roi.

MICHAU.

De ses enfants, de ses descendants... Eh bian! dites donc itout un mot d’éloge de not’roi! Est c’que vous

(p. 52)

n’oseriais le louer donc, vous? A’vous peur qu’ça ne vous écorche la langue? M’est avis, morgué, que vous ne l’aimais pas autant que nous. N’seriez-vous pas une d’ces anciens ligueux? Oh! vous n’êtes pas un bon français, morgué!

HENRI, dans le dernier attendrissement.

Pardonnez-moi... de tout mon coeur... à la santé... de ce bon roi!

MICHAU, avant d’avaler son vin.

De ce bon roi!... Parguenne, l’on a ben de la peine à vous arracher ça! (Après avoir bu.) Stapendant, ses louanges venont d’elles-mêmes à la bouche.

CATAU.

Alles ne coûtent rian.

RICHARD.

Elles partent du coeur.

MICHAU.

Tatigué! ça fait du bian de boire à la santé d’Henri! Oh ça, je n’mangeons plus; levons-nous de table; aussi ben quand on a eune fois bu à la santai du roi, on n’oserait pus boire à personne.

RICHARD.

Reportons la table, mon père, afin qu’on puisse desservir plus commodément.

MICHAU.

T’as raison. (A Henri, qui veut aider à transporter la table.) Oh ça, allais-vous encore faire vos çarimonies? J’vous les défendons.

HENRI, aidant toujours à desservir.

Je vous laisserai faire; j’aiderai seulement un peu la belle Catau.

MICHAU.

Je ne l’voulons pas, vous dis-je... Allons, Margot, Ca-

(p. 53)

tau, achevais de nous ôter tout ça, et pis, allais mettre des draps bancs au lit de monsieu.

MARGOT.

Oui, mon ami, ça va êt’fait.

CATAU.

Oui, mon paire; quand j’aurons tout rangé ici, j’irons, ma mère et moi, faire le lit de monsieu.

HENRI, tenant quelques assiettes.

Tenez, ma chère Catau, où faut-il porter ce que je tiens là?

CATAU.

Eh! laissez-moi faire. Pardi,mon cher monsieu, vous avez toujours les mains fourrées partout.

MICHAU.

Parguenne; voulais-vous bian leux laisser faire leux besogne elles-mêmes? Vous êtes bian têtu, toujours!

HENRI, aidant encore à desservir.

Et non, non, je ne me mêlerai plus de rien, voilà qui est fait.

On frappe à la porte de la maison.

MICHAU.

L’on frappe à not’porte, va voir qui c’est, Richard.

Margot et Catau sortent.

RICHARD.

J’y cours, mon père... Juste ciel! c’est Agathe!

(p. 54)
 
 

SCÈNE XII

HENRI, MICHAU, RICHARD, AGATHE, LUCAS.

LUCAS, à Agathe, vêtue en paysanne.

Eh bian, mam’selle! le v’là monsieu Richard : parlais-l’y donc; mais il ne vous craira pas, vantais-vous-en.

AGATHE, se jetant aux pieds de Michau et de Richard successivement.

Ah! monsieur Michau!... Ah! Richard!... je viens me jeter à vos pieds, et vous supplier en grâce de m’entendre.

RICHARD, la relevant.

Relevez-vous, Agathe... je ne souffrirai pas...

MICHAU, à Agathe.

Oh, oh! qui vous amène ici, ma mie? Faut êt’ bian imprudente pour oser encore remettre les pieds cheux nous, après c’qu’ous avais fait!

RICHARD.

Eh! mon père, épargnez...

AGATHE, en pleurs.

J’avoue, monsieur, que l’excès de ma hardiesse mériterait ce nom si j’étais coupable; mais c’est le comte d’Auvergne qui m’a enlevée malgré moi... mes pleurs m’empêchent...

HENRI, à part.

Le comte d’Auvergne? (Haut à Michau.) Qui est cette fille-là? Elle m’intéresse infiniment; elle est jolie.

MIHCAU.

Ah! ouiche, c’est eune jeune fille qui s’est vendue à ce

(p. 55)

vilain comte d’Auvergne, pustôt que d’apouser honnêtement mon fils! Ça fait eune jolie fille, ça!

L’on frappe à la porte; Margot et Catau arrivent et ouvrent.
 
 

SCÈNE XIII

HENRI, MICHAU, AGATHE, RICHARD, LUCAS, MARGOT, CATAU, LE GARDE-CHASSE.

MARGOT et CATAU, ensemble.

Mon mari

} C’est monsieu le garde-chasse.

Mon paire 

MICHAU.

Ah, ah! c’est bian tard que...

LE GARDE-CHASSE.

C’est monsieur Michau, qu’il y a trois seigneurs qui ont chassé aujourd’hui avec le roi, qui ont soupé chez moi, et à qui ma femme vient de dire que vous aviez chez vous un seigneur de leurs amis, avec lequel elle vous avait vu rentrer de la forêt. Mais les voici... Bonsoir, monsieur Michau.

MICHAU.

Bonsoir, monsieu le garde-chasse.

Le garde-chasse se retire.

(p. 56)

SCÈNE XIV

HENRI, MICHAU, AGATHE, RICHARD, LUCAS, MARGOT, CATAU, LE DUC DE BELLEGARDE, LE COMTE D’AUVERGEN, LE MARQUIS DE PRASLIN.

MICHAU.

Voyais, mes biaux seigneurs, si ce monsieu-là est un seigneur itou; je ne l’crois pas; il s’est dit officier du roi; (Tirant par le bras le roi qui a le visage tourné d’un autre côté.) Voyais, reconnaissais-vous c’t’ honnête homme-là?

LES TROIS SEIGNEURS, ensemble.

Quoi! c’est vous, sire!... sire, c’est vous-même.

MICHAU, MARGOT, LUCAS, CATAU, RICHARD et AGATHE, tombant tous à genoux aux pieds du roi.

Quoi! c’est là le roi! c’est là notre bon roi! notre grand roi!

HENRI, avec attendrissement.

Relevez-vous, mes bonnes gens; relevez-vous, mes amis; je le veux, mes enfants, relevez-vous, je vous l’ordonne.

AGATHE, restant seule aux genoux du roi.

Non, sire, puisque c’est vous, je resterai à vos pieds pour vous demander justice d’un cruel ravisseur, du comte d’Auvergne, qui m’a arraché à tout ce que j’aime, au moment que j’étais prête à épouser Richard... les larmes étouffent ma voix au point...

LE COMTE D’AUVERGNE, à part.

Ciel! c’est Agathe!

(p. 57)

HENRI, relevant Agathe, d’un ton sévère.

Comte... qu’avez-vous à répondre? Eh bien, eh bien? répondez donc, vous paraissez interdit.

LE COMTE D’AUVERGNE.

Ah! sire, ne m’accablez point de votre colère. J’avoue mon crime, mais mon crime a été inutile, et n’a fait que tourner à ma honte. Agathe est vertueuse; Agathe ne m’a point cédé la victoire; et pour la remporter elle a été jusqu’à vouloir attenter elle-même à sa vie. J’atteste le ciel de la vérité de ce je dis [sic , plutôt que ‘ce que je dis’]; et qu’il me punisse sur le champ, si je vous en impose... Eh! dans cet instant, c’est moins, je le jure à Votre Majesté, la crainte de ma disgrâce, que les remords cruels et le repentir, qui...

HENRI, l’interrompant d’un air noble et sévère.

Mais il ne me suffit point, à moi, que par cet aveu, par vos remords, par votre repentir, Agathe soit justifiée vis-à-vis de ces gens-ci; le crime de votre part n’est est pas moins commis; je leur en dois réparation. Ainsi donc, je vous que vous laissiez une rente de deux cents écus d’or à cette fille, et que...

AGATHE, l’interrompant.

Non sire; je me croirais déshonorée, si j’acceptais de cet homme, des bienfaits honteux, qui pourraient laisser des soupçons.

RICHARD, l’interrompant.

Ah! Agathe... vous ne fûtes jamais coupable; c’est moi qui le suis, d’avoir pu vous croire un seul instant criminelle; et...

MICHAU.

T’as raison, mon fils, et tu peux à présent épouser c’te digne enfant-là!

HENRI.

En ce cas-là, je me charge donc de la dette de monsieur. (Au comte.) Retirez-vous et ne paraissez pas devant moi que je ne vous le fasse dire. (Le comte se retire.) Oh! ça,

(p. 58)

mes enfants, j’ai bien des engagements à remplir ici : pour m’acquitter du premier, je donne dix mille francs à Agathe et à votre fils, monsieur Michau; mais vous ne savez pas que j’ai promis à la belle Cathau de lui faire épouser un certain Lucas, son amoureux, qui n’est pas bien riche; et pour réparer cela, je leur donne aussi dix mille francs pour les unir.

LUCAS, sautant de joie.

Dix mille francs et Catau.

MICHAU.

Quel bon roi!

RICHARD.

Ah! sire!

CATAU et AGATHE.

Quel bon prince!

MICHAU.

Sire, consarvez-nous vos jours; ils nous sont si chers!

LES PAYSANS, ensemble et s’inclinant .

Ah! notre roi! Ah, notre père! conservais-vous, conservais-vous.

HENRI, regardant tous ces paysans.

Quel spectacle divin!

MICHAU, encore plus vivment.

Eh! oui, ventregué, consarvais-vous! vous venais de marier nos jeunes gens; faut, sire, que vous vivais plus qu’eux... Mais queul excellent homme! Pardon, Votre Majesté, si je vous ons si mal reçu; je n’connaissions pas tout not’ bonheur, et si j’avons manqué au respect... de la considération...

HENRI, l’interrompant.

Vous m’avez très bien reçu, et je veux demeurer votre ami au moins, monsieur Michau... Mais brisons là; j’ai besoin de repos et ...

(p. 59)

MICHAU, l’interrompant.

Venais, sire; venais coucher dans mon propre lit. Ces seigneurs prendront ceux de mon fils et de Catau. Et nous, j’irons tretous passer la nuit au moulin. Eune nuit est bientôt passée, quand on la passe pour Votre Majesté.

Michau conduit le roi et les deux seigneurs.

LUCAS, prenant Agathe dessous le bras.

Et nous, je vons ramener Agather cheux elle; et à demain aux noces, mes enfants.
 
 
 
 

Rideau.
 



 

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