N
La
Théâtralité (n. f. [v. 1950])
Terme moderne adopté
pour cerner un phénomène de tous les temps.
Le théâtre:
"...l'oeuvre théâtrale est autre chose qu'un texte, ou plutôt
son texte est fait non pour être récité ou lu, mais
pour accompagner une action qui sera représentée, c'est-à-dire
rendue présente par la présence d'acteurs devant des temoins
qui sont des spectateurs." (Encyclopaedia Universalis, 436)
Si pour Aristote,
la littérature donne la primauté au verbe (on fait le récit,
on "raconte"...), au théâtre, l'accent est mis davantage
sur le geste et l'image; on "répète des actions, on
"agit" et on "montre".
Dans ce sens
Théâtralisation=concrétisation, et la "théâtralité"
est difficilement séparable de l'espace physique, du corps
de l'acteur, d'une action réellement présente devant
les spectateurs.
A.
DEFINITIONS: Une variété de nuances dont il faut être
conscient:
1. «Théâtre»
"Le théâtre
est simulacre. Et il naît du simulacre. Avec ce coup d'audace, qui
est peut-être un reste d'enfance ou une impossibilité,
inscrite dans l'évolution historique de l'esprit humain, de
voir le monde comme il est, toutes choses se mettent à bouger, saisies
par un grand branle qui fait de n'importe quel mendiant un dieu et de l'apparence
d'un comédien descendu d'une machine l'apparition fantomatique
de Darius.
Ce branle
des premiers âges, cet état d'instabilité première
ne se théâtralise vraiment qu'avec l'expansion du langage:
les processions d'Éleusis ne deviennent spectacle qu'avec
l'écriture des dithyrambes. Le mot est magique qui fait la chose
en la disant, qui engendre à partir de l'absence, du néant,
des créatures de fiction. Fiction, c'est-à-dire mensonge
mais fiction (du latin fingere), c'est-à-dire modelage de sculpteur,
engagé dans la pâte. Pétrir du mensonge mais
du mensonge plausible--on l'appelleera illusion scénique-- puisque
construit en parallèle d'un réel, vérifiable quand
il s'agit du théâtre de l'expérience vécue
(tout le théâtre réaliste, social et psychologique),
invisible mais irréfutable quand il s'agit du réel
des rites ou des matières de foi (théâtre religieux
et formes parathéâtrales, notamment des théâtres
dits traditionnels)."
(M. Corvin, article
"Théâtre" ds Dictionnaire encyclopédique du théâtre,
p. 821)
Ce qu'on
MONTRE peut être soit RÉALISTE, soit SUGGESTIF: "Les humanistes
italiens réinventèrent et développèrent, à
partir d'une structure inédite [la scène en persective],
la scène architecturée à tendance réaliste,
totalement opposée aux lieux suggérés des spectacles
médiévaux." (Encyclopaedia Universalis, 22, 429)
Réalisme=trompe-l'oeil
"A la vraisemblance
des formes architectoniques de la scène du XVIe siècle, les
XVIIe et XVIIIe siècles ont ajouté l'ampleur des espaces
et les effets de point de fuite diversifiés.(...) l'apogée
d'un système de figuration illusionniste...." (ibid. 429)
2. «Théâtral»
Théâtral
(adj. emprunté [1520] au dérivé latin theatralis «relatif
au théâtre» et «faux»... (Dictionnaire
historique de la langue française)
Donc, qui
relève du théâtre, qui fait penser au propre du théâtre,
qui est comme le théâtre.
Théâtral
(1690). Fig. péj. Qui a le côté artificiel, emphatique,
outré du théâtre, de la scène (opposé
au naturel de la vie) (Le Robert. Dictionnaire de la langue française)
Donc, qui
est appuyé, exagéré, artificiel, invraisemblable.
Théâtral
(adj. chez Voltaire) qui "produit... ces grands mouvements nécessaires
au théâtre", "intéressant", "attachant", "cette
magie qui transporte l'âme" ("Commentaires sur Corneille")
- Voltaire,
"Remarques sur Héraclius"
"Je ne
crois pas impossible qu'Héraclius et Martian aient de l'amitié
l'un pour l'autre; je remarque seulement que cette amitié
n'est guère théâtrale, et qu'elle ne produit
aucun de ces grands mouvements nécessaires au théâtre.
(...)
Il faut bien pourtant
qu'il y ait de grandes beautés dans Héraclius, puisqu'on
le joue toujours avec applaudissement, quand il se trouve des acteurs convenables
aux rôles.
Les lecteurs
éclairés se sont aperçus sans doute qu'une tragédie
écrite d'un style dur, inégal, rempli de solécismes,
peut réussir au théâtre par les situtations; et
qu'au contraire une pièce parfaitement écrite peut n'être
pas tolérée à la représentation. [Voltaire
donne l'exemple d'Esther et d'Héraclius]
Le fond
d'Héraclius est noble, théâtral, attachant;
et le fond d'Esther n'était fait que pour des petites
filles de couvent, et pour flatter Mme de Maintenon." ("Commentaires sur
Corneille", Oeuvres complètes de Voltaire, Paris: Garnier
frères, 1880, vol 32, p. 3)
3. «Essence
du théâtre» réflexion sur la spécificité
qui mène au concept de la "théâtralité".
"Il est...
naturel d'envisager... une philosophie de cet art qu'est l'art théâtral,
recherche de ce qui le caractérise comme théâtral,
réflexion sur sa théâtralité." (Encyclopaedia
Universalis, "La théâtralité", 22, p. 436)
Deux voies: de la philosophie au théâtre; du théâtre
à la philosophie.
L'"essence"
du théâtre: "Ce goût de l'illusion [dans le théâtre
de boulevard], cette fuite devant la réalité étaient
en quelque sorte normaux, innocents, dans le premier Boulevard, celui de
la féerie et du mélodrame, des vaudevilles à couplets,
des pantomimes, des farces, des parodies. Il était l'essence même
du théâtre." (Encyclopaedia Universalis,
"Théâtre de boulevard", 22, 435)
"Pour qui
s'intéresse au phénomène théâtral et
à ses structures, toute problématique renvoie nécessairement
à la question d'une spécificité du théâtre,
que celle-ce soit cherchée du côté du texte dramatique
ou plus communément du côté de la scène.
Or poser la question de la spécificité du théâtre,
c'est en d'autres termes poser la question de sa théâtralité,
c'est-à-dire de son essence. Démarche philosophique
qui interroge l'art théâtral en son point de rupture
d'avec les autres genres, en ce point de partage des eaux d'où
les dérives ne peuvent être que divergentes et qui signale
de sa présence une différence, une orientation, un
art autre. C'est la question de cette altérité du genre
théâtral que ce livre a voulu privilégier en raison
de son importance pour toute recherche qui tente de cerner le phénomène
scénique."
(Théâtralité,
écriture et mise en scène, p. 11)
4. «Théâtralité»
"Caractère
de ce qui se prête adéquatement à la représentation
scénique. Au sens le plus large, la théâtralité
se localise dans toutes les composantes de l'activité théâtrale,
et, en premier lieu, le texte. On dira par exemple d'un texte
dramatique qu'il contient une certaine théâtralité
parce qu'il se présente sous une forme dialoguée. Ainsi,
il s'oppose au roman, à l'essai ou à la poésie.
(....)
Dans l'histoire
du théâtre occidental, la théâtralité
est à la fois une valeur qu'il faut désirer et un écueil
qu'il faut craindre. Le mot recouvre en effet une charge égale
de positivité et de négativité. L'usage
positif de la notion est manifeste chaque fois que le théâtre
est menacé d'être confondu avec la «vie»: il est
alors judicieux
de rappeler que toute représentation est un
simulacre, une forme, et que la théâtralité n'est pas
le privilège de la chose représentée mais du
mouvement d'écriture par lequel on représente; l'usage
négatif de la notion apparaît, au contraire, chaque fois que
le théâtre oublie le réel, qu'il se complaît
dans la célébration de ses propres codes, qu'il s'enferme
dans ses propres conventions: alors la théâtralité
n'est plus que la marque irrécussable du mensonge et de l'aveuglement."
(M. Corvin,
Dictionnaire
encyclopédique du théâtre, p. 820)
B.
CONTEXTUALISATIONS HISTORIQUES:
1. «le
heurt du théâtre 'aristotélicien' et du théâtre
'non officiel'»
A l'époque
des Forains: par le biais d'une série de persécutions
et de litiges, les "Français", soucieux de protéger
leur monopole sur les représentations théâtrales à
Paris, poursuivaient les Forains et les empêchaient de monter
de vraies "pièces". La réponse de ces derniers
était de recourir et/ou de créer une "autre" notion de "pièce"
et de "représentation dramatique". Jacques Scherer a
appelé leur production "anti-théâtre".
| "THEATRE",
selon la définition officielle
[Concept "reçu"] |
"NON THEATRE"
selon le jeu ironique des forains
[ "Subversion"
foraine] |
| acteurs |
marionnettes |
| déclamation |
gestualité |
| masques |
[costume
de ville?] |
| séparation
voulue de scène et spectateurs |
confusion entre
scène et salle |
| rideaux |
changements à
vue |
| spectacle |
banalisation? |
| rôles |
|
| dialogues |
monologues détachés |
| vocalisation (monologue,
dialogue, polylogue) |
scènes
muettes ou "lues" (écriteaux) |
visualisation
ou mise
en images |
------------------>? |
| cohérence
narrative, linéarité |
fragments détachés,
atomisation |
| vraisemblance |
fantaisie |
"Lorsqu'il
publie un choix de sa production sous le titre de Théâtre
de la Foire, Lesage insiste sur les qualité propres au genre
dont il est le principal auteur. C'est un genre essentiellement
scénique, où le gestuel est plus important que le verbal."
(Scherer, 17)
2. «théâtralisation
de l'activité foraine»
Martine
de Rougement: l'action d'"accéder à une activité théâtrale".
"Parmi les troupes foraines, toutes n'accèdent pas à
une activité théâtrale, mais il est difficile de préciser
l'ampleur relative de cette démarche. (...)
En général,
les témoignages indiquent la présence d'une ou deux, parfois
de trois ou quatre troupes donnant des productions théâtrales
en même temps, en y comprenant des petits groupes de farceurs
jouant en plein air et que l'on aperçoit sur certaines gravures
des foires. L'importance de la parade est primordiale comme troisième
facteur de la théâtralisation des forains. Quelle
que soit l'exhibition proposée à l'intérieur d'une
«loge», baraque louée par les propriétaires,
ou d'un théâtre, les spectateurs y sont convoqués
à grand bruit soit par un «aboyeur», muni de sa clochette,
soit par plusieurs «paradistes», parmi lesquels figure presque
toujours un arlequin, qui se présentent sur la «parade»,
un balcon au dessus de la porte d'entrée, et jouent une petite scène
plus ou moins congruente, comme on disait, avec ce qui va se passer
à l'intérieur. Il figure donc en préface à
toutes les attractions foraines un élément théâtral,
si modeste soit-il, plus nettement détaché et mis en valeur
que ne le seront, dans les cirques du XIXe siècle, les interventions
de Monsieur Loyal et de l'auguste." (La Vie théâtrale
en France au XVIIIe siècle, Paris: Champion, 1988, p. 264)
3. «théâtralité
et architecture»
NB La fonction
de théâtralisation par la parade, fondée essentiellement
sur un jeu d'acteurs, est remplacée dans la 2e moitié du
XVIIIe siècle, par l'architecture: "...un journaliste
de 1789, commentant l'inversion des rôles, constate qu'il est normal
?qu'au théâtre maintenant ce soient les architectes
qui se chargent d'attirer les spectateurs?.
A la fin
de l'Ancien Régime, le rôle social du théâtre
s'extériorise par le truchement de l'architecture urbaine."
(Encyclopaedia Universalis, 22, 430)
C.
LOCALISATIONS DE LA THÉATRALITÉ:
1. «qualité
repérable DANS les représentations»
Ce qui laisse
supposer que certaines représentations peuvent être plus "théâtrales"
que d'autres...
a)
Le théâtre est scénique et polyphonique - Roland Barthes:
"Qu'est-ce que la théâtralité? C'est
le théâtre moins le texte, c'est une épaisseur de signes
et de sensations qui s'édifie sur la scène à partir
de l'argument écrit."
Est théâtrale
une concrétisation (par le corps d'un acteur, par l'investissement
d'un espace physique, par un recours direct aux sens (images visuelles,
sons, effets...). C'est l'imitation par la répétition
des actes plutôt que par le récit verbal de ces actes.
b)
Anne Ubersfeld: "D'une façon limitée, on peut parler de théâtralité
à propos de la présence dans une représentation de
signes qui disent clairement la présence du théâtre"
(Les termes clés de l'analyse du théâtre, 83).
Est théâtral
donc un spectacle "auto-représentatif". Qui montre les rouages
de l'illusion en train de se faire. cf. Jacques Scherer: "...c'est
en se pensant sur le mode satirique que le théâtre découvre
et affirme sa spécificité." (ibid., p. 9)
c) Éditeurs
et entrepreneurs début 18e: L'indéscriptible dans une pièce.
On évoque ce que le texte et les paroles seules ne peuvent pas saisir.
Du genre: "l'on ne saurait transcrire cette scène dont l'effet dépend
entièrement du jeu des acteurs...."
2. «qualité
extra-scénique, repérable EN-DEHORS de la représentaion»
Ce qui laisse
supposer qu'on peut identifier la "théâtralité" dans
une situation (quelque chose dans cette situation fait penser au
théâtre...), dans une action (il fait des gestes théâtraux...),
dans un autre genre littéraire (la théâtralité
d'un roman...), dans une manière de parler (il parlait d'une
façon théâtrale...)
a)
Anne Larue: "Par définition, la théâtralité
désigne tout ce qui est réputé être théâtral,
mais elle n'est justement pas théâtre. Jamais métaphore
n'aura soufflé à ce point la vedette à son référent.
Théâtre hors du théâtre, la théâtralité
renvoie non au théâtre, mais à quelque idée
qu'on s'en fait. Autrement dit, elle n'interroge qu'incidemment la
réalité propre du théâtre, son existence concrète."
("Avant-propos", Théâtralité et Genres Littéraires,
p. 3)
Bien que
certains critiques voient "théâtralité" là où
il y a "dialogue", Jacques Scherer voit la théâtralité
du roman Le Neveu de Rameau dans un processus plus complexe.
b)
"Une page extraordinaire du Neveu... présente en quelque sorte la
naissance du théâtre. Le neveu ... se parle avec tant de conviction,
de réalisme et de naturel qu'il en vient à créer peu
à peu d'autres personnages imaginaires.... Le
style indirect fusant avec force et engendrant des images toujours plus
justes et plus précises finit par déboucher sur le style
direct. Definie par un nombre croissant de détails, la jeune
fille naît à l'existence et finit par ouvrir la bouche...."
(ibid., 14-15)
Donc,
i)
"concrétisation", toujours par le langage quand même, d'un
être fictif, d'une scène visualisables, sensibles, palpables;
ii)
la naissance d'un personnage en situation débouche sur une forme
du style direct, "le dialogue";
iii)
"mise en scène" et "geste".
"Le dialogue
se développe en même temps que la mise en scène qui
finit par inclure le geste. Ainsi est créé peu à
peu ce que l'auteur lui-même appelle ?la scène du proxénète
et de la jeune fille qu'il séduisait.? Issu de l'image, le
dialogue a suscité le théâtre." (ibid., 15)
3. «qualité
repérable dans l'INTERACTION entre l'individu et la mise-en-scène
(ie. ds la RÉCEPTION, ds l'acte de jouer un rôle...»
"De l'ambiguïté
des relations qu'entretient l'individu avec la mise en scène du
drame découle l'essence même du théâtre.
Les sens se bercent d'illusion tandis que la catharsis opère
l'osmose des passions et fonde un nouvel ordre de réalités."
(Encyclopaedia Universalis, "Théâtre", 22, p.
428.)
Voir la préface
des Effets surprenants de la sympathie de Marivaux: "...le ressouvenir
que le furieux d'Oreste est un furieux de commande"
D.
FORMES ET NOTIONS LIÉES A LA THÉATRALITÉ:
1. «Théâtre
dans le théâtre»
"Structure
dramatique fondée sur le dédoublement, c'est-à-dire
consistant en l'introduction d'une pièce de théàtre
(ou d'un fragment) dans une autre pièce de théâtre.
A tel moment de l'action de la pièce principale se produit un changement
de niveau dramatique, les protagonistes se divisent en acteurs et en spectateurs
d'une nouvelle action dramatique, sans solution de continuité
entre histoire enchâssée et histoire enchâssante. La
pièce intérieure terminée (ou interrompue), l'action
principale reprend son cours, modifiée par les répercussions
que le contenu de la pièce intérieure a eues sur les personnages
(«acteurs» aussi bien que «spectateurs»).
(...)
Une certaine
confusion terminologique règne aujourd'hui, parce que le théâtre
dans le théâtre se donne à lire comme image symbolique
de l'activité théâtrale. Considéré
comme l'effet d'une prise de conscience de soi-même et d'une
interrogation sur ses modalités, le théâtre dans
le théâtre revêt une dimension métacritique qui
le rapproche des jeux moins structurés de théâtralité
(déguisements soulignés, clins d'oeil au public). On
est donc tenté d'étendre le champ de la notion à
tout ce qui dans une pièce paraît isoler du reste un
élément en soulignant son caractère théâtral
par le regard d'un personnage sur un autre. C'est dénier
au théâtre dans le théâtre son caractère
structurel en le diluant dans le champ plus vaste de la théâtralité,
dont il est l'expression la plus élaborée. Dès
lors, quel que soit le degré de théâtralité
d'une scène où un personnage regarde agir un autre
personnage, on ne peut parler de théâtre dans le théâtre
au sens strict qu'à condition qu'il y a rupture dans la continuité
dramatique, ou du moins jeu de rôle présenté comme
jeu de rôle." (M. Corvin, Dictionnaire encyclopédique du
théâtre, p. 823)
2. «Nature
de l'illusion dramatique chez Corneille» "le beau sujet" vs le
"vraisemblable"
Corneille
"continue à préférer un ?beau sujet? à un sujet
vraisemblable et moral, à réclamer une certaine latitude
dans l'interprétation des règles, à mettre au premier
plan ?l'invention d'incidents surprenants?.... Tout cela, on le sait depuis
longtemps, fait l'originalité de Corneille par rapport aux
strictes conceptions des ?doctes?, qu'il est convenu de résumer
dans la ?doctrine classique?. Mais il nous a semblé.... que
se faisait jour...[en comparant les écrits de Corneille avec
ceux de d'Aubignac] un débat entre deux conceptions opposées
de la création dramatique: l'une qui conçoit le théâtre
comme une recréation personnelle du réel, obéissant
à des lois de dramatisation qui lui sont propres, l'illusion
comique; l'autre qui veut faire du théâtre, comme de tous
les autres arts, un équivalent du réel, l'illusion
mimétique. (Forestier, 1996, p. 188)
(....)
Pour l'essentiel,
l'histoire de la littérature a retenu du projet de d'Aubignac une
tentative d'enferment l'art dramatique dans un carcan de règles
fondées en raison, régles si stérilisantes que
le théoricien lui-même n'a écrit que des pièces
ratées. Mais au départ, loin de vouloir étouffer
la liberté créatrice, son ouvrage prétendait assurer
la pleine réussite de toute entreprise théâtrale, c'est-à-dire
donner les moyens de réaliser à coup sûr des oeuvres
qui fussent une si parfaite imitation de la vie que le public en pût
oublier qu'il assistât [sic] à une représentation.
D'où la place dominante occupée dans son traité
par le concept de vraisemblance. La vraisemblance -- et tout ce qui
la constitue -- peut seule rendre possible l'effacement complet des
constituants de la représentation au profit de l'histoire
représentée. On ne saurait trop souligner le caractère
radical d'une telle conception (qui explique pour une part la fameuse
intransigence de d'Aubignac), dont on peut trouver une parfaite illustration
dans la proposition suivante:
'Et
quoiqu'il [le poète] soit l'auteur [de toutes ces choses], il les
doit manier si dextrement qu'il ne paraisse pas seulement les avoir écrites.'
Ainsi pour
d'Aubignac.... le théâtre doit donner l'illusion absolue du
vrai, et il ne peut le faire qu'au prix d'un effort d'effacement complet
du processus de production, afin de parvenir à un absolu silence
de fonctionnement de l'oeuvre. (Forestier, 1996, p. 190)
Cet idéal
de transparence est complètement absent des textes théoriques
de Corneille. (p. 190) (...) Par rapport au système de d'Aubignac
(...), on débouche sur un autre système représentatif.
(p. 191)
Nature
des préceptes de l'art
L'idée
de base de Corneille est que le théâtre repose non point sur
des principes rationnels, mais sur un recueil de préceptes et de
règles transmis par la tradition, qui constituent ce qu'on appelle
?l'art?: (p. 191)
(...)
... Corneille
a eu l'idée de génie... de justifier sa pratique théâtrale,
et l'explication théorique qu'il en fait après coup, en remodelant
un concept aristotélicien, le nécessaire, et en faisant
de ce mot le concept clé de son argumentation. (p. 192)
[Corneille]
considère qu'il existe une vraisemblance propre au théâtre.
(...) connaissance et respect des règles débouchent
sur la convention, ce qu'il appelle le nécessaire.... (p.
193)
Ainsi,
en présentant le théâtre comme un ?art? fondé
en autorité, et en expliquant que le respect de cet art peut
aboutir à contrarier le vraisemblable par le nécessaire,
Corneille a rayé d'un trait de plume le fondement du système
de d'Aubignac: l'illusion mimétique ne peut être que le domaine
d'un genre littéraire dépourvu de contraintes, comme
l'est le roman; le théâtre est une illusion théâtrale,
parce que le dramaturge, par les contraintes auxquelles il doit faire
face et avec lesquelles il doit composer, ne peut jamais s'effacer
entièrement derrière le déroulement de l'action. (Forestier,
p. 195)
E.
COMMENTAIRE et HYPOTHESES:
La théâtralité
se marquerait par des SIGNES DE PASSAGE entre le registre "réel"
et le registe "feint". En outre, ce passage serait le résultat
d'une "volonté de métamorphose" qui "unit... auteur, acteurs,
public. Oui, vraiment l'enchantement de la métamorphose est la condition
préalable de tout art dramatique" (Encyclopaedia Universalis,
436). Au XVIIe siècle déjà, c'était
la fonction des "trois coups" du brigadier. C'était aussi
la fonction de la parade préliminaire extérieure à
l'exhibition qui devait se dérouler à l'intérieur
immédiatement après. C'était, finalement, la
fonction de l'architecture grandiose des façades théâtrales
érigées dès le milieu du XVIIIe siècle.
A l'intérieur
de pièces individuelles, ce "signe de passage", c'est la textualisation
d'un projet de feinte ou de déguisement. Donc, toutes les
scènes où l'on annonce de tels projets....
ds Arlequin
poli par l'amour, le "jeu" d'Arlequin et Silvia.
ds La
Double Inconstance, le stratagème de Flaminia
Inversement, le
démasquage d'une feinte préalable (eg, Tartuffe) marque
le passage au terme d'une illusion, et met en valeur les conséquences
de celle-ci.
Dans les
représentations stylisées, "à l'italienne", le "signe
de passage" correspond à l'apparition sur scène des masques
familiers de la commedia dell'arte. Comme le dit Molinari,
cela pouvait être une distinction faite indépendamment du
texte; le même scénario ou script pouvait se jouer "all'arte"
ou "all'erudita". Le port des masques et costumes conventionnels/"théâtraux"
donnait un spectacle plus "théâtral" que le port de costumes
plus "neutres"/réalistes.
La répétition
"déformante" ou inexacte d'une action/discours "modèle" peut
être vue comme "théâtrale" par l'attention qui est portée
sur le caractère "grotesque"/comique du récitant. Peut-on
dire que les parodies romanesques soient "théâtrales"?
Au niveau de leur appellation, on parle bien d'"Homère travesti",
de l'"Illiade travesti", "Don Quichotte travesti"...
Par contre, "Don Quichotte" (d'une autre époque), ne porte
pas ce marqueur déterminant...
Dans les
pièces de Marivaux (et chez bien d'autres aussi), les domestiques
"déforment" les scènes et discours de leurs maîtres.
La théâtralité
résulterait de la prise de conscience d'une mise en spectacle comique.
Cette mise en spectacle, à la différence des parodies qui
critiquent et veulent réformer leur cible devient un but en elle-même.
La parodie théâtrale se distingue de la parodie critique par
une orientation d'inversion, de ludicité, de non fonctionnalité;
la mise en spectacle devient sa principale "finalité". Arlequin
et Lisette, dans Le Jeu de l'amour et du hasard se mettent en spectacle
autant (ou plus) qu'ils ne cherchent à "corriger" le langage galant
des maîtres.
La théâtralité
serait aussi marquée par l'idée de PASSAGE au niveau de la
variabilité de chaque représentation. Une succession
de plusieurs représentations avec les mêmes exécutants
et sur la même scène ne garantit pas contre de légères
variations chaque fois que le sepctacle est joué. "Théâtralité"
serait synonyme de "NON-FIXITÉ", ou de "fluidité".
"La mise
en espace par laquelle un texte se métamorphose en voix et en mouvements
est un processus propre au théâtre, ainsi que l'est celui
par lequel des représentations successives évoluent,
jusqu'à entraîner parfois la réécriture du script
de départ. Il s'agit d'un passage entre deux 'textes': entre
un texte écrit et une réalisation scénique que les
théâtrologues dénomment 'texte' aussi; entre telle
réalisation et une modification utlérieure; enfin, entre
les modifications initiées par des acteurs et un texte d'auteur
dûment réécrit pour les inscrire." (Trott,
"Textes et réécritures de textes", 77-8)
"L'ampleur
attestée par les textes de Fuzelier d'un dynamisme ennemi de formes
contraignantes entraîna à son tour l'exigence d'une nouvelle
forme capable de fixer, sans pour autant l'immobiliser, ce caractère
de mouvance, c'est-à-dire, capable d'être objet (texte)
et procès (écriture/réécriture) simultanément."
(ibid., 85)
|