Anne Hébert

 
Ballade d'un enfant qui va mourir

Je suis cet enfant qui joue du triangle;
Ah! que le son est aigu,
Ah! qu'il est d'argent.

Ma voix  vibre et tremble
Dans le monde vide.
Ah! que le monde est sourd,
Ah! que ma voix tremble.

Le son le plus haut, 
Le plus clair
Qui déchire l'air
Comme des grelots de cristal,
Des larmes cristallisées
Qui s'entrechoquent dans leur transparence

Je marche en chantant.
Ah! que l'écho est long
Derrière moi.

Les rues sont pavées de galets ronds,
Mes pieds tournent,
Les maisons sont mortes
Et tout le monde aussi;
Je n'entends plus leurs voix,
Leurs voix graves et fortes.

Il n'y a plus dans la ville
Que ma voix aiguê,
Que ma voix haute,
Que ma voix d'argent.

Déjà je sens l'odeur de la mer.
Ah! qu'elle est amère,
Et que je suis seul ici.

Où est la Mort?
A-t-elle emporté tous les morts?
Pourquoi sont-ils silencieux
S'ils sont encore ici?

Voilà que j'ai traversé la ville
Où pas un mort ne m'a  souri
Où donc sont-ils?

Ma voix tremble
Et se perd
Dans la mer
Sonore de  tous les vents intérieurs,
De toutes les immortelles tempêtes.
Ah! que son odeur est amère.

Ma voix est perdue,
Ah! que la voix de la mer
Est puissante.

Je ne me souviens plus
Ni de la voix des autres,
Ni de la mienne.

Je n'ai jamais vu la Mort.
Son visage est-il beau
Comme celui de ma mère?
Je ne sais pas,
Je ne sais pas.

Voilà que j'ai perdu
Le visage de ma mère;
Dans ma mémoire
Je ne la retrouve plus.
Je ne sais plus,
Je ne sais plus.

Je n'ai jamais vu le visage de la Mort.
Ah! que la mer est caressante;
Elle baise mes pieds
En larmes douces.

Elle monte vers moi
En me caressant.
J'ai pris sur moi son odeur amère.

Je suis en elle,
Mêlée à elle
Comme le sel.

Je marche au  fond de la mer,
Je respire l'eau,
Calmement, comme de l'air.
Tout est vert et translucide;
J'habite un palais vert.

J'ai tendu un hamac
Aux lâches mailles liquides,
Entre deux branches marines.
Je dors.

Demain, j'explorerai l'immensité
Aux pentes douces,
J'irai à la recherche des morts,
J'enfoncerai dans le profond désert
Sans aventure de l'Éternité,
J'irai tout au long des jours confondus,
 la  rencontre de ce visage inconnu
Dont je goûte déjà sur moi l'odeur amère.