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Poussière sur la ville
André Langevin 
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PREMIÈRE PARTIE 

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(suite du chapitre I -dernier paragraphe)

|p1:39  [...] Je n'ai ni la force ni la lucidité nécessaires pour
relier entre elles ces images d'un passé tout neuf.
Elles sont séparées, sans signification commune. Il
y aurait le fil fragile de l'avertissement de Kouri,
mais les images ne se laissent pas joindre par un lien
si ténu. Comme si l'arme était chargée et qu'il ne
manquât que la gâchette. Une telle arme ne peut
faire feu, et il n'appartient pas à la victime de fournir
la pièce perdue. Puis tout s'embrouille et je

|p1:39 m'endors un peu crispé, comme lorsque, enfant, une
inquiétude diffuse et irraisonnée me tenaillait. Le
blanc visage de ma mère ne se penchera plus au-dessus
de mon lit au moindre appel. Je suis un
homme et à côté de moi dort une femme qui m'appartient,
comme un jouet qui se remonte seul et quand
il le veut bien. Il s'en faudrait de peu que mon inquiétude
ne se précisât.

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|p2:41                 II

   Thérèse m'accueille à la cuisine par son « bonjour »
bref et clair de tous les matins, qu'il pleuve ou
qu'il fasse beau. Elle est déjà vêtue, lavée, coiffée.
Autant Madeleine peut m'irriter le matin par sa
nonchalance et sa lenteur, autant Thérèse me réconforte
par sa vivacité et son entrain. Agée d'à peine
vingt ans, elle me dépasse d'au moins une demi-tête.
Elle a la poitrine libre sous la robe et lorsqu'elle
relève le torse un peu vivement ses seins oscillent.
Elle souffre d'une difformité qui fait saillir démesurément
sa hanche gauche, comme si le sculpteur
était mort avant d'avoir pu achever son oeuvre.
   --Je n'ai pas eu d'appels ?
   Elle presse un fruit et prend le temps de terminer
avant de me répondre de sa voix forte, qui martèle
trop les mots.
   --Pas ce matin. Hier soir, vers dix heures, le
docteur Lafleur a téléphoné.
   Combien de fois leur ai-je demandé d'inscrire les
appels sur le bloc-notes de mon bureau ! Le plus
souvent elles ne se souviennent des messages que
lorsqu'on rappelle plusieurs heures plus tard.
   Thérèse n'est pas à proprement parler la bonne
de Madeleine. Elle est davantage son amie. Cette
grosse fille, qui n'est point sotte, gagnait pas mal
d'argent il y a un mois en faisant des travaux de
couture chez ses parents. Madeleine lui donna un
jour une robe à tailler et se prit immédiatement

|p2:42 d'amitié pour elle. Elle passa chez elle presque tous
les jours. Le soir, elles allaient ensemble au cinéma
ou allaient écouter de nouveaux airs au juke-box
de toutes les gargottes de la ville. Cette amitié, qui
a peut-être choqué les femmes de mes confrères, me
plaisait parce que je trouvais Thérèse très saine et
que Madeleine se stimulait au contact de cet être
perpétuellement agité. Un jour elle m'annonça
qu'elle avait pris Thérèse à son service, moyennant
de faibles gages et l'autorisation pour la jeune fille
de poursuivre chez nous ses travaux de couture. Cet
arrangement m'assura des repas convenables. Madeleine
se faisait tout un problème de préparer une
simple omelette. D'autre part, il y aurait toujours
quelqu'un pour répondre au téléphone, Madeleine
feignant de ne rien entendre quand elle était au lit.
   Comme tous les matins, Thérèse s'assoit en face
de moi et me regarde manger en silence. Dehors, la
fine neige tombée durant la nuit réverbère le soleil
en mille éclats cruels aux yeux.
   -- Il fait dix sous zéro !
   Elle m'annonce cela du ton qu'elle emploierait
pour m'apprendre que les cerisiers sont en fleurs.
Après mon départ, elle sortira sans doute dans le
seul but de goûter le froid, de montrer ses yeu pleins
d'eau à Madeleine en rentrant.
   Puis c'est le laitier qui frappe à la porte et la
cuisine s'emplit d'un froid qui sent bon et propre.
Thérèse dépose les pintes devant moi. Le lait est
gelé.
   J'aime la quiétude de ces matins d'hiver, la maison
repliée sur elle-même, fermée de partout. On
entend à peine les bruits de la rue et cela fait chaud,
mollet.

|p2:43    De mon émoi de la veille il ne subsiste rien.
Comme je m'attarde, Thérèse feuillette un journal
et m'interroge sur la signification de certains mots.
Je n'ai qu'un souci: celui que Madeleine n'ait rien
entendu hier soir lorsque je lui ai parlé de Kouri.
Je ne voudrais pas la retrouver au déjeuner maussade
et tendue. Que je puisse etre jaloux, soupçonneux,
autoritaire blesserait davantage sa fierté que
le méprisable regard de Jim. Thérèse s'étonne de
ma lenteur.
   --Il est passé huit heures. Vous serez en retard.
   Je la rassure d'un mouvement de tête et ne me
hâte pas davantage. Si je m'attarde tant c'est que
j'ai le désir inavoué de l'interroger. A deux reprises
déjà, j'ai ouvert la bouche pour poser une question,
mais les mots ne sont pas venus. Thlérèse n'a rien
vu. Maintenant, elle a laissé tomber son journal et
me regarde. Je sirote mon café en fuyant son regard.
Puis cela démarre sans effort:
   --Dites-moi, Thérèse . . .
   --Oui . . .
   Elle se carre sur sa chaise pour mieux m'entendre.
   --Est-ce que Madeleine sort tous les après-midi ?
   --Ben . . . je, je ne pense pas.
   Son oeil s'est durci. Je ne vais quand même pas
lui demander de moucharder.
   --Il ne faudrait pas qu'elle s'enferme ici. Je la
trouve un peu pâle.
   --Elle pâle ! Où prenez-vous cela ?
   --Elle n'aime peut-être pas sortir seule. Accompagnez-la.
Cela vous fera du bien à vous aussi.
   Le honteux manège. Thérèse n'est pas rassurée
et évite de faire cesser ma fausse inquiétude en me
disant que Madeleine prend suffisamment l'air.

|p2:44    Je m'en vais dans la salle de bain. Je sais qu'elle
est demeurée assise et réfléchit à ce que je viens
de lui dire. Pourvu qu'elle ne parle pas à Madeleine !
   Sa réaction ravive doucement mon inquiétude. Je
me hâte maintenant, pressé d'agir pour échapper à
mes pensées. Avant de quitter la maison je vais voir
Madeleine dans notre chambre. Elle dort, recouverte
jusqu'aux yeux. Le roux de ses cheveux vit prodigieusement
dans la demi-obscurité. Je me penche et
l'embrasse sur le front sans qu'elle sourcille. Au
moment de quitter la chambre je l'entends me saluer
d'une voix de gorge qui m'émeut toujours. Je ne
me retourne pas, car je sais qu'elle ferait celle qui
dort.
   Dehors, le froid astringent et l'éclat de la neige
me figent un instant. Une charrue à chevaux déblaie
la rue de l'autre côté, dessinant de longues courbes
devant les voitures stationnées. La buée blanchâtre
des naseaux des chevaux ne vainc pas la mince toile
de glace qui les couvre. Arthur Prévost, un gras
marchand, propriétaire du plus important magasin
de la ville, me salue; j'ai peine à le reconnaître,
aveuglé par le soleil. C'est un vieux client du docteur
Lafleur. Il se rend à pied à son établissement tous
les matins après un petit déjeuner qui fait frémir
son médecin, homme d'une frugalité excessive.
   Je me dirige vers ma voiture en tentant inconsciemment
de me dérober au regard de Kouri que
j'imagine m'épiant derrière sa vitrine couverte de
frimas. Le démarreur roule piteusement. Le contact
ne se fait pas. Comme je referme la portière,
j'entends la voix de Jim, insolite dans ce paysage
de neige:

|p2:45    --Gelé dur, docteur ?
   Il est devant la porte de Kouri et me regarde avec
amusement, les mains dans les poches, la casquette de
guingois, le pardessus verdâtre déboutonné.
   --Conduis-moi à l'hôpital.
   Mon irritation a percé dans la voix. Jim me considère,
impassible, et ne me répond qu'après un
temps, en traînant la voix.
   --Oui, docteur. On ne laisse pas une voiture de
cet âge-là dehors par un temps pareil.
   Je lui tourne le dos et m'en vais au garage, de
l'autre côté de sa cabane. On ne pourra me rendre
la voiture avant la fin de l'après-midi. Je ferai donc
mes visites dans celle du docteur Lafleur. Tous mes
clients ou presque étaient les siens il y a un peu plus
d'un mois et ils nous reçoivent indifféremment l'un
et l'autre.
   Jim conduit largement étalé sur la banquette,
tenant le volant d'une main molle, une jambe à la
dérive sous le tableau de bord, I'autre pressant I'accélérateur
par le simple jeu de son propre poids. Il
ne dit pas un mot jusqu'au feu rouge devant l'église.
Là, il soulève sa casquette, passe une main dans ses
cheveux gras.
   --Faudra que vous fassiez attention, docteur. La
semaine prochaine, c'est Noël. Je n'aurai pas le
temps de vous conduire tous les matins.
   --Il y a d'autres taxis, Jim.
   J'ai la voix sifflante et je le regrette parce
qu'on ne peut s'irriter contre lui. Il peut tout encaisser
sans accuser le coup. Cela doit lui produire
un petit bruit flasque à l'intérieur et c'est tout.
Chercher à l'humilier serait vouloir fendre l'eau avec
une épée.

|p2:46    --Eux aussi seront occupés, docteur.
   Le feu est vert. Il repart lentement en me regardant
dans le rétroviseur qu'il a placé de façon à voir
non pas la route, mais le visage des clients.
   --Il y a votre femme qui voudra sortir aussi,
aller plus loin que chez Kouri . . . dans les magasins.
   La pause, c'était pour constater le coup dans le
rétroviseur. Quand il me parle de Madeleine je me
fige automatiquement. J'ai beau chercher le moyen
de l'empêcher de me parler d'elle sans perdre ma
dignité, je n'y parviens pas. Et Jim est assez perspicace
pour me sentir désarmé. Mais il ne pousse pas
l'avantage plus loin. Nous sommes engagés sur le
chemin de l'hôpital et il accélère, conduisant avec une
nonchalante adresse sur la glace recouverte d'une
neige dangereuse.
   Devant l'hôpital il est très correct. Il descend
prestement pour m'ouvrir la portière et, sans trop
s'en rendre compte, il incline légèrement son énorme
torse. Devant les badauds, Jim exprime inconsciemment,
comme eux tous, son respect du médecin, de
l'homme qui un jour se penchera sur eux en même
temps que le prêtre pour un dernier contact humain.
   A la salle de chirurgie, le docteur Lafleur a déjà
endossé sa blouse blanche et m'attend. Le cheveu
rare, les yeux d'un bleu plus sombre sur le blanc
de la blouse, la figure du vieux médecin pose pour le
masque de la mansuétude. Il me salue de son sourire
à peine ébauché, le sourire d'une sagesse résignée qui
a essayé de réconforter trop de morts pour s'épanouir
à l'aise. En quarante années de médecine, il
a bouclé trop de fois la chaîne, accouchant le matin,
donnant le soir l'ultime piqûre de morphine, pour ne
pas regarder les hommes et les choses avec une sérénité
un peu triste, une lourde lassitude.

|p2:47    La civière passe devant moi comme j'enfile mes
gants. Les yeux de la malade fouillent le décor avec
inquiétude, mais le docteur Lafleur la rassure en lui
tapotant l'épaule.
   Puis tout se fait très vite. Les yeux qui se ferment,
la bouche qui s'ouvre un peu cherchant l'air,
les lèvres sèches, les membres qui se détendent d'une
secousse. Incision. Tampons. Pinces. Puis il n'y
a plus que le spectacle des mains du vieux chirurgien
qui dessinent leur rapide ballet d'ombres chinoises.
Le doux regard s'est durci, tout entier à la chair
vive qu'il fouille. L'excision faite, il se recule, un
peu pâle.
   --Vous laisserez un drain.
   Sous son regard je ne suis pas entièrement libre
de mes mouvements. Je me sens pataud et je vois
bien que mes mains n'ont pas la merveilleuse aisance
des siennes. Puis on emporte la malade, corps inerte
qui s'éveillera tantôt à la douleur. Une intervention
chirurgicale me laisse toujours oppressé, angoissé
presque. L'activité minutieuse et diverse au-dessus
de la table m'enlève toute émotion, et je suis plus
attentif aux rouages du corps humain qu'au corps
lui-même. Puis, quand on emporte le patient il
recouvre à mes yeux son identité, son passé et son
avenir d'être humain, avenir parfois de quelques
heures, qui se déroule à une vitesse prodigieuse sous
nos yeux dans la salle de chirurgie. Et il nous faut
assister jusqu'à la fin, jusqu'à ce que le fil s'amenuise
et s'abolisse, sans que nous puissions rien faire
pour enrayer la bobine, amplifier le souffle, suppléer
au sang, cette eau et ce sel tout à coup si précieux
que la mer entière n'en donnerait pas une goutte.
Légende que l'insensibilité du chirurgien. Il ne regarde
pas la mort avec une table de statistique. Il lutte

|p2:48 avec lucidité, mais la lucidité n'est plus d'aucun
secours quand il a perdu la partie à ce point; il ne
sert de rien de comprendre, l'enveloppe charnelle
tout entière est remuée et cela suffit.
   Croyant, sans phrases et sans belles attitudes, le
docteur Lafleur s'incline avec une humilité réelle
devant l'absurde parce que sa foi l'éclaire sans lui
permettre de voir, mais son humilité n'exclue pas
la tristesse et, peut-être, l'indignation. Il ne se console
certainement pas de la mort d'un enfant en
pensant à la multiplication des anges. La sérénité
ne touche pas facilement le front d'un médecin. Le
plus souvent, elle n'est qu'une résignation lasse,
le fruit d'échecs trop souvent répétés au cours des
ans. On ne parle plus du ciel à un enfant tordu par
une méningite cérébro-spinale; ses convulsions et
ses spasmes ébrèchent l'idée d'une justice absolue,
ne peuvent que faire naître un douloureux doute dans
l'âme la plus confiante. Je suis sûr que mon vieil ami
frémit encore et que si je lui faisais part de mon refus
religieux, il n'aurait pas un mot pour m'imposer
la soumission à coups de mystère. Sa propre mansuétude
milite contre une bonté céleste si cruellement
défaillante. Sa foi douloureuse me fascine, mais ne
me convainc pas. La paix doit lui venir davantage
de sa pitié et de sa commisération proprement humaines.
   --Vous êtes venu avec Jim ?
   Nous nous lavons les mains. Je le regarde,
étonné.
   --J'ai vu votre voiture dehors. Ce n'est pas prudent
dans notre métier.
   Les yeux sourient sous les sourcils broussailleux.
Il veut éviter de me paraître paternel. Une infirmière
lui tend son veston.

|p2:49    --Moi, j'ai l'habitude. Je l'ai prise au temps des
chevaux. Forcément, gelé ou mort de sommeil, il
fallait bien conduire la bête à l'écurie.
   Je l'imagine battant la campagne en traîneau par
un jour de décembre, froid comme celui-ci, passant à
travers champs parce que le vent a comblé les chemins
d'une neige légère où le cheval s'enlise, dormant
dans la maison du malade pour repartir à l'aube,
tout seul dans le paysage de sel. Une époque où les
femmes accouchaient toutes chez elles, sans le secours
de l'anesthésie et de l'asepsie, où les transfusions de
sang étaient rares. Il m'a raconté s'être fait aider
un jour du mari pour tirer l'enfant, les pieds appuyés
sur la mère qui poussait des hurlements de terreur.
   Il commande partout le respect, mais, pourtant,
il lui arrive d'entendre des enfants, qu'il a mis au
monde, crier lorsqu'il grimpe péniblement un raide
escalier extérieur:
   --Regarde donc souffler le vieux !
   Son âge ne l'empêche pas cependant de suivre
de près les progrès de son art. Par de simples injections
d'hormones il vient de rendre femme une
grosse fille de vingt ans dont le développement sexuel
s'était enrayé avant la puberté. Cela l'excite comme
un étudiant de première année. Et son diagnostic,
qu'il a toujours appuyé sur les seuls symptômes cliniques,
est rarement infirmé par les analyses de
laboratoire. Il n'est pas un jeune médecin qui ait
aujourd'hui à pousser si loin d'art d'interpréter
les symptômes. Il renvoie au laboratoire ou au spécialiste.
   Je l'accompagne dans ses visites à domicile et je
rentre chez moi très tard. Madeleine a déjeuné avec
Thérèse. Je mange seul dans la cuisine, servi par

|p2:50 ma femme qui est enjouée, ne se plaint pas du temps,
ni de mon retard. Son attitude me rassure sur l'incident
d'hier. Je n'ai pas terminé mon repas que deux
clients m'attendent déjà en bas. Je promets à Madeleine
de remonter dans une heure. A la porte, je me
retourne pour prendre des médicaments que j'ai laissés
sur une chaise en entrant et, durant une seconde,
je vois à Madeleine un regard dur, chargé d'électricité.
Elle sourit aussitôt, froidement.
   Je suis tout étonné de trouver dans ma salle
d'attente Arthur Prévost. Replet, plein d'une énergie
nerveuse en dépit de son embonpoint, ce commerçant
respire l'assurance. On lui prête des millions.
Sa fortune est certainement bien assise. Je ne
crois pas un instant qu'il soit venu pour une consultation.
C'est un client que le docteur Lafleur tient
à conserver et, de plus, il n'est pas homme à se présenter
à une consultation en même temps que tout
le monde. D'ailleurs le docteur Lafleur m'a souvent
parlé d'une formidable santé qui résiste à tous les
excès de table.
   Il me tend une main vigoureuse, s'assied sans que
je l'y invite et m'interroge tout de suite d'une voix
sonore, sans inflexion.
   --Alors, vous vous plaisez à Macklin ?
   Il ne me laisse pas le temps de lui répondre.
   --Ce n'est pas la grande ville. Mais c'est prospère.
Très prospère. Savez-vous que nous avons
l'un des plus forts pourcentages de propriétaires de
la province
   Je songe aux centaines de bicoques de bois. L'admiration
ne me vient pas.
   --Vous seriez étonné du nombre de réfrigérateurs
que je vends dans une année. Il roule beaucoup

|p2:51 d'argent dans Macklin. Avez-vous de la difficulté
à vous faire payer ?
   Cette question directe m'indispose. Si, mes clients
me paient mal. Mais cela ne le regarde pas. Qu'il se
contente d'obtenir les paiements mensuels pour ses
réfrigérateurs.
   -- Non. Je ne suis pas inquiet.
   Il me regarde droit dang les yeux, espérant sans
doute m'arracher la vérité par hypnotisme.
   --Vous savez, je suis en mesure de vous aider. Je
contrôle pas mal de choses à Macklin. Tenez, soyons
francs. Je sais par la banque que vous êtes en mauvaise
posture.
   Je lève la main pour protester, mais il me repousse
d'un coup de tête.
   --Allez, vous débutez. Une installation de médecin
coûte quelque chose.
   Il jette à la ronde un regard qui doit humilier mon
pauvre équipement.
   --Je vous prête à trois pour cent la somme que
vous devez à la banque. Vous gagnez deux pour cent
et demi. Je prends vos comptes impayés en garantie.
   Il s'est avancé sur le bord du fauteuil et attend
ma réponse, ruisselant de générosité. L'offre n'est
pas à dédaigner, mais cela m'inquiète qu'elle vienne
de lui. La ville ne le considère pas exactement comme
un philanthrope.
   --Pourquoi me proposez-vous cela ?
   --Parce que je suis un vieil ami du docteur
Lafleur. Il vous estime beaucoup. Alors, j'aimerais
que vous réussissiez. Le docteur Lafleur se fait
moins vigoureux. Macklin a besoin d'un jeune médecin.

|p2:52    Je lui promets de réfléchir et de lui en parler le
lendemain. Puis, sans transition, il me dit:
   --Regardez donc mes yeux. Il me faut quasiment
une loupe pour lire le journal.
   Il y a un oculiste à quelques pas d'ici. Je ne comprends
pas qu'il me consulte moi. J'hésite à le renvoyer
au spécialiste avant de l'avoir examiné. Il
prendrait cela comme un aveu d'incompétence. Je
l'examine avec la petite lampe que j'emploie pour les
oreilles. Je crois voir une opacité de la cornée. Cataracte
sans doute. Je ne ferai certainement pas le
diagnostic. Je lui dis:
   --Inflammation du fond de l'oeil, je crois. Baignez-vous
l'oeil gauche à l'eau boriquée, le soir. Si
vous ne constatez pas une amélioration, il vous faudra
consulter un oculiste.
   Je vois que la simplicité de mon traitement ne le
satisfait qu'à demi. Il me quitte en riant bruyamment,
m'affirmant qu'il accepte ce premier compte
impayé en garantie.
  Il est suivi d'une grosse femme, barbue, la chevelure
très noire semée de quelques filaments gris,
les épaules tombées, ce qui donne à son tronc une
forme ovoïde. Elle me regarde sans mot dire, figée
dans la porte. Je l'invite à s'asseoir et elle se meut
lentement pour descendre enfin vers le fauteuil où
elle se tient rigide et sur ses gardes. Ai-je le visage
d'un tortionnaire ?
   --Qu'est-ce qui ne va pas, madame
   --Heu . . . Je ne sais pas.
   Elles ont toujours l'air de me dire qu'elles sont
venues me voir précisément pour savoir ce qui ne va
pas. Je l'ausculterais des pieds à la tête sans autre

|p2:53 préambule qu'elle ne protesterait pas, sûre que je
découvrirais bien tout seul son mal. A ce compte-là,
je passerais la journée au bureau. Le mieux est encore
de les interroger sur leur âge, leur famille.
Elle a soixante-cinq ans. Veuve et mère de sept
enfants, dont trois ont moins de vingt ans, elle
s'échine toute la semaine à faire les gros travaux
de ménage dans un hôtel et chez quelques familles.
Elle ne m'avoue pas qu'elle gagne une somme décente,
mais elle concède que, depuis la guerre, les
gages ont augmenté. Elle ne sent pas encore son
grand âge. Pour les muscles, ça peut encore aller.
   --Mais la respiration. Je m'essouffle vite maintenant.
Si ce n'était qu'à frotter, je ne serais pas
venue vous voir, vous pensez. Mais rien qu'à monter
l'escalier chez moi, le soir, je suis tout étourdie de
chercher mon air.
   Je remarque tout à coup que la contraction de
ses traits n'est pas due à un caractère farouche,
mais à l'anxiété, celle des cardiaques qui retiennent
la course de leur coeur par une tension de toute leur
chair. Chaque respiration est péniblement ressentie.
C'est un peu le masque des enfants craintifs trop
souvent battus. Je n'aurai pas besoin de lui faire
préciser pendant trente minutes les symptômes subjectifs
comme lorsqu'il s'agit d'un mal d'estomac,
l'estomac s'étendant pour eux depuis le cou jusqu'aux
fesses. Je lui demande de dégraffer sa robe.
Le stéthoscope est bien inutile. Je vois la peau flasque
se creuser et se gonfler à un rythme erratique,
comme si le coeur avait quitté sa gaine et battait dans
une cavité trop grande pour lui. Distension. Angine.
Les pulsations, il serait même possible de les
suivre sur le visage de la malade.

|p2:54    J'entends rire Madeleine dans l'escalier. Une
impulsion irréfléchie me fait quitter ma cliente à
demi-dévêtue et pantoise. Il y a deux personnes dans
la salle d'attente. Je passe devant elles sans les
saluer et me retrouve devant Madeleine, interdit,
le stéthoscope ballant sur ma blouse, l'air stupide.
Je vois la pupille de ses yeux se dilater un peu, ses
lèvres s'amincir.
   --Qu'est-ce qui t'arrive ?
   Sa voix n'a aucune chaleur.
   --Où vas-tu ?
   Elle secoue la masse de ses cheveux et me regarde
avec colère.
   --Où je vais ? A l'église, tiens !
   L'irritation met du vert dans ses yeux bleus. Elle
a senti la suspicion dans ma voix et elle s'insurge.
Elle continue à descendre, mais je suis devant elle.
Elle s'attend à ce que je lui cède le chemin. Je n'en
fais rien.
   --Où vas-tu ?
   --Laisse-moi passer.
   --Pas avant que tu ne m'aies répondu.
   Je sens le ridicule de la situation, mais j'y suis
trop enfoncé pour m'en retirer d'un coup. Madeleine
frémit de rage. La porte de ma salle est entrouverte.
Il est possible qu'on nous voie et nous entende, bien
que nous parlions d'une voix sourde, hachée. Madeleine
se recompose un masque dédaigneux avec une
aisance prodigieuse. Elle me dit doucement:
   --Je vais me faire coiffer. Occupe-toi de tes
clients.
   Et je la laisse passer, mécontent, d'elle, et de moi
surtout. Ses cheveux brasillent dans le miroitement
du soleil et de la neige. Ils ondulent légèrement sur

|p2:55 le vert du manteau. Elle hésite quelques secondes sur
le seuil et se dirige du côté des magasins. En me
retournant je vois au haut de l'escalier, les jambes
de Thérèse qui se retirent doucement. Elle a tout
vu et entendu sans doute.
   J'avais laissé la porte de mon bureau ouverte et
le dos de ma malade fait une tache grise devant ma
table, une tache que les deux personnes qui sont dans
la salle ont pu regarder tout ce temps. La cardiaque,
elle, n'a pas bougé. Pour fermer la porte il lui eût
fallu montrer sa poitrine. Elle a courbé le dos et
supporté patiemment cette atteinte à la pudeur. Cet
impardonnable oubli me fait tout de suite oublier la
scène avec Madeleine. La sexagénaire relève son
visage disgracié et je lis dans ses yeux une protestation
muette, une révolte trop humble pour oser
s'exprimer.
   Je lui ordonne d'abandonner tous ses travaux et
de se reposer pour un temps indéfini. Dans ses yeux,
ce n'est plus de l'anxiété, c'est de la panique.
   --Docteur, je ne peux pas laisser . . . Une semaine
peut-être, mais pas plus.
   --Il vous faut vous reposer beaucoup plus longtemps.
Vous souffrez d'une maladie très grave.
   Il ne reste que quelques gouttes d'eau pour cette
assoiffée et je ne peux répondre à l'imploration de
ses yeux. Elle doit renoncer à gagner de l'argent.
Ce sacrifice même est bien inutile. Elle peut être
emportée d'un moment à l'autre.
   --C'est si grave...
   Sa bouche demeure ouverte, mais elle n'émet aucun
son. Je ne peux lui parler de son coeur sans
accroître son anxiété.

|p2:56    --C'est de la fatigue, l'usure. Une mauvaise
circulation du sang.
   --Il y a des remèdes ?
   Maintenant elle pense sans doute à l'argent. Les
médicaments pour une si grave maladie doivent coûter
cher.
   -- Non, le repos suffira. Évitez tout effort. Je
vous interdis tout travail, même chez vous.
   Elle paraît soupeser mon ordonnance. Pas de
médicaments. Cela l'intrigue. En sortant de mon
bureau elle concluera peut-être à mon incompétence
et retournera certainement travailler. Quelqu'un a
dû retenir ses services cet après-midi. Elle sait bien
que, si elle annonce qu'elle ne peut accepter parce
qu'elle est malade, c'en sera fini de son métier. On
doit déjà hésiter à l'engager à soixante-cinq ans.
   Elle se retire à reculons, gauche et pitoyable. Je
songe à ses enfants qui, les premiers, n'accepteront
pas qu'elle quitte le travail et se repose. Mais il n'
a pas d'hôpitaux pour les cardiaques. Je ne peux la
soustraire à son milieu, à la chaîne qui l'obligera à
poursuivre, tête baissée, un peu essoufflée, capable
encore de sourire devant la boîte de chocolats qu'on
lui offrira à Noël.
   Trois clients encore, puis c'est le docteur Lafleur
qui vient me chercher pour les visites de l'après-midi.
Je lui parle de ma cliente. Il ne la connaît pas.
Quant à l'offre d'Arthur Prévost, il me conseille
d'accepter. C'est me mettre à sa merci, mais mon
vieil ami ne doute pas que le nombre de mes clients
augmente considérablement d'ici quelques mois. Il
soulève à tout instant son chapeau pour saluer des
personnes qu'il ne reconnaît pas le plus souvent.

|p2:57 Entre deux coups de chapeau, il me dit rapidement,
pour ne pas paraître m'écraser sous sa bonté:
   --Si jamais les paiements sont difficiles, je pourrai
vous aider.
   Un peu gêné, il brosse sa moustache avec son
pouce et m'entretient, de façon décousue, de la puissance
financière d'Arthur Prévost.
   Il est homme à détourner les yeux en donnant aux
pauvres. Il n'est complètement libre et à l'aise
qu'avec les enfants.