Mlle Quinault

Le Raincy, château du comte de Livry
(A la recherche des châteaux disparus d'Ile-de-France, 
Vögele Edition, 2001,  p. 105)
comte de Maurepas
ms. BHVP C.P. 4256
Histoire et recueil des Lazzis
Edité par
Judith Curtis et David Trott
Studies on Voltaire and the eighteenth century, 338
1996, viii + 272 pages

    Le nom de Lazzis, nous dit l'annaliste dans ce recueil, recouvre un divertissement offert dans l'intimité d'un cercle d'amis appelés par extension Lazzistes. Témoignage fugitif d'une acception historiquement localisée du terme, les "Lazzis" réunis dans ce volume sont l'empreinte textuelle d'une pratique théâtrale et sociale qu'on désigne généralement, et fort imprécisément, comme le théâtre de société. Autant cette pratique fut envahissante et répandue au dix-huitième siècle, autant elle reste pour les historiens modernes un mystère. Comparable par son ampleur à un phénomène de masse (relative), le théâtre de société est difficile à cerner à cause de la rareté des archives qui le caractérisent. Le manuscrit "Histoire et recueil des Lazzis" représente donc un imporant pas en avant car il documente par des textes inédits en même temps qu'il décrit par une narration quasi-archéologique le fonctionnement détaillée des scènes privées de l'époque des Lumières.

    Pendant l'hiver 1731-1732 à Paris, l'actrice Jeanne-Françoise Quinault réunit dans le plus grand secret un petit groupe de sept amis pour une série de soupers fins accompagnés de représentations théâtrales. De décembre au début de l'été, les huit Lazzistes se retrouvèrent dans les résidence des uns et des autres en se chargeant à tour de rôle d'organiser l'amusement de leurs discrets convives. Inspirés par un "pré-Lazzi" joué dans un théâtre formé de tapisseries au troisième étage de la maison de Mlle Quinault, onze Lazzis et "Lazzillons" se succédèrent à des intervalles réguliers. C'est tout le répertoire des spectacles non officiels qui défila - bal masqué, lanterne magique, chien savant, marionnettes, satire personnelle, discours d'opérateur, parodie - révélant l'étendue de l'écart entre les délassements intimes et la façade sérieuse d'actrices de la Comédie-Française et de personnalités d'Etat dont le plus important parmi les Lazzistes fut le ministre, Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Pontchartrain et de Maurepas.

    Le répertoire théâtral dont ce  volume contient un échantillon de six textes complets et autant de scénarios ou résumés devait rester aussi caché que l'identité des huit Lazzistes qui se dissimulaient derrière des pseudonymes ("Tonton" pour Mlle Quinault; "L'Ingrat" pour Maurepas; et des sobriquets comparables pour Mlles Balicourt et Quinault-Dufresne, les comtes de Caylus et de Livry, et les auteurs Alexis Piron et Charles-Alexandre Salley). L'esthétique néo-classique reléguait ce genre de spectacles légers et éphémères au statut de non-événements dont le récit n'en valait ni l'encre, ni les plumes. Nous devons à l'heureuse indiscrétion d'Anne-Claude-Philippe de Tubières, comte de Caylus, d'avoir copié et réuni en un seul volume manuscrit les textes et résumés des Lazzis. Bien qu'il ne trahisse pas ouvertement l'identité de ses co-célébrants, ce "Luchon" du recueil fut également "l'Historien" anonyme des récits, des notes et des commentaires qui assurèrent l'articulation des Lazzis individuels en une narration suivie. Le discours de Caylus offre un aperçu exceptionnellement riche pour l'époque sur les "coulisses des coulisses" du théâtre du dix-huitième siècle: la préparation, l'exécution et la réception rarement décrites de textes théâtraux qui furent, eux aussi, rarement reconnus comme dignes d'intérêt.

    L'édition du recueil établi par Caylus est précédée d'une introduction historique et analytique. Le texte modernisé de chaque Lazzi ou Lazzillon s'accompagne d'annotations explicatives ainsi que de la musique dont les spectacles furent ornés. Un index et une bibliographie complètent le volume. Les Lazzi paraissent dans l'ordre de leur représentation. 'La Politesse ou le Corsaire de Passy' est une parade de société datée de novembre 1729 et mettant en scène le trio familier de Cassandre, Léandre et Isabelle, accompagnés du frère de Cassandre, Pensecreux, et du valet Pistolet (en costume d'Arlequin). Le premier Lazzi, 'Le Bal', représente la grande vogue des bals masqués, surtout à l'époque du Carnaval. Le second Lazzi, une 'Pièce sans titre', est l'occasion d'un jeu d'acteur virtuose, car les trois rôles du Vieillard, de la fille et du Capitaine sont assurés par un seul interprète. Un spectacle de 'Lanterne magique' constitue le troisième Lazzi, et présente 'en abyme' les images fortes des Lazzis précédents. Le numéro de 'La Chienne Badine', inspiré des montreurs d'animaux à la foire, devient le point culminant d'une série de tours formant le quatrième Lazzi. Une pièce en trois actes, 'Polichinelle Lazziste', voit défiler des marionnettes représentant chacun des Lazzistes en dialogue avec le colérique nain de bois; ce cinquième Lazzi est le seul dont il existe une deuxième version manuscrite, ce qui ouvre la perspective d'une circulation du texte dans d'autres sociétés que celle des Lazzistes. Le premier Lazzillon décrit une présentation ingénieuse de noeuds d'épées aux cinq hommes du cercle. Le sixième Lazzi, une revue appelée 'L'Audience', met en scène célébrités et hauts responsables, parmi lesquels le Lieutenant de Police et le Prévôt des Marchands. Une séquence d'Opérateur -- compliment, parade et discours de vente -- constitue le septième Lazzi. Les deux derniers Lazillons offrent la représentation d'une guinguette et une mascarade impromptue à la turque. Le huitième et dernier Lazzi contient un prologue suivi d'une tragédie en un acte qui ridiculise les excès du genre consacré: 'les situations outrées, le sublime du sentiment, la pompe des mots... et le galimatias du style des héros' (235). Ce survol d'une saison de spectacles intimes offre une gamme étonnamment complète des divertissements privés du groupe avant-coureur de la célèbre Société du Bout-du-banc.

    L'Histoire et recueil des Lazzis soulève de multiples questions et apporte des éléments de réponse à plusieurs d'entre elles: l'étendue et le caractère du répertoire de société; les conditions de production des spectacles privés; la dynamique de groupe qui sous-tendait ces créations collectives; la relation de complicité qui mettait ministres, actrices et secrétaires sur un pied d'égalité passagère; le réseau d'associations intertextuelles par lequel se faisait la réception de ces jeux de société. Ce volume ouvre considérablement la réflexion sur le fait théâtral au dix-huitième siècle.


pour d'autres exemples de ce type d'amusement,

voir aussi
- Théâtres de société: rayonnement du répertoire français entre 1700 et 1799
- Théâtre de Voltaire à Cirey