Peter W. Halford, Le Français des Canadiens à la veille de la Conquête: Témoignage du père Pierre Philippe Potier, S.J.
Presses de l'Université d'Ottawa 1994.

© 1996, 2001 R. Wooldridge
 

L'école de philologie gallo-romane de l'Université de Strasbourg a exercé une grande influence sur l'étude du français canadien. Les liens forgés par Georges Straka ont amené à s'y former des linguistes canadiens éminents: on pense notamment aux principaux artisans du Dictionnaire du français québécois, Marcel Juneau et Claude Poirier. Dans la continuité de cette relation privilégiée, il convient de saluer la thèse de P.W. Halford, dirigée par Claude Buridant, qui vient de paraître sous une forme remaniée mettant le fruit de ses recherches à la portée de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la langue française en général, à celle du français en Amérique du Nord en particulier.

S'inspirant, entre autres, des méthodes du Trésor de la langue française au Québec et du Französisches etymologisches Wörterbuch de Walther von Wartburg, PWH procure une édition diplomatique et fait une analyse linguistique complète et fine d'un manuscrit, détenu par la Bibliothèque municipale de Montréal, de Pierre Philippe Potier, "Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc., des Canadiens au XVIIIe siècle". Père jésuite belge, Potier passa près de quarante ans, de l743 jusqu'à sa mort en 1781, dans des missions huronnes du sud-ouest de l'Ontario, dans la région de l'actuelle ville de Windsor. Premier lexicographe du français parlé en Nouvelle-France, Potier note dans ses cahiers tout ce qu'il entend ou lit comme mots et expressions intéressants; ses sources sont très diverses: "Il consigne aussi bien le vocabulaire des paysans que celui des militaires et des gouvernants, le vocabulaire des femmes de murs légères figure en aussi bonne place qui celui des ménagères et le latin du savant confrère jésuite côtoie le français du maçon et de l'engagé." (6)

Les différentes parties de l'ouvrage sont les suivants: Introduction – l'auteur, le manuscrit, les éditions partielles publiées, les appréciations du manuscrit, note sur la transcription (1-16); Édition diplomatique et notes (17-141); Étude linguistique – aspects phonétiques, aspects morphologiques et syntaxiques, datations, jésuitismes et expressions latines, emprunts aux langues amérindiennes, archaïsmes et régionalismes (143-306); Appendices – sources orales déclarées, sources écrites (309-322); Références bibliographiques (325-338); Regroupement onomasiologique des mots et expressions (339-349); Index alphabétique (351-380).

Tous ces matériaux, soigneusement contrôlés dans les ouvrages de référence, enrichissent notre connaissance du français parlé en Nouvelle-France au XVIIIe siècle, comme ils informent aussi notre compréhension du français canadien d'aujourd'hui. Il faut mentionner en particulier l'originalité du relevé des jésuitismes, rubrique inhabituelle dans les descriptions linguistiques; à la différence de ses illustres prédecesseurs lexicographes jésuites – on pense à Pierre Marquis, Jacques Voultier, Philibert Monet, François-Antoine Pomey, Pierre Danet, Joseph Joubert (autorité nommée par Potier) et aux révérends pères de Trévoux –, Potier recense le jargon de ses confrères, vocabulaire teinté de latinismes – n'oublions pas que les jésuites furent les grands enseignants du français et du latin aux XVIIe et XVIIIe siècles – et exprimant leur vie quotidienne en Amérique du Nord. Alors que Marquis (Grand dictionaire françois-latin, 1609) parle de college, collegial, collegiat, convers, freres laics, freres servants en Religion, oblats, freres donnez, freres coadjuteurs temporels, Potier lui parlera de fondation du College "le beurre qi [sic] sert aux fritures" ou des adjutorions d'un chasuble.

Le manuscrit rend sa moisson de nouvelles datations, chose presque inévitable dans l'état actuel du dépouillement de textes, qui reste dans l'ensemble artisanal, et du petit nombre de textes français informatisés et mis à la disposition de la communauté des chercheurs (la fameuse base Frantext/ARTFL ne contient quasiment aucun inédit, alors que les bibliothèques municipales en regorgent). La pierre apportée à l'édifice par Halford est donc d'autant plus précieuse; on espère que le texte sera mis en ligne. Une remarque sur l'utilisation des ouvrages de référence: il faut toujours rester critique lorsqu'on se sert du FEW. Les formules définitoires de ce dictionnaire manquent d'uniformité, puisqu'elles sont majoritairement reprises telles quelles dans les différentes sources métalinguistiques, ce qui rend impossible une vue d'ensemble du lexique. C'est ce qui explique les "ruptures" dans le traitement d'un mot comme débiter (Halford 175): le sens de "découper en morceaux prêts à être employés" reste le même entre le XIVe et le XVIIIe siècles; ce sont les cooccurrents du verbe qui ne sont attestés que progressivement: bois au XIVe s., pierre au XVIIe s., viande par Potier. Pour légation, le point de comparaison n'est pas l'usage ecclésiastique (183), mais l'usage diplomatique général – différent de celui que l'on ne trouve pas avant le XVIIIe siècle – attesté depuis le XIIe siècle et illustré, entre autres, par l'ambassadeur lexicographe Nicot en 1606 s.v. ambassade: "Se prend quelquefois pour la Legation, charge et instruction d'un Ambassadeur".

On ne peut que se féliciter de voir paraître une nouvelle manifestation de l'exemplaire philologie canadienne. L'ouvrage de Halford est un modèle de son genre et rendra de grands services à tous ceux qui s'intéressent à l'histoire de la langue française.