<T Ac1996> A la recherche du bonheur perdu

Nous sommes de plus en plus libres et... de plus en plus angoissés! Pour être heureux, croit le psychiatre français Boris CYRULNIK, il suffirait de retrouver le sens du rite.

Par Michel Arseneault

On a d'abord dansé en groupe, pour ensuite valser en couple, puis twister tout seul! On a fini par ne même plus se regarder sur la piste: dans les concerts de rave, les jeunes se déhanchent aujourd'hui en zieutant... la scène!

En va-t-il de même du bonheur? Jadis collectif, s'est-il dilué dans l'alcool de l'individualisme? Peut-il, comme le plaisir, être solitaire? Pourquoi semble-t-il aujourd'hui si fugace?

Ce sont les questions que soulève Boris Cyrulnik, psychologue, psychiatre, écrivain (La Naissance du sens, Hachette, Les Nourritures affectives, Odile Jacob) et éthologue (spécialiste du comportement animal). Le Dr Cyrulnik, qui anime un groupe de recherche à l'hôpital de Toulon-La Seyne (France), a souvent reçu des patients -- des jeunes surtout -- qui avaient « tout pour être heureux », sauf le bonheur. Comment est-ce possible?

Les explications du Dr Cyrulnik renvoient aux rapports entre la famille et le monde extérieur. Il n'y pas si longtemps, on naissait et on mourait dans la même maison, et la famille était un havre protégé où l'on apprenait à aimer dans un monde marqué par la faim et les interdits. Aujourd'hui, on naît à l'hôpital et on meurt dans un centre d'accueil, et la famille est le milieu où l'on apprend à obéir dans un monde marqué par les distractions et la permissivité. Plus libres, plus autonomes que jamais, les individus échappent facilement à la famille. Sont-ils plus heureux pour autant? L'actualité a rencontré Boris Cyrulnik à Toulon.

Nous sommes de plus en plus libres, donc de plus en plus malheureux?

-- On confond bien-être et bonheur. Si nous voyons se développer des conduites à risque chez les jeunes -- des adolescents se mettent à l'épreuve de manière stupide et effrayante --, c'est probablement parce qu'ils ont tout, sauf le sens de la vie. Dans une culture où tout est organisé pour le bien-être, le sens de la vie disparaît puisqu'il ne peut se développer que par une conquête sur la nature, les hommes, l'intellect, la mort, etc. Ces jeunes-là ont « tout pour être heureux » -- sauf le bonheur. Il n'y a pas d'événements dans leur vie. Ils vivent dans de la guimauve. Alors ils créent des événements qui sont bien plus cruels que la pire des initiations africaines. Il faut pouvoir triompher d'un obstacle pour prendre conscience de qui on est: « Je ne sais ce que je veux qu'en découvrant ce que je vaux; j'ai la preuve de ce que je vaux par l'épreuve que je surmonte. »

Mais que reste-t-il à conquérir?

-- Quand j'étais homme de Cro-Magnon, le sens de la vie était donné par la lutte contre la nature: il fallait se battre contre le froid, la faim, la mort. La fin des hommes à cette époque-là n'était pas la vieillesse, mais un tigre qui les attrapait par la tête! En Occident, depuis les années 60, ce n'est plus la nature qui est dangereuse mais la culture: bombe atomique, abus de médicaments, polluants, etc. De toute façon, il faut impérativement se trouver des ennemis desquels triompher. S'ils ne viennent pas à nous, nous irons à eux. C'est un besoin.

Ùà l'époque où la vie était rythmée par divers rites, on était donc plus heureux, bien que moins libres? -- On vivait mieux. De nouveaux rites sont créés pour nous permettre de coexister: quelqu'un invente un objet ou une danse, propose un concours d'orthographe ou un tournoi de football, etc. Ils sont ensuite éliminés les uns après les autres: il y a une sélection culturelle draconienne. Mais, parfois, il y en a un qui survit. Nous devons, tout en gardant la tradition, encourager l'invention de rites. Il faut en proposer 1000 en espérant qu'un survive! De toute façon, la technique nous oblige à inventer des rites.

Mais quel rapport avec le bonheur?

-- La technique, ce n'est pas qu'une mécanique; elle détermine aussi l'image de soi. Depuis qu'ils ont marché sur la Lune, les hommes ont plus confiance en leur capacité de maîtriser le monde. Dès qu'ils ont pu labourer la terre et assurer des moissons suffisantes pour nourrir leur famille, le sentiment de soi a changé. Dès que les femmes ont pu décider du nombre d'enfants qu'elles mettent au monde et que leur espérance de vie a atteint 80 ans, leur plan de vie est devenu complètement différent de celui d'une jeune femme du début du 19e siècle qui savait qu'elle aurait 13 grossesses, accoucherait de sept enfants dont quatre seulement deviendraient adultes, et qu'elle-même mourrait à 36 ans! C'est la technique -- la médecine, l'hygiène, la pilule, etc. -- qui a provoqué ces modifications du sentiment de soi.

Et à quoi ressemble ce sentiment à l'heure d'Internet?

-- La technique modifie la condition humaine. Aujourd'hui, avec Internet, le sexe perd tout sens. On peut désormais y faire une déclaration d'amour sans connaître le sexe de l'autre! Internet va changer la manière de penser la société, et peut-être même changer la manière de penser les rôles sexués. L'anatomie du sexe perd son sens. Homme ou femme, c'est la tête qui marche. On peut faire le pari que dans une génération, les femmes feront marcher là société tout entière en ralentissant pendant 14 mois pour faire 1,7 enfant.

Le recul des rites ferait reculer l'intelligence...

-- En tant qu'éthologue, j'ai travaillé sur l'intelligence animale. Les animaux sont des précurseurs de la pensée. Ils se représentent. Ils arrivent à résoudre des problèmes. Ils calculent: devant un obstacle, ils font un détour. Ils peuvent venir à bout de difficultés beaucoup plus complexes qu'on ne le croit. Ils construisent des pièges, des outils -- j'ai vu des singes fabriquer des échelles --, et on sait que les oiseaux font des noeuds. Mais comme ils n'ont pas la parole, la pensée reste en eux.

L'enfant de 15 mois, comme l'animal, ne parle pas mais comprend des tas de choses. Il arrive à régler plusieurs problèmes. Dès l'instant où il parle, il passe à la pensée abstraite. Il communique des informations. Il y a un processus évolutif, qui part du corps mais permet de lui échapper, pour arriver à un mode d'abstraction que n'atteindront jamais les animaux. Mais l'intelligence d'un enfant ne peut se transformer en performance intellectuelle qu'en présence d'un autre être humain qui saisit l'émergence de la pensée pour la faire accéder à la parole. Mettez un enfant, aussi intelligent soit-il, dans un orphelinat roumain, il ne donnera rien. Il a toutes les compétences pour devenir intelligent, mais s'il n'a pas autour de lui un parent et une école, il ne transformera en performance aucune de ses compétences, il ne fera rien. On ne peut être qu'en étant ensemble.

Vous rappelez qu'on trouve, dans certains tranquillisants chimiques, la molécule sécrétée par notre organisme quand on fait la fête, mais que cela ne suffit toujours pas pour se sentir bien...

-- Le Prozac donne un sentiment d'euphorie. Certains patients disent que c'est une euphorie délicieuse, mais beaucoup disent qu'elle est peu agréable, même s'ils ont envie de parler et de rencontrer des gens. Il ne suffit pas qu'une molécule donne chimiquement une sensation d'euphorie, il faut qu'elle soit ritualisée. Le vin rouge est un tranquillisant. Si les producteurs de bordeaux devaient demander une autorisation de commercialisation à la Food and Drug Administration, ils ne l'obtiendraient pas! Pourquoi? Parce que le vin est plus toxique que tous les médicaments! Mais cette boisson est autorisée parce que ritualisée. Elle est « sociale »: le vin permet de partager un plaisir, de lier. C'est un rituel alimentaire qui signifie que deux personnes, même si elles se connaissent à peine, sont unies. Alors que les drogues chimiques, qu'on se cache pour consommer, sont antisociales. Le Prozac ne lie pas.

On parle de plus en plus, notamment aux états-Unis, des facteurs génétiques qui prédisposeraient au bonheur. Qu'en pensez-vous?

-- La manière de poser la question renvoie à Descartes, qui a séparé le corps et l'esprit, alors que les éthologues raisonnent autrement. Forcément, on parle de biologie: il faut un corps. C'est totalement nécessaire et... totalement insuffisant! Sans corps, je ne peux pas boire de bordeaux. Mais il faut que je sache que c'est du bordeaux, que je connaisse le millésime et les récits qui s'y rattachent pour en faire un vrai rituel. Le bonheur a forcément une composante biologique. Le bonheur a besoin du plaisir, mais aussi de la représentation du plaisir. Il faut qu'on puisse dire: « On a bu du bordeaux. Il était bon. Souviens-toi, c'était pour ton anniversaire! »

Aujourd'hui, quel est le secret du bonheur?

-- C'est de triompher d'un petit malheur de façon à créer en soi le sentiment de victoire, de libération, et si possible avec d'autres, car rien n'unit plus les hommes que de partager une victoire. Dès l'instant où les hommes sont en paix ils se déchirent, ils cherchent une guerre. Ne savent vivre en paix que ceux qui ont donné un sens à leur vie. Ceux, par exemple, qui ont un compte à régler avec leur enfance. La névrose donne un sens magnifique à la vie. Cette souffrance-là est un cadeau du ciel! Elle nous oblige à triompher de notre malheur d'enfant. Si la société supprimait les malheurs d'enfant, on aurait des biographies à pages blanches, des jeunes adorables, scolarisés, intelligents qu'absolument rien n'intéresse. J'en vois tout le temps: ils sont beaux, ils sont sains, ils apprennent tout ce qu'on leur demande, mais leur vie n'a pas de sens. Ils ont été très bien élevés, les parents ne comprennent pas: « On leur a tout donné... » En leur donnant tout, cependant, ils leur ont enlevé le plaisir de la victoire, la bonne conscience de soi, le sentiment d'être utile, d'être ceux par qui le bonheur arrive: « Maman est malade mais, puisque je serai gentil -- je vais faire la vaisselle et les courses --, elle ira mieux. Grâce à moi. » Ces épreuves d'enfant structurent une identité.

C'est l'influence d'une pédagogie qui a mis l'accent sur l'amour aux dépens de l'éducation?

-- Tout à fait. Toute une école, aux états-Unis comme en Suède, a été marquée par la Deuxième Guerre mondiale: l'autorité a été considérée comme criminelle, tout comme l'absence d'amour. En démocrates généreux, nous avons lutté contre l'autorité et aimé les enfants dans l'espoir que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. Cela a donné une génération d'enfants largués, au sens marin du terme, des enfants qui flottent et dont la vie n'a aucun sens. Bien sûr, un enfant sans amour ne se développe pas, mais l'enfant doit aussi se prouver à lui-même ce qu'il vaut. Il doit être capable de surmonter de petites épreuves, de triompher, de rendre quelqu'un heureux. De nos jours, les enfants ne peuvent même plus faire de courses parce qu'il faut prendre la voiture pour aller dans un centre commercial! Ils ne sont jamais mis à l'épreuve. Le malheur délabre, mais l'épreuve muscle.

En tant que psychiatre, comment les amenez-vous à se secouer?

-- Je n'emploierais pas le mot secouer. Ceux qui viennent me voir souffrent. Dès l'instant où il y a souffrance, il y a une occasion d'agir. Vous souffrez? D'accord. On va chercher une solution. Quand on cherche, on est en quête de sens. Les cas plus difficiles sont ceux qui ne souffrent pas: ils flottent. Ils se sentiront mieux quand ils seront pris par une secte ou un parti politique extrémiste qui leur proposera un cadre et une structure que la société n'aura pas su leur offrir.

Pour vivre heureux, vivons soumis?

-- La société exige des gens qu'ils se sacrifient, les hommes, un peu, les femmes, beaucoup. Quand j'étais gosse, j'entendais régulièrement dire: « Vous savez, j'ai une femme et trois enfants! » Aucun homme n'oserait dire ça de nos jours! Les femmes le descendraient en flammes! Mais ces hommes se sentaient responsables de leur famille. Ici, dans le sud de la France, quand les mineurs commençaient à travailler, à 14 ou 15 ans, ils savaient qu'ils mourraient de silicose: ils descendaient dans la mine parce qu'ils allaient devenir chefs de famille. Plus aucun homme n'accepterait ça. Je pense que les hommes d'aujourd'hui sont adolescents beaucoup plus longtemps. C'est tant mieux pour les individus - pourquoi ne pas faire de la planche à voile jusqu'à 70 ans? --, mais ça ne procure que du bien-être, de l'instant, pas du bonheur.

Que faut-il donc faire?

-- Apprenons à créer des récits, de l'histoire et des mythes. Quand on s'en prend à Atlanta et à l'américanisme triomphant des Jeux olympiques, je crois qu'on a tort: les Américains fabriquent leurs mythes, comme les Chinois ou les Russes. Il faut respecter les fabricants de mythes. C'est eux qui nous aident à coexister et qui donnent un sens à notre vie.

Inné, le bonheur?

Chacun de nous serait doué pour une certaine dose de bonheur, ni plus ni moins. Le grand amour, la fortune ou une promotion n'y peuvent (presque) rien.

Oubliez l'argent: rien n'achète le bonheur, concluent les chercheurs. Le bonheur serait en fait largement déterminé par la génétique, et non par l'environnement d'un individu. Peu importe les hauts et les bas de notre existence, nous finissons toujours par revenir à un « niveau X » de bonheur, comme s'il était inscrit en nous. Le concept est le même que celui qui explique pourquoi une personne qui perd du poids en faisant un régime finit toujours par retrouver ses kilos perdus.

Les études sur le bonheur dans plusieurs pays ont montré que l'argent, l'instruction, la famille et le mariage influencent peu le sentiment de bonheur chez les gens. « Nous avons découvert que l'état de mal de vivre ou de bien-être que provoque une rupture amoureuse ou une promotion, disparaît après trois mois, et qu'il n'en reste plus de traces après six mois », dit le Dr Edward Diener, psychologue à l'Université de Illinois. Quant aux gagnants de la loterie, il a été démontré qu'un an après avoir empoché le gros lot, ils ne sont pas plus heureux qu'avant.

« Environ 50% de notre sentiment de bien-être est déterminé par un niveau préétabli en nous; l'autre moitié vient des bonheurs et malheurs vécus dans les dernières heures, journées ou semaines », dit le Dr David Lykken, généticien à l'Université du Minnesota dont les recherches auprès de jumeaux sont venues renforcer la thèse du bonheur influencé par la génétique. En mai, il livrait dans Psychological Science les résultats d'une étude sur 1500 paires de jumeaux. Son constat: même si des jumeaux identiques (qui ont exactement les mêmes gènes) vivent des situations différentes (salaire. études, état civil), leur niveau de bonheur ne varie que de 2 %.

Dis-moi où tu vis

Le Canada arrive au 21e rang parmi 38 pays consultés lors d'une série de sondages sur les valeurs publiés en l995. Les pourcentages sont basés sur le nombre de personnes interrogées ayant choisi la troisième réponse de la question suivante: « En général, diriez-vous que vous êtes: 1) pas heureux du tout 2) pas vraiment heureux; 3) plutôt heureux ou très heureux. »


<T MD1998> Enfances fracassées

par Ignacio Ramonet

Certains signes ne trompent pas. A la réapparition de la mendicité, du chômage, des soupes populaires, des « classes dangereuses » dans les banlieues, est venue s'ajouter - comme preuve supplémentaire de la déshumanisation que provoque, en cette fin de siècle, la mondialisation économique - la figure sociale de l'enfant-travailleur.

Au dix-neuvième siècle déjà, l'aggravation des inégalités se reflétait particulièrement dans l'exploitation des enfants, dont l'emploi s'était généralisé. Décrivant, en 1840, l'état des enfants-ouvriers en France, où la durée du travail était de quatorze heures par jour, Louis Villermé évoquait « cette multitude d'enfants, dont certains ont à peine sept ans, maigres, hâves, couverts de haillons, qui se rendent aux manufactures pieds nus, par la pluie et la boue, pâles, énervés, offrant un extérieur de misère, de souffrance et d'abattement ».

Loin de s'effrayer d'une telle situation - que des romanciers comme Charles Dickens, Victor Hugo, Hector Malot, Jules Vallès, Emile Zola et Edmondo de Amicis avaient également dénoncée -, certains libéraux la considéraient comme un « mal nécessaire »: « Cette misère, écrivait l'un d'eux, offre un salutaire spectacle à toute une partie demeurée saine des classes les moins heureuses; elle est faite pour les remplir d'effroi; elle les exhorte aux vertus difficiles dont elles ont besoin pour arriver à une condition meilleure ».

Devant un tel cynisme, comment ne pas comprendre la révolte, par exemple, de Karl Marx, qui, dans son Manifeste du parti communiste, en 1848, dénoncera « la grande industrie, qui détruit tout lien de famille chez le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail »; et réclamera l'« abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui »?

L'histoire a montré que l'abolition progressive du travail des enfants et l'instauration de l'enseignement obligatoire ont été, en Europe et en Amérique du Nord, les conditions indispensables au développement. Il aura pourtant fallu attendre 1990 pour que, ratifiée dans le cadre de l'ONU - à l'exception des états-Unis, - la Convention sur les droits de l'enfant entre en vigueur et fixe, comme le souhaitait l'Organisation internationale du travail (OIT) depuis 1973, un âge minimum d'entrée dans le monde du travail.

Malgré cela, on estime qu'environ 250 millions d'enfants travaillent, dont les plus jeunes n'ont pas cinq ans... Si le plus grand nombre d'entre eux se trouvent dans les pays pauvres du Sud, beaucoup sont exploités dans les états du Nord. Dans l'ensemble de l'Union européenne leur nombre dépasserait les deux millions... En particulier dans les zones frappées par les restructurations ultralibérales, comme le Royaume-Uni. Mais, même dans des pays considérés comme « socialement avancés » - Danemark, Pays-Bas... -, le phénomène de l'enfant au travail a fait sa réapparition. « En France aussi, affirme un expert du Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), plusieurs dizaines de milliers d'enfants exercent un emploi salarié sous couvert d'apprentissage, et 59 % des apprentis travaillent plus de quarante heures par semaine, parfois jusqu'à soixante. »

A l'échelle de la planète, le nombre d'enfants- travailleurs ne cesse de croître. Dans certains pays, c'est un fléau de masse ; par dizaines de millions, des enfants de moins de six ans sont exploités. En Amérique latine, un enfant sur cinq travaille; en Afrique, un sur trois; en Asie, un sur deux! Le premier secteur qui emploie les enfants, c'est l'agriculture. On y pratique souvent le servage pour dettes: les enfants doivent payer avec leur labeur la dette contractée par leurs parents ou leurs grands-parents. Esclaves de fait, ces enfants ne quitteront jamais cette condition, resteront à vie dans la plantation, s'y marieront et donneront naissance à de nouveaux esclaves...

De nombreux enfants sont employés dans l'économie informelle, l'artisanat, le petit commerce, la mendicité. Le travail domestique (Maghreb, Proche-Orient, Afrique de l'Ouest, Amérique latine) est des plus pernicieux, l'enfant étant exposé à toutes les humiliations et à toutes les violences, notamment sexuelles. La cause première de cette détresse est la pauvreté, une pauvreté que la mondialisation économique généralise et aggrave.

Sur les 6 milliards d'habitants que compte la planète, 5 milliards sont pauvres. Partant de ce constat, de plus en plus d'associations se mobilisent, autour de l'OIT et de l'Unicef, pour mettre un terme à l'un des plus révoltants scandales de notre temps.

A cet égard, une Marche mondiale contre le travail des enfants est entamée le 1er janvier 1998, à laquelle s'associent plus de 400 organisations non gouvernementales (y compris des syndicats) de quatre-vingt-deux pays. Elle convergera sur Genève (Suisse) le 4 juin 1998, pour rencontrer les participants à la Conférence internationale du travail qui, dans le cadre de l'OIT, devrait adopter une convention bannissant les formes les plus intolérables du travail des enfants. Comment ne pas s'associer à un projet qui veut rétablir le droit sacré de tout enfant à une vie décente?