Les visages du multiculturalisme canadien
Portrait de la jeune génération
Marta Dolecki, L'Express (Toronto), semaine du 8-14 janvier 2002


Chaque jour, à la sortie des campus de l'université de Toronto, c'est un foisonnement de visages irradiants de fraîcheur et de jeunesse, une profusion d'étudiants qui envahissent la rue.

Le long de la rue St-George, un jeune asiatique rentre chez lui. Il montre son devoir de mathématiques à une métisse enveloppée dans un gros manteau d'hiver. Tous deux sont interrompus par un homme d'affaires à l'allure pressée qui scinde le petit groupe en deux pour se frayer un passage.

À l'image de Toronto, perle du multiculturalisme canadien, la plupart des étudiants de la ville viennent d'horizons différents, même s'ils sont nés et ont grandi au Canada. "La plupart de mes amis, s'ils ne sont pas originaires d'un autre pays, leurs parents le sont," note Silk Kaya, 21 ans, étudiante à l'université Ryerson, située en plein cœur du centre ville. Silk est née de mère canadienne, elle-même d'origine anglaise et écossaise. Son père est assyrien et a été élevé en Turquie. Les yeux bleus perçants de la jeune fille pétillent de toute l'assurance de ses 21 ans. Ses longs cheveux bouclés tombent en cascades sur son ensemble sportwear, survêtement et pull gris à capuche aux motifs rouges. "Je pense que (à Toronto) chacun de nous a sa propre identité culturelle qui est modelée sur celles de ses parents et dépend de la manière dont chacun a été élevé" dit-elle. "La plupart des gens ont des parents qui parlent une deuxième langue," ajoute- elle. Selon les renseignements fournis par le site Internet de la ville de Toronto, un tiers des habitants parlent chez eux une autre langue que l'anglais. Au total, les Torontois pratiquent plus de cent langues. Les immigrants constituent 48% de la population.

Toronto, berceau du multiculturalisme

"Toronto, dans les années 1960 était essentiellement une ville d'immigrants. Les groupes qui affluaient pendant cette période venaient majoritairement d'Europe du Sud comme les Italiens, les Grecs, les Portugais, quelques Allemands de l'est, des Ukrainiens. C'est dans ce contexte que la politique du multiculturalisme s'est développée," affirme le professeur de sociologie à l'université de Toronto Jeffrey Reitz, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

Trente ans plus tard, comment cette jeune génération, née de parents ayant choisi de vivre au Canada vit-elle sa double identité? Certains, s'ils maintiennent de profondes connexions avec la culture de leurs parents, se considèrent avant tout Canadiens. Au contraire, d'autres mettent un point d'honneur à se définir Canadien-Guyanais, Canadien- Italiens, Canadien-Russes. Dans ce cas, le trait d'union marque leur différence et un refus d'aliéner une partie de leurs racines au profit de la culture dominante. Enfin d'aucuns réfutent le trait d'union, réinventent leur identité, et finalement construisent leurs propres vérités. Silk Kaya appartient à cette génération.

L'héritage culturel

Silk a été élevée à Toronto par sa mère seule. Cependant, par de fréquentes visites dans la famille turque du côté de son père, elle s'est faite sa propre opinion et s'exprime haut et fort à ce sujet : le statut de la femme au Moyen-Orient n'est pas pour lui plaire. Part intégrante de son héritage culturel, la question religieuse est également épineuse. Son père est chrétien-orthodoxe : "Ma famille (du côté du père) deviendrait folle si je me mariais ou fréquentais un musulman car au Moyen-Orient, les chrétiens et musulmans sont comme… Le père de mon grand-père est supposé avoir été tué par un musulman. Pour moi, ça n'a pas d'importance, je ne juge pas les gens. Cependant, pour eux, c'est pire que de fréquenter quelqu'un en dehors de sa religion. Ils en mourraient !" Selon Silk, la jeune génération réagit différemment. "C'est vraiment l'endroit où vous avez été élevés, les gens que vous connaissez. Si vous aimez écouter de la Dance music ou faire les boutiques à Gap, ce sont vos intérêts." Elle explique que les groupes d'amis se forment naturellement selon ces critères sans pour autant que les membres d'une même bande partagent les mêmes opinions ou encore la même origine ethnique. Cependant la jeune fille demeure lucide quant à la vision d'un pays pluriethnique qui vivrait dans l'acceptation totale de ses différences.

La couleur du racisme

Silk cite l'exemple de sa jeune sœur de 18 ans qui a été victime de propos racistes à l'école. Quand elle était plus jeune, sa sœur a souvent entendu des remarques telles que "tu n'es pas l'une des nôtres", de la part de ses camarades de classe. Si Silk, le teint clair, les traits fins, les cheveux bouclés, passe facilement pour une Européenne, sa sœur a le teint plus foncé, les traits du visage plus épais. Elle ressemble davantage à son père. Et Silk de commenter : "C'est vraiment la façon dont vous vous présentez. C'est très physique, très ignorant. Si ma sœur s'était teinte en blonde, et avait raidi ses cheveux, ces filles ne l'auraient pas ennuyée." Et de continuer : "Je pense que la plupart des gens ont subi un lavage de cerveau ou on leur a inculqué qu'au Canada, c'était égalitaire pour tout le monde, peu importe la race, ou le sexe de la personne. Ce n'est pas le cas. Les gens pensent qu'ici, la situation est meilleure qu'elle ne l'est réellement."

Une société multiculturelle? Cette impression est confirmée par le professeur Jeffrey Reitz. Selon ce dernier, il y aurait une résistance typiquement canadienne à évoquer ouvertement les questions de race. Des expressions comme "minorités visibles" sont alors employées pour référer aux collectivités culturelles. "D'une certaine façon, c'est un moyen de parler de race sans mentionner le mot en R," affirme-t-il. "Il a un style canadien qui évite les conflits et essaye de résoudre les problèmes en évitant les confrontations," dit-il. Mais comme partout ailleurs, "Nous avons toutes sortes de discussions à propos des discriminations raciales dans le domaine de l'emploi, du logement." Un des ouvrages du professeur Reitz intitulé L'Illusion de la différence et co-écrit avec le sociologue Raymond Breton remet en question le mythe d'une tolérance toute canadienne. Le livre démontre qu'il n'y a pas de différence quantitative dans le degré de discrimination que les minorités rencontrent au Canada, comparé à d'autres pays comme les États-Unis.

La synthèse de deux cultures : une intégration réussie

Mary Nersessian qui est âgée de 20 ans et vit à Scarborough, ne perçoit cependant pas de traces de racisme dans son environnement quotidien. "Je considère la diversité culturelle comme un acquis. J'ai grandi en étant une minorité blanche dans mon voisinage et à l'école primaire. Pour moi, c'est normal d'appartenir à une communauté diverse et d'apprendre à apprécier les diverses cultures." Arménienne par ses deux parents qui se sont installés à Toronto dans les années 60, Marie est l'exemple d'une jeune fille moderne qui fait la jonction entre la culture de ses parents et sa propre appartenance à la société canadienne. Ajoutez à cela une vie sociale bien remplie au rythme de ses études de journalisme, de ses réunions avec l'association arménienne, et des rencontres avec ses amis. Interrogée sur sa double-culture, elle prend le temps de réfléchir avant de se lancer : "Je suis fière d'être canadienne. Mais je considère ma double-culture comme un atout. Mes liens familiaux sont profondément liés au fait que je suis Arménienne." La jeune fille, par le passé, a éprouvé le désir de savoir quel était le lien commun qui unissait le peuple arménien, disséminé aux quatre coins du monde après le génocide de 1915. Joindre une association arménienne a permis de répondre à ses questions. "J'ai alors vraiment compris que les Arméniens ont la capacité de s'adapter et survivre partout dans le monde en conservant leur culture bien vivante. En même temps, ils savent apprécier l'environnement dans lequel ils se trouvent."

Le mécontentement de l'ancienne génération

Cependant l'assimilation a ses revers qui se font sentir parfois sentir, notamment dans les remarques de l'ancienne génération. Celle-ci déplore la perte de la culture arménienne. "Je ne pense pas qu'il soit réellement si facile de préserver sa culture," affirme Marie, "peut-être au Canada, c'est plus facile qu'ailleurs car nous sommes un groupe homogène habitué aux différentes races et groupes (multiethniques). Cependant l'ancienne génération s'inquiète car la langue et la culture arménienne sont en déclin. Les jeunes générations ne prêtent plus attention à la culture. Mais je pense que ceci peut être vrai de n'importe quelle nationalité."

Un désir de conserver ses racines

La remarque ne se prête pas au cas de Sheena Bunbury, 20 ans, qui, bien que née à Toronto, se considère plus guyanaise que canadienne. "J'aime être guyanaise-canadienne. Sans vouloir offenser personne, je pense que si j'étais juste canadienne, ce serait plutôt ennuyeux." Sheena s'explique : "J'ai hérité de beaucoup de caractéristiques qui ne sont pas vraiment canadiennes. Mes parents viennent de Guyane et j'ai été beaucoup exposée à la culture antillaise." Ses goûts musicaux restent influencés par les rythmes des Antilles qu'elle retrouve dans des musiques telles que le calypso ou la soca. "Une tradition que ma famille aime à perpétrer tous les ans est de se rendre chaque été à la parade caribéenne, à Toronto. La parade est un magnifique étalage de costumes de carnaval avec des groupes qui jouent du calypso, de la soca, du reggae." Sheena reconnaît qu'elle se lie plus facilement d'amitié avec les jeunes de même origine qu'elle : "J'ai tendance à être plus facilement amie avec les gens qui ont les mêmes racines que moi. Nous avons beaucoup en commun, comme les traditions de famille ainsi que le type de musique que nous écoutons."

Les associations procurent un sentiment de sécurité

Austin Marcus, lui, ne fait pas cette distinction. Avant tout, il se lie d'amitié avec les personnes en compagnie desquels il se sent à l'aise. Les questions d'identité et de double-culture sont peut-être plus prégnantes chez ce jeune homme de 21 ans dont les parents, originaires du Pakistan, ce sont installés en banlieue, à Brampton, il y a cinq ans. Au sujet de sa double-culture, Austin affirme "Je voudrais conserver des éléments de ma culture qui sont distincts du mode de vie canadien car malgré tous mes efforts pour les ignorer, ce sont mes racines et ma culture et ils m'ont fait tel que je suis aujourd'hui." Austin, comme beaucoup d'autres adolescents, établit un savant équilibre entre modernité et tradition, même si, dans son cas, la tradition semble l'emporter. S'il apparaît détendu dans son polo blanc et ses lunettes de soleil dernier cri, plaisante avec ses amis, a une petite amie canadienne; il consacre la plus grande partie de son temps libre à sa famille et à l'église où il se rend toutes les semaines. Ils pense que cette forme de spiritualité est importante : "Les gens joignent les associations car ils sentent qu'ils ont le devoir de le faire. Cela leur ôte leurs remords et les rend heureux. Ils doivent rendre des comptes à leur Dieu à la fin de ce monde, si vous croyez à cela," affirme-t-il. Et de rajouter : "Ils veulent conserver des éléments de leur passé, les souvenirs avec lesquels ils ont grandi." Le jeune homme évoque le cas des nouveaux immigrants qui, plus que tout autre groupe, peuvent être sujets à des sentiments d'isolement et d'exclusion : "Certains nouveaux immigrants sentent qu'ils ne pourront pas trouver leur place dans une culture dont ils n'ont jamais entendu parler auparavant. J'ai remarqué que beaucoup d'immigrants se liaient avec des gens de même origine qu'eux. Je pense qu'ils ressentent une certaine intimidation qui les empêche de se faire des amis," affirme Austin. Cependant, plus qu'une vérité, ce sont peut-être des idée reçues que ces jeunes se font, de l'avis du jeune homme : "Que je me représente un jeune canadien, l'image qui me vient à l'esprit n'est pas celle d'un garçon blond ou d'une fille avec les yeux bleus. Je vois avant tout une diversité de cultures et de religions. Je pense qu'il est facile pour les gens d'autres pays de venir au Canada et de préserver leur culture."

Réévaluation et reconnaissance

Cette dernière impression est partagée par Andrew Lee, 17 ans, qui vit à Toronto. "Je pense que la société canadienne n'essaye pas d'imposer quoi que ce soit (concernant les valeurs). Je pense qu'elle autorise chacun à exprimer son individualisme et sa propre manière de vivre," affirme le jeune homme d'origine chinoise. Pour lui, le multiculturalisme a toujours été un acquis. Le fait de s'asseoir dans une salle de classe aux côtés d'élèves d'origines diverses : Italiens, Ukrainiens, Portugais, ne semble pas poser de problèmes au jeune garçon : "Je considère cela (la diversité culturelle) comme une chose évidente. Je ne la remarque même plus." Andrew note cependant une différence dans la composition de population entre les grandes villes et les ensembles ruraux : "J'ai grandi et j'ai toujours vécu en centre ville. J'ai toujours vu des cultures différentes coexister au sein d'un même lieu. Cependant, quand je vais dans des endroits plus ruraux, je ne vois qu'une culture à face unique. C'est plutôt un choc !" Mais le véritable regret du jeune homme demeure celui d'avoir perdu sa langue natale, le chinois : "J'essaye de maintenir une ouverture d'esprit de façon à ne pas m'écarter de la culture chinoise traditionnelle. Quand j'étais plus jeune, j'ai réellement refusé d'apprendre le chinois. Cependant, en grandissant j'ai réalisé l'importance que procure la connaissance de ses origines."