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Les visages du multiculturalisme canadien
Portrait de la jeune génération
Marta Dolecki, L'Express (Toronto), semaine du 8-14 janvier 2002


[1] Le long de la rue St-George, un jeune asiatique rentre chez lui. Il montre son devoir de mathématiques à une métisse enveloppée dans un gros manteau d'hiver. Tous deux sont interrompus par un homme d'affaires à l'allure pressée qui scinde le petit groupe en deux pour se frayer un passage.

[2] Silk cite l'exemple de sa jeune sœur de 18 ans qui a été victime de propos racistes à l'école. Quand elle était plus jeune, sa sœur a souvent entendu des remarques telles que "tu n'es pas l'une des nôtres", de la part de ses camarades de classe. Si Silk, le teint clair, les traits fins, les cheveux bouclés, passe facilement pour une Européenne, sa sœur a le teint plus foncé, les traits du visage plus épais. Elle ressemble davantage à son père. Et Silk de commenter : "C'est vraiment la façon dont vous vous présentez. C'est très physique, très ignorant. Si ma sœur s'était teinte en blonde, et avait raidi ses cheveux, ces filles ne l'auraient pas ennuyée." Et de continuer : "Je pense que la plupart des gens ont subi un lavage de cerveau ou on leur a inculqué qu'au Canada, c'était égalitaire pour tout le monde, peu importe la race, ou le sexe de la personne. Ce n'est pas le cas. Les gens pensent qu'ici, la situation est meilleure qu'elle ne l'est réellement."

[3] À l'image de Toronto, perle du multiculturalisme canadien, la plupart des étudiants de la ville viennent d'horizons différents, même s'ils sont nés et ont grandi au Canada. "La plupart de mes amis, s'ils ne sont pas originaires d'un autre pays, leurs parents le sont," note Silk Kaya, 21 ans, étudiante à l'université Ryerson, située en plein cœur du centre ville. Silk est née de mère canadienne, elle-même d'origine anglaise et écossaise. Son père est assyrien et a été élevé en Turquie. Les yeux bleus perçants de la jeune fille pétillent de toute l'assurance de ses 21 ans. Ses longs cheveux bouclés tombent en cascades sur son ensemble sportwear, survêtement et pull gris à capuche aux motifs rouges. "Je pense que (à Toronto) chacun de nous a sa propre identité culturelle qui est modelée sur celles de ses parents et dépend de la manière dont chacun a été élevé" dit-elle. "La plupart des gens ont des parents qui parlent une deuxième langue," ajoute- elle. Selon les renseignements fournis par le site Internet de la ville de Toronto, un tiers des habitants parlent chez eux une autre langue que l'anglais. Au total, les Torontois pratiquent plus de cent langues. Les immigrants constituent 48% de la population.

[4] Silk a été élevée à Toronto par sa mère seule. Cependant, par de fréquentes visites dans la famille turque du côté de son père, elle s'est faite sa propre opinion et s'exprime haut et fort à ce sujet : le statut de la femme au Moyen-Orient n'est pas pour lui plaire. Part intégrante de son héritage culturel, la question religieuse est également épineuse. Son père est chrétien-orthodoxe : "Ma famille (du côté du père) deviendrait folle si je me mariais ou fréquentais un musulman car au Moyen-Orient, les chrétiens et musulmans sont comme… Le père de mon grand-père est supposé avoir été tué par un musulman. Pour moi, ça n'a pas d'importance, je ne juge pas les gens. Cependant, pour eux, c'est pire que de fréquenter quelqu'un en dehors de sa religion. Ils en mourraient !" Selon Silk, la jeune génération réagit différemment. "C'est vraiment l'endroit où vous avez été élevés, les gens que vous connaissez. Si vous aimez écouter de la Dance music ou faire les boutiques à Gap, ce sont vos intérêts." Elle explique que les groupes d'amis se forment naturellement selon ces critères sans pour autant que les membres d'une même bande partagent les mêmes opinions ou encore la même origine ethnique. Cependant la jeune fille demeure lucide quant à la vision d'un pays pluriethnique qui vivrait dans l'acceptation totale de ses différences.

[5] "Toronto, dans les années 1960 était essentiellement une ville d'immigrants. Les groupes qui affluaient pendant cette période venaient majoritairement d'Europe du Sud comme les Italiens, les Grecs, les Portugais, quelques Allemands de l'est, des Ukrainiens. C'est dans ce contexte que la politique du multiculturalisme s'est développée," affirme le professeur de sociologie à l'université de Toronto Jeffrey Reitz, auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

[6] Chaque jour, à la sortie des campus de l'université de Toronto, c'est un foisonnement de visages irradiants de fraîcheur et de jeunesse, une profusion d'étudiants qui envahissent la rue.

[7] Trente ans plus tard, comment cette jeune génération, née de parents ayant choisi de vivre au Canada vit-elle sa double identité? Certains, s'ils maintiennent de profondes connexions avec la culture de leurs parents, se considèrent avant tout Canadiens. Au contraire, d'autres mettent un point d'honneur à se définir Canadien-Guyanais, Canadien- Italiens, Canadien-Russes. Dans ce cas, le trait d'union marque leur différence et un refus d'aliéner une partie de leurs racines au profit de la culture dominante. Enfin d'aucuns réfutent le trait d'union, réinventent leur identité, et finalement construisent leurs propres vérités. Silk Kaya appartient à cette génération.