FRE 375 Comparative Stylistics
2e trimestre 2008-2009

La traduction littéraire

Le texte médiatique et le texte littéraire diffèrent sur plusieurs points, dont celui du temps. Alors que le texte médiatique est immédiat et éphémère, le texte littéraire est fait pour être durable, voire immortel. On peut dire que le premier existe dans le temps et que le second est hors du temps. Plus le texte littéraire parle de qualités essentielles de la condition humaine, plus il a de chances de garder sa valeur à travers les âges.

Un autre point sur lequel le texte littéraire diffère du texte médiatique est qu'il peut connaître de nombreuses traductions. L'original est unique ; c'est généralement la dernière version approuvée par son auteur. En revanche, sa traduction n'a rien de permanent et doit convenir aux lecteurs de son temps. C'est pourquoi, par exemple, le canon des pièces de Shakespeare est essentiellement à trouver dans l'édition in-folio de 1623 ; c'est ce texte qui est normalement utilisé dans toutes les représentations en langue anglaise de ces pièces qui ont eu lieu depuis ce temps. Mais si on veut jouer Shakespeare en français, on a le choix de plusieurs traductions existantes ou bien on fait sa propre traduction. La page web http://pages.unibas.ch/shine/translatorsfrench.htm#chronology, de l'université de Bâle, contient une chronologie partielle des traductions en français des pièces de Shakespeare faites entre 1731 et 1995.

L'écrivain se donne le temps de soigner la langue de son texte – le vocabulaire, la construction des phrases, le choix des tournures et des images. Sur le plan textuel, il peut donner de l'épaisseur à son récit en détaillant ses personnages ou la situation physique dans laquelle ils évoluent ; il donne une structure à son texte, en créant petit à petit une ambiance ou en produisant un effet de crescendo par le cumul des actions ; il peut rompre le rythme en introduisant un élément étranger, par exemple en passant subitement d'un registre à un autre. La fécondité du texte s'accroît souvent par la comparaison de deux situations, dont l'une présente et immédiate et l'autre le souvenir d'un autre temps et d'un autre lieu, par la généralisation d'un cas particulier, par le passage du concret à l'abstrait, par une réflexion amenée par un fait concret.

Exercice 1. Voici à gauche un extrait du roman La Chute d'Albert Camus publié en 1956, et à droite la traduction correspondante faite par Justin O'Brien (The Fall, 1956). Quelles sont les marques de littérarité du texte de Camus ? O'Brien rend-il bien ces marques en anglais ? La traduction d'O'Brien est-elle fidèle à l'original ? Son texte se lit-il bien en soi, sans référence au texte de Camus ?

Un jour où, conduisant ma voiture, je tardais une seconde à démarrer au feu vert, pendant que nos patients concitoyens déchaînaient sans délai leurs avertisseurs dans mon dos, je me suis souvenu soudain d'une autre aventure, survenue dans les mêmes circonstances. Une motocyclette conduite par un petit homme sec, portant lorgnon et pantalon de golf, m'avait doublé et s'était installée devant moi, au feu rouge. En stoppant, le petit homme avait calé son moteur et s'évertuait en vain à lui redonner souffle. Au feu vert, je lui demandai, avec mon habituelle politesse, de ranger sa motocyclette pour que je puisse passer. Le petit homme s'énervait encore sur son moteur poussif. Il me répondit donc, selon les règles de la courtoisie parisienne, d'aller me rhabiller. J'insistai, toujours poli, mais avec une légère nuance d'impatience dans la voix. On me fit savoir aussitôt que, de toute manière, on m'emmenait à pied et à cheval. Pendant ce temps, quelques avertisseurs commençaient, derrière moi, de se faire entendre. Avec plus de fermeté, je priai mon interlocuteur d'être poli et de considérer qu'il entravait la circulation. L'irascible personnage, exaspéré sans doute par la mauvaise volonté, devenue évidente, de son moteur, m'informa que si je désirais ce qu'il appelait une dérouillée, il me l'offrirait de grand coeur. Tant de cynisme me remplit d'une bonne fureur et je sortis de ma voiture dans l'intention de frotter les oreilles de ce mal embouché. Je ne pense pas être lâche (mais que ne pense-t-on pas!), je dépassais d'une tête mon adversaire, mes muscles m'ont toujours bien servi. Je crois encore maintenant que la dérouillée aurait été reçue plutôt qu'offerte. Mais j'étais à peine sur la chaussée que, de la foule qui commençait à s'assembler, un homme sortit, se précipita sur moi, vint m'assurer que j'étais le dernier des derniers et qu'il ne me permettrait pas de frapper un homme qui avait une motocyclette entre les jambes et s'en trouvait, par conséquent, désavantagé. Je fis face à ce mousquetaire et, en vérité, ne le vis même pas. À peine, en effet, avais-je la tête tournée que, presque en même temps, j'entendis la motocyclette pétarader de nouveau et je reçus un coup violent sur l'oreille. Avant que j'aie eu le temps d'enregistrer ce qui s'était passé, la motocyclette s'éloigna. Étourdi, je marchai machinalement vers d'Artagnan quand, au même moment, un concert exaspéré d'avertisseurs s'éleva de la file, devenue considérable, des véhicules. Le feu vert revenait. Alors, encore un peu égaré, au lieu de secouer l'imbécile qui m'avait interpellé, je retournai docilement vers ma voiture et je démarrai, pendant qu'à mon passage l'imbécile me saluait d'un « pauvre type » dont je me souviens encore. One day in my car when I was slow in making a getaway at the green light while our patient fellow citizens immediately began honking furiously behind me, I suddenly remembered another occasion set in similar circumstances. A motorcycle ridden by a spare little man wearing spectacles and plus fours had gone around me and planted itself in front of me at the red light. As he came to a stop the little man had stalled his motor and was vainly striving to revive it. When the light changed, I asked him with my usual courtesy to take his motorcycle out of my way so I might pass. The little man was getting irritable over his wheezy motor. Hence he replied, according to the rules of Parisian courtesy, that I could go climb a tree. I insisted, still polite, but with a slight shade of impatience in my voice. I was immediately told that in any case I could go straight to hell. Meanwhile several horns began to be heard behind me. With greater firmness I begged my interlocutor to be polite and to realize that he was blocking traffic. The irascible character, probably exasperated by the now evident ill will of his motor, informed me that if I wanted what he called a thorough dusting off he would gladly give it to me. Such cynicism filled me with a healthy rage and I got out of my car with the intention of thrashing this coarse individual. I don't think I am cowardly (but what doesn't one think!); I was a head taller than my adversary and my muscles have always been reliable. I still believe the dusting off would have been received rather than given. But I had hardly set foot on the pavement when from the gathering crowd a man stepped forth, rushed at me, assured me that I was the lowest of the low and that he would not allow me to strike a man who had a motorcycle between his legs and hence was at a disadvantage. I turned toward this musketeer and, in truth, didn't even see him. Indeed, hardly had I turned my head when, almost simultaneously, I heard the motorcycle begin popping again and received a violent blow on the ear. Before I had the time to register what had happened, the motorcycle rode away. Dazed, I mechanically walked toward d'Artagnan when, at the same moment, an exasperated concert of horns rose from the now considerable line of vehicles. The light was changing to green. Then, still somewhat bewildered, instead of giving a drubbing to the idiot who had addressed me, I docilely returned to my car and drove off. As I passed, the idiot greeted me with a "poor dope" that I still recall.

Exercice 2. Voici à gauche un extrait du roman Les Météores de Michel Tournier publié en 1975, et à droite la traduction correspondante faite par Anne Carter (Gemini, 1982). L'histoire des Météores concerne des jumeaux identiques, Jean et Paul. Jean fait une fugue autour du monde et Paul part à sa recherche. C'est Paul qui narre l'histoire ; dans l'extrait, il est dans le train qui vient de quitter Vancouver en direction d'Halifax.

D'abord, que peut-on dire sur le titre français et le titre anglais ? Ensuite : quelles sont, dans l'extrait, les marques de littérarité du texte de Tournier ? Carter rend-elle bien ces marques en anglais ? la traduction de Carter est-elle fidèle à l'original ? son texte se lit-il bien en soi, sans référence au texte de Tournier ?

Mardi 19h40. Borne 2 838 MISSION CITY. Déjà c'est la forêt, la vraie forêt nordique, c'est-à-dire non pas la futaie régulière et clairsemée de Stanley Park dont chaque arbre est à lui seul un monument, mais l'inextricable taillis de petits arbres enchevêtrés, vrai paradis du gibier de tout poil et de toute plume. Conclusion: la belle forêt est l'oeuvre de la main de l'homme.

Mardi 20h30. Borne 2 809,6 AGASSIZ. La porte à glissière de mon compartiment s'est brusquement ouverte et un steward noir a déposé d'autorité un plateau-repas sur ma tablette. Un coup d'oeil me confirme que le wagon-restaurant ne fonctionne pas. C'est donc la réclusion totale jusqu'à demain matin au moins. Je m'en accommoderai dans ma minuscule cellule dont la principale cloison est une vitre transparente qui laisse entrer la sapinière drue, dense et noire à travers laquelle fusent parfois mystérieusement les rayons du couchant.

Mardi 22h15. Borne 2 750,7 NORTH BEND. Arrêt prolongé. Appels et courses sur le quai. Je crois comprendre qu'il s'agit de la dernière station notable avant la grande traversée de la nuit. J'ai le temps de me poser la vieille question qui surgit fatalement en voyage dans le coeur du sédentaire que je suis: pourquoi ne pas m'arrêter ici? Des hommes, des femmes, des enfants considèrent ces lieux fugitifs comme leur pays. Ils y sont nés. Certains n'imaginent sans doute aucune autre terre au-delà de l'horizon. Alors pourquoi pas moi? De quel droit suis-je ici et vais-je repartir en ignorant tout de North Bend, de ses rues, de ses maisons, de ses habitants? N'y a-t-il pas dans mon passage nocturne pire que du mépris, une négation de l'existence de ce pays, une condamnation au néant prononcée implicitement à l'encontre de North Bend? Cette question douloureuse se pose souvent en moi lorsque je traverse en tempête un village, une campagne, une ville, et que je vois le temps d'un éclair des jeunes gens qui rient sur une place, un vieil homme conduisant ses chevaux à l'abreuvoir, une femme suspendant son linge sur une corde tandis qu'un petit enfant s'accroche à ses jambes. La vie est là, simple et paisible, et moi je la bafoue, je la gifle de ma stupide vitesse...

Mais cette fois encore, je vais passer outre, le train rouge fonce vers la montagne nocturne en hululant, et le quai glisse et emporte deux jeunes filles qui se parlaient gravement, et je ne saurai jamais rien d'elles, et rien non plus de North Bend...

Tuesday 1940 hours. Milepost 2,838 MISSION CITY. The forest already, the real northern forest, which is to say not the neat, thinly planted woodland of Stanley Park, where every tree is a landmark in itself, but an impenetrable tangle of small trees all growing into one another, a real paradise for game of all kinds, furred and feathered. Conclusion: the beauty of woods is man-made.

Tuesday 2020 hours. Milepost 2,809.6 AGASSIZ. The sliding door of my compartment opened suddenly and a black steward slammed a prepacked meal down on my tabletop. One glance assures me that the restaurant car is not working. So it is total seclusion then, until tomorrow morning at least. I shall make the best of it in my tiny cell, the outside wall of which is a clear window letting in the dense, black, close-set pine forest with the rays of the setting sun breaking through it mysteriously from time to time.

Tuesday 2215 hours. Milepost 2,750.7 NORTH BEND. A lengthy halt. Shouts and people running on the platform. I get the impression that this is the last station of any importance before the long night's haul. I have time to ask myself the old question which is bound to occur to a sedentary like myself on any journey: why not stop here? There are men, women, and children who look on these passing places as home. They were born here. Probably some of them can't even picture any other land over the horizon. So why not me? What right have I to come here and go away again knowing nothing at all about North Bend, its streets, its houses, and its people? Isn't there something in my nocturnal passing which is worse than contempt, a denial of this country's very existence, an implied consigning of North Bend to oblivion? The same depressing question often comes into my mind when I am dashing through some village, town or stretch of countryside and I catch a lightning glimpse of young men laughing in a square, an old man watering his horses, a woman hanging out her washing with a small child clinging round her legs. Life is there, simple and peaceful, and I am flouting it, slapping it in the face with my idiotic rush...

But this time, also, I am going on. The red train heads wailing into the night and the mountains and the platform slips by, taking with it two girls deep in earnest conversation, and I shall never know anything about them, or about North Bend...