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2003-2004


God Save la cuisine anglaise!

(par Vera Murray, L'actualité, 15 avril 1997)

Si c'est tiède, c'est de la bière, si c'est froid, c'est de la soupe! dit-on de la cuisine britannique. Mais les choses pourraient changer: Delia Smith s'est donné pour mission d'apprendre à ses compatriotes à faire la popote.

Il y a la nourriture terrestre et celle de l'esprit... En matière de littérature et de théâtre, l'Angleterre reste un pays admirablement bien pourvu et qui ne cesse de se renouveler. Mais quelle punition quand il faut manger anglais (faute de restaurants indien, chinois ou italien à proximité)! Il vaut mieux alors garder l'esprit fixé sur des choses immatérielles et ne pas trop regarder dans son assiette.

La cuisine anglaise contemporaine a de ces mélanges qui, partout ailleurs – sauf peut-être aux États-Unis –, passeraient pour l'invention d'un cuisinier devenu fou: des jacket potatoes (pommes de terre cuites avec leur peau remplies de thon, de maïs et d'ananas en conserve) ou des pies (tartes salées dont la pâte est trois fois plus épaisse que la farce), qui baignent, tout comme l'accompagnement de pommes de terre frites (obligatoire), dans plusieurs centimètres de gravy, quand ils ne sont pas déposés sur des haricots à la sauce tomate...

Ce n'est pas que Dieu ne soit pas au courant du problème. Delia Smith, grand manitou de la cuisine en Angleterre (depuis plusieurs années, elle y fait la pluie et le beau temps grâce à une émission de télévision, à la publication de plusieurs livres et à un poste de conseillère auprès de la grande chaîne alimentaire Sainsbury), est une fervente catholique qui va à la messe tous les matins. « J'ai reçu une mission de Dieu: instruire les gens de ce pays dans l'art de mieux manger », déclarait-elle récemment dans une entrevue!

Delia Smith sait qu'elle a affaire à un public pas très doué aux fourneaux, qui veut des recettes simples et précises qu'il pourra suivre... religieusement. Elle se fiche totalement des critiques culinaires qui déplorent son manque de fantaisie. « Les mots clés utilisés dans ses livres et ses émissions de télé sont simples et à l'épreuve des imbéciles... Cuisiner à la Delia, c'est comme faire de la peinture à numéros: suivez les instructions à la lettre et vous obtiendrez exactement l'image qu'il y a sur la boîte... » écrit le critique gastronomique du Sunday Times.

Peu importe que les experts la traitent avec le même mépris qu'ils réservent au bouillon en cubes, le peuple, lui, l'adore. « Delia a compris que les gens veulent être guidés », dit son agent littéraire. Son influence est si énorme qu'elle a déjà provoqué une crise sociale majeure, qui est entrée l'an dernier dans l'histoire anglaise sous le nom de « Cranberry Crisis » (la crise des canneberges). Après qu'elle eut utilisé ce petit fruit dans une recette à son émission de télévision, tous les magasins Sainsbury ont en effet été dévalisés: en quelques heures, leurs stocks de canneberges avaient disparu. Des clients frustrés se battaient pour la dernière barquette. Sainsbury a dû s'en faire livrer d'urgence, mais ce n'était toujours pas suffisant. À la fin, tous les magasins et entrepôts du pays étaient complètement « décannebergisés ». Résultat: pendant qu'une partie de l'Angleterre se mettait à table pour manger le fameux plat aux canneberges de Delia, l'autre se jurait de ne plus jamais remettre les pieds chez Sainsbury.

Même chose lorsque, récemment, un de ses articles parus dans le Sainsbury Magazine était accompagné de la photo d'un poêlon rempli tout simplement... d'échalotes: les ventes de ce légume chez Sainsbury ont augmenté de 2000 % les jours suivants!

À la différence de la plupart des serviteurs de Dieu, Delia Smith a une mission qui se révèle une affaire hautement payante: son mari est propriétaire et directeur du Sainsbury Magazine, dont le tirage mensuel est de 300 000 exemplaires. Et quel autre auteur peut se vanter d'avoir vendu plus de huit millions d'exemplaires de son livre de cuisine dans un seul pays? Hélas! on ne peut en dire autant de ses deux ouvrages à connotation religieuse Feast for Lent (Un festin pour le carême) et Feast for Advent (Un festin pour l'avent), qui ont été des bides. Les Anglais croient incontestablement plus en Delia qu'en Dieu.

Dans un pays aussi imbu de sa culture que l'Angleterre, il n'est pas surprenant que le déclin de la tradition culinaire occupe beaucoup d'espace dans la presse. Une petite minorité, que l'on pourrait qualifier de « cosmopolite », admet d'emblée qu'on n'y a jamais vraiment bien mangé et que l'apport des cuisines étrangères n'a été que bénéfique.

Les « traditionalistes », nettement plus nombreux, décrivent pour leur part dans des textes dégoulinant de sentimentalisme les merveilles gastronomiques du terroir. « Le monde peut-il réellement offrir quelque chose de meilleur que les crevettes de la baie de Morecambe, le caramel de Harrogate, les huîtres de Whitstable, la moutarde de Norfolk, les noisettes du Kent... et le chevreuil et l'aiglefin d'Écosse? » écrit la duchesse de Devonshire. Elle omet de mentionner que, tous ces délices (difficilement trouvables à Londres, d'ailleurs), il faut savoir les apprêter, et que c'est là que ses compatriotes échouent lamentablement.

D'autres insistent sur le fait que la cuisine traditionnelle de ce pays a toujours été une cuisine familiale, « préparée par des femmes nourrissant leur famille avec amour », ce qui expliquerait qu'elle ait du mal à passer au restaurant. Quiconque a commandé dans un pub anglais un pork and kidney pie (pâté de porc et de rognons en croûte) peut attester de la totale véracité de cette constatation. Mais, même cuisiné avec amour, ce plat peut-il vraiment être délicieux?

Ces derniers temps, le destin s'est acharné sur la cuisine anglaise d'une manière particulièrement cruelle. Car il existait un plat souvent bon et parfois même, dans des restaurants vénérables tel le Simpson's à Londres, carrément exquis: le roast-beef.

Adopté par les Anglais au 18e siècle, le roast-beef est vite devenu le symbole des vertus de la Grande-Bretagne nouvellement unifiée: une nation de mangeurs de boeuf ne pouvait être que prospère, virile et libre, aussi habile avec l'épée qu'avec le couteau. Le roast-beef était la métaphore de l'Angleterre, l'inspiration des poètes et des caricaturistes, le plat par excellence des grandes occasions.

Tout cela a pris fin avec la crise de la vache folle. Le repas de fête où le chef de famille tranche solennellement sur le buffet un énorme rôti de boeuf est désormais affaire du passé.

Une nation qui perd son symbole national a toujours du mal à s'en remettre. Tout compte fait, merci à Dieu pour Delia.