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LES OEUVRES MORALES ET MESlees de Plutarque, Traduictes de Grec en François, reveuës et corrigees en plusieurs passages par Maistre Jaques Amiot Conseiller du Roy et grand Aumosnier de France. DIVISEES EN DEUX TOMES, ET ENRICHIES en ceste edition de Annotations en marge, avec deux Indices. Le premier des traités, Le second des choses memorables mentionnees esdites Oeuvres. A PARIS, Chez Barthelemy Macé, au mont S. Hilaire à l'Escu de Bretaigne. M.D.LXXXVII. Avec Privilege du Roy.

<p a2r> AU ROY TRESÄCHRESTIEN CHARLES IX. DE CE NOM.
SI vous prenez plaisir à porter Sceptres, et à seoir en Thrones royaux, dit Salomon, aimez la sapience, afin que vous regniez eternellement: aimez la lumiere de sapience, vous qui commandez aux peuples. C'est une belle instruction, Sire, et un sage advertissement pour ceux à qui Dieu a mis en main les resnes du gouvernement de ce monde, leur estant addressé par un Roy, auquel Dieu donna jadis tant de sagesse, que jamais auparavant n'en avoit esté de semblable, ny jamais plus, dit l'Escriture, n'en sera de pareil. Car certainement sapience est provision necessaire à ceux qui veulent regner, sans laquelle les Roys, quelques grands, quelques riches et puissans qu'ils soyent, ne sont pas munis de ce qu'il leur faut, pour exercer dignement et maintenir seurement leur estat, et avec laquelle ils ont moyen d'estre honorez, et heureux en ce monde temporellement, et glorieux en l'autre eternellement, eux et ceux qui ont à vivre soubs leur obeissance, suivant ce que dit la mesme sapience. «Le sage Roy est l'establissement, l'appuy et asseuré fondement de son peuple.» A quoy se rapporte aussi naïfvement, ainsi que toute verité s'accorde à toute verité, le dire de Platon, Que les Royaumes seront heureux quand les Philosophes regneront, ou que les Roys philosopheront, c'est à dire, quand ils feront profession d'aimer la sapience: propos veritablement memorable, digne d'estre souvent recordé et profondement engravé és coeurs des Monarques et Roys, d'autant qu'en ce poinct-là principalement, à le bien prendre, gist et consiste la grandeur auguste de la Majesté Royale, et que c'est enquoy les Roys approchent plus pres, et ressemblent mieux à la divinité, de pouvoir beatifier et rendre heureux, non une ville seulement, ou un païs particulier, ains tout un monde, par maniere de dire, selon l'estendue de leur Empire, n'ayant la hautesse de leur estat rien de meilleur que de vouloir, ny de plus grand que de pouvoir bien faire à une multitude innumerable de toutes sortes d'hommes. Or y ayant en nostre ame deux principales puissances necessairement concurrentes à toute louable et vertueuse action, l'entendement et la volonté, l'un pour comprendre ce qu'il faut faire, et l'autre pour l'executer, sapience est la perfection de toutes les deux, qui enlumine, sublime et affine le discours de la raison par la cognoissance des choses, pour sçavoir discerner le vray du faux, le bien du mal, et le droit du tort, afin de pouvoir bien juger: et qui rectifie, reigle et conduit la volonté pour luy faire aymer, elire et pourchasser l'un, hair, fuir, et eviter l'autre. Ces deux perfections certainement sont graces singulieres de Dieu, et dons speciaux du sainct Esprit, mais plus necessaire celle de la volonté, qui n'est autre chose que la crainte de Dieu, et conscience craintive, et tremblante de peur de l'offenser, tant et si souvent recommandee par toute la saincte escriture, que en plusieurs passages elle est honnoree du tiltre et nom venerable de Sapience, <p a2v>disant le bon Job, «Sapience est la crainte du Seigneur Dieu: et l'intelligence, se garder de mal faire.» Mais si elle est requise à toutes sortes de gens qui desirent traverser la tourmente de ceste vie sans mortel naufrage, beaucoup plus l'est- elle aux Princes souverains qu'à nuls autres, d'autant que les inferieurs et subjects, si d'aventure ils choppent quelque fois, trouvent assez qui les releve: mais les Roys qui ne recognoissent aucun superieur en ce monde, qui se disent estre par dessus les loix, et avoir plein pouvoir, puissance absoluë, et authorité souveraine, s'ils ont enuie de fourvoyer, qui les redressera? s'ils s'oublient, qui les corrigera? s'ils se laissent aller à leurs appetits, qui les en retiendra? Estant si difficile de tenir mesure et garder moyen en licence qui n'est point limitee, ainsi que tesmoigne ce proverbe ancien,
  Celuy auquel ce qu'il veut loit,
  Veult tousjours plus que ce qu'il doit.
Certainement il n'y aura rien que celuy qui est terrible, ce dit le Prophete Royal, qui oste l'esprit et la vie aux Princes, qui transfere les Couronnes et Royaumes d'une gent à autre, pour les injustices, abus, et diverses tromperies, ainsi que dit le Sage, lequel menace effroyablement les mauvais Princes au livre de Sapience, en ces propres termes: «La puissance et authorité que vous avez, vous a esté donnée de Dieu, lequel examinera voz oeuvres, et sondera voz coeurs: et pour ce qu'estants ministres de son regne vous n'avez pas bien jugé, vous n'avez pas gardé la loy de Justice, ny n'avez pas cheminé selon sa volonté, il vous apparoistra horriblement, et bien tost, par ce qu'il se fera jugement tresdur de ceux qui commandent: au petit se fera misericorde, mais les puissants seront tourmentz puissamment.» C'est la voix de Sapience et de verité, Sire, qui deust continuellement sonner aux oreilles de tous Princes et Seigneurs, afin qu'ils se donnassent bien garde de tomber en ce jugement, dont les peut garentir et preserver ceste heureuse sapience de la crainte de Dieu. Mais quel moyen y a-il de l'avoir? C'est luy seul qui la donne liberalement, et ne la plaint à personne qui la luy demande avec fermeté de vive foy. Et toutesfois encore y a-il des moyens qui nous aydent et nous disposent à l'obtenir, comme entre autres la lecture des sainctes Lettres, qui semble estre l'estude propre d'un Roy Treschrestien, suivant ceste sentence escripte en la Loy de Moyse: «Apres que le Roy sera assis en son throsne Royal, il transcrira le livre de ceste loy, dont il prendra l'original des mains des Prestres Levitiques, l'aura tousjours aupres de soy, et y lira tous les jours de sa vie, afin qu'il en apprenne à craindre Dieu son Seigneur, à garder ses commandements, et les cerimonies contenues en sa loy.» Plus fructueuse ne plus salutaire estude ne pourroit-il faire, prouveu qu'il en prenne l'intelligence non du propre sens d'aucun particulier, mais de la tradition et consentement universel de l'Eglise. C'est de tels livres proprement que le Prince Chrestien doit apprendre ceste genereuse et bien-heureuse crainte inspiree de l'esprit de Dieu, qui luy reigle et dirige sa volonté, la gardant de se desborder, et vaguer en licence effrenee, luy enseignant de n'estimer pas que sa volonté absoluë soit raison et justice, ainsi que le flateur Anaxarchus donnoit jadis impudemment à entendre au Roy Alexandre le grand, pour luy faire passer le regret qu'il avoit de l'homicide par luy commis en la personne de Clytus, disant que Dicé et Themis, c'est à dire, droict et justice, estoyent les assesseurs et collateraux de Jupiter, pour signifier et donner à entendre aux hommes, que tout ce qui est dict ou faict par le Prince est juste, legitime et droiturier: ains au contraire luy donne à cognoistre, qu'il doit estre subject à la loy eternelle, royne des mortels et immortels, comme dit Pindarus, qui est la droitte raison, verité et justice, propre volonté de Dieu seul, obeissant à laquelle il fera ne plus ne moins que la ligne et la reigle, laquelle estant premierement droitte de soy- mesme, dresse puis apres toutes autres choses qui sont gauches et tortues, en s'appliquant à elles: par ce que tout ainsi comme du chef sourdent et se derivent les nerfs, instruments du sentiment et du mouvement, et par iceux influë l'esprit animal en toutes les parties du corps humain, sans lequel il ne pourroit exercer aucune function naturelle de sentir ny de mouvoir: aussi voit-on ordinairement que par imitation et influence du desir de complaire, les subjects prennent les moeurs et conditions de leur Roy suivant ce que dit un poëte,
<p a3r>   Communement la subjette province,
  Forme ses moeurs au moule de son Prince.
de maniere que s'il fait profession de craindre Dieu, d'estre sage et vertueux, il achemine par son exemple les principaux de ses subjects premierement, et puis les autres de main en main, à devenir semblablement devots envers Dieu, justes envers les hommes, et consequemment bienheureux: comme au contraire aussi depuis qu'il est ignorant et vicieux, il espand la contagion du vice et de l'ignorance par toutes les provinces de son obeissance: ne plus ne moins qu'il est force que toutes les copies transcriptes d'un original defectueux ou depravé retiennent les fautes du premier exemplaire. C'est pourquoy le grand Cyrus, celuy qui premier establit l'Empire des Perses, souloit dire «qu'il n'appartenoit à nul de commander s'il n'estoit meilleur que ceux ausquels il commandoit.» Cela mesmes vouloit aussi monstrer Osiris, qui fut jadis un sage Roy d'Aegypte, portant pour sa devise le sceptre, dessus lequel il y avoit un oeil, pour signifier la sapience qui doit estre en un Roy: n'appartenent pas à un qui forvoye, de redresser: qui ne voit goutte, de guider: qui ne sçait rien, d'enseigner: et qui ne veut obeir à la raison, de commander. Ainsi que font les mal-advisez et pirement conseillez Princes, qui refusent de recevoir les remonstrances de la raison, comme un maistre qui leur commande, de peur qu'elle ne leur retrenche ce qu'ils estiment le principal bien de leur grandeur, en les assubjettissant à leur devoir, et les gardant de faire tout ce qui leur plaist: suivant ce que disoit le tyran de Sicile Dionysius, que le plus doux contentement qu'il recevoit de sa domination tyrannique estoit que tout ce qu'il vouloit, incontinent se faisoit. Car ce n'est pas vraye grandeur que de pouvoir tout ce que l'on veut, mais bien de vouloir tout ce qu'on doit. Telle donc est la partie de Sapience où les Roys doivent plus estudier, d'autant que servir à Dieu est regner, et qu'ayans appris à craindre Dieu, ils sçavent ne craindre rien au demourant, ains fouler aux pieds et mespriser tous les dangers et terreurs de ce monde: et au reste pour l'autre partie acquerir leur sert aussi grandement la cognoissance de l'antiquité, la lecture des histoires et principalement les livres et discours de la Philosophie morale, traittant des qualitez louables ou vituperables és moeurs des hommes, du gouvernement des estats, de l'origine des Royaumes, comment ils prennent leurs commencements, qui les fait croistre et les maintient en leur entier, pour quelles causes ils diminuent, et qui leur apporte finale decadence et totale ruine. Ce sont les livres que Demetrius Phalerien, grand personnage et fort estimé en matiere d'estat et de gouvernement, conseilloit de lire sur tous autres au Roy d'Aegypte Ptolomeus: «Pour ce, disoit-il, que tu y verras et apprendras beaucoup de fautes que tu commets en ton gouvernement, lesquelles tes familiers ne te veulent ou ne t'osent à l'adventure pas dire:» se trouvant tousjours assez de gens à l'entour des Princes, qui leur preschent plustost la grandeur de leur pouvoir, que l'obligation de leur devoir: là où ces maistres muets- là ne cerchent point à complaire, ains sans flater representent naifvement, comme dedans un miroir quel est le bon Prince, quel est l'office d'un vray Roy: comme entre les autres est le livre de Xenophon qu'il a escrit de la vie de Cyrus, là où il a avec un gentil pinceau depeint de naifves couleurs soubs le nom de Cyris, quel seroit un Roy s'il s'en trouvoit au monde de parfait. Tels livres d'autant qu'ils sont ornez de beau langage, enrichis d'exemples tirez de toute l'antiquité, et tissus de l'ingenieuse invention d'hommes sçavants qui ont visé à plaire ensemble et à profiter, entrent quelquefois avec plus de plaisir és oreilles delicates des Princes, que ne fait pas la saincte Escriture, qui pour sa simplicité, sans aucun ornement de langage, semble commander plustost imperieusement, que de suader gracieusement. Et pourtant seroit-il utile aux Princes de divertir quelquefois leur entendement à la lecture de tels escrits, qui tendent et conduisent à mesme fin que les livres saincts, c'est à sçavoir de rendre les hommes vertueux, mais par divers moyens: ceux là pour la crainte de Dieu qui applique le loyer au merite, et la peine au demerite: et ceux-cy par la glorieuse renommee immortelle qu'ils promettent aux Princes vertueux, dont ils doivent estre plus desireux, que de la conservation de <p a3v>leur propre vie: et l'infamie perdurable aussi dont ils menassent les vicieux, de tant plus mesmement que l'on remarque jusques aux moindres choses, bonnes ou mauvaises qui sont és moeurs des Princes, par ce que la haultesse de leur estat expose et met leur vie en la veuë de tout le monde. Si n'est pas l'estude d'un Roy de s'enfermer seul en une estude, avec force livres, comme feroit un homme privé, mais bien de tenir tousjours aupres de luy gents de sçavoir et de vertu, prendre plaisir à en deviser et conferer souvent avec eulx, mette en avant tels propos à sa table, et en ses privez passetemps, en ouyr volontiers lire et discourir: l'accoustumance luy en rend l'exercice peu à peu si aggreable et si plaisant, qu'il trouve puis apres tous autres propos fades, bas et indignes de son exaulcement, et si fait qu'en peu d'annees il devient sans peine bien instruit et sçavant és choses dont il a plus affaire en son gouvernement, suivant la sentence de ce commun proverbe des Grecs,
  Les Roys, sçavants deviennent quand ils ont
  Tousjours pres d'eux des hommes qui le sont.
Succedez doncques, Sire, à ceste veritablement royale condition du feu Roy François premier, vostre grandpere, Prince de tres-auguste memoire, comme vous avez fait à sa couronne, et à plusieurs autres belles et grandes qualitez, tant du corps que de l'esprit, d'aimer et approcher de vous les personnes qui feront profession de lettres à bonnes enseignes, et qui auront vertu conjointe avec eminent sçavoir, aimez à discourir avec eux, et y employez tant de bonnes heures qui se perdent quelquefois inutilement. Car, nous l'avons veu par le moyen de telle conference et communication devenu l'un des plus sçavants hommes en toute liberale science et honneste litterature qui fust de son regne en la France, et sans contredit le plus eloquent. Ce que nous pouvons raisonnablement avec le temps esperer et nous promettre de vous sur les arres de la cognoissance de plusieurs belles choses que vous avez ja acquises, et mesmement sur le livre que vous mettez presentement par escrit en beaux et bons termes touchant l'art de la venerie. Or ayant eu ce grand heur que d'estre mis aupres de vous dés vostre premiere enfance, que vous n'aviez gueres que quatre ans, pour vous acheminer à la cognoissance de Dieu et des lettres, je me mis à penser quels autheurs anciens seroient plus idoines et plus propres à vostre estat, pour vous proposer à lire quand vous seriez venu en aage d'y pouvoir prendre quelque goust. Et pour ce qu'il me sembla qu'apres les sainctes Lettres la plus belle et la plus digne lecture que l'on sçauroit presenter à un jeune Prince, estoyent les Vies de Plutarque, je me mis à revoir ce que j'en avois commencé à traduire en nostre langue par le commandement du feu grand Roy François, mon premier bienfaitteur, que Dieu absolve, et parachevay l'oeuvre entier estant en vostre service il y a environ douze ou treize ans. Et en ayant esté la traduction assez bien receuë par tout où la langue Françoyse est entenduë, tant en ce Royaume que dehors, mesmement endroit vous qui depuis que l'aage et l'usage vous eurent apporté la suffisance de lire, et quelque jugement naturel, ne vouliez lire en autre livre. Cela me donna dés lors envie de mettre aussi en vostre langue ces autres Oeuvres morales et philosophiques qui ont peu jusques à nos jours eschapper à l'envie du temps: estant encore stimulé à ce faire par un zele d'affection particuliere, pource que comme l'on tient qu'il fut jadis precepteur de Trajan, le meilleur des Empereurs qui furent oncques à Rome, aussi Dieu m'avoit fait la grace de l'avoir esté du premier Roy de la Chrestienté, que nature a doué d'autant de bonté que nul de ses predecesseurs: combien que ce fust entreprise trop hardie, à dire la verité, et presque temeraire, non seulement pour le peu de suffisance que je recognois en moy, mais aussi pour l'obscurité du subject en beaucoup de ses traictez philosophiques, ausquels il n'est pas possible, ou pour le moins bien difficile, de pouvoir donner grace et lumiere en nostre langue, et principalement pour la defectuosité, corruption et depravation miserable qui se trouve presque par tout le texte original Grec. Toutesfois le desir de faire chose à quoy vous prinssiez plaisir, et qui fust profitable à vos subjects en public, m'a tenu en haleine et tellement excité, qu'à la fin j'en suis venu à bout tellement <p a4r>quellement, jusques à ce que par quelque bonne fortune un meilleur et plus entier exemplaire puisse tomber en mes mains, ou de quelque autre apres moy. Je laisseray juger à la commune voix de ceux qui voudront prendre la peine de conferer et examiner ma traduction sur le texte Grec, avec quel succez je m'en seray acquité: mais bien puis-je dire en verité, que ç'a esté avec un labeur incroyable, pour suppleer, remplir ou corriger par conjecture fondee sur le long usage d'avoir tant et si longuement manié cest autheur par collation de plusieurs passages respondans l'un à l'autre, et de divers exemplaires vieux escrits à la main, infinis lieux qui y sont d'esesperement estropiez et mutilez: ce que nul ne peut estimer, quel tourment d'esprit et quelle croix d'entendement c'est, qui ne l'a essayé afin de pouvoir faire sortir l'oeuvre és mains des hommes, au moins en tel estat, que l'on y peut prendre quelque plaisir et profit: ce que je pense avoir fait ayant estudié de le rendre le plus clair qu'il m'a esté possible, en si profonde obscurité biensouvent, et si scabreuse et raboteuse asperité presque par tout ordinairement. Mais si la varieté est delectable, la beauté aimable, la bonté louable, l'utilité desirable, la rarité esmerveillable, et la gravité venerable, je ne sçay point d'autheur profane, qui a tout prendre ensemble, soit à preferer, non pas à conferer, aux Oeuvres de Plutarque, mesmement qui les pourroit avoir toutes, et en leur entier. Au demourant, si j'ay par ceste traduction mienne aucunement enrichy ou poly vostre langue, honoré vostre regne, et bien merité de vos subjects, et de tous ceux qui entendent le langage françois, louange en soit à Dieu qui m'en a fait la grace: mais l'honneur et le gré du monde vous en sont deuz, Sire, d'autant que c'est pour vous que je l'ay entrepris, et à vous seul je le vouë et dedie, avec l'humble service de tout le reste de ma vie, le faisant sortir en public, soubs la protection de vostre tresnoble nom, pour en quelque chose me monstrer recognoissant de tant de biens, de faveurs et d'honneurs que vous m'avez faits de vostre grace, et me faittes journellement: et aussi pour tesmoigner à la posterité, et à ceux qui n'ont pas cest heur de vous cognoistre familierement, que nostre Seigneur a mis en vous une singuliere bonté de nature, encline d'elle-mesme à aimer, honorer et estimer toutes choses vertueuses, mesmement les lettres, et ceux qui avec vertu ont travaillé de les acquerir. Qui me fait estimer que si bien le commencement de vostre regne a esté fort turbulent et calamiteux, le progres en sera plus heureux, si Dieu plaist, et la fin glorieuse, prouveu que vous vous affectionniez tousjours de plus en plus à aimer et pourchasser ceste saincte Sapience discipline des Roys, en la demandant par chacun jour d'ardente affection à celuy qui seul la peut donner, disant avec Salomon, «Donne moy la Sapience qui assiste à ton throsne:» et avec le prophete royal, «Perce ma chair de ta crainte, afin que je redoute tes jugements:» demourant tousjours en l'union et obeissance de la saincte Eglise Catholique, dont vous estes le premier fils, et vous efforçant de retenir tousjours par tous vertueux et religieux deportements le tiltre hereditaire de Roy Tres-chrestient que vos glorieux ancestres vous ont acquis. A tant je finiray la presente par la devote affectueuse oraison que fait le peuple fidele pour son bon Roy David, Nostre Seigneur vous vueille exaucer au jour de tribulation, le nom du Dieu de Jacob vous soit en protection, vous envoye secours de son sainct mont, et de Sion vous defende: se souvienne de tous vos sacrifices, et ait pour aggreable vos offrandes: vous vueille donner ce que vostre cueur desire, et face ressortir tous vos conseils à bonne fin. Vostre tres-humble, tres-obeissant et tres-obligé serviteur et subject Jacques Amyot E. d'Auxerre, vostre grand Aumosnier.

<p a5r> Les Traitez contenus au premier Tome.
I. Comment il fault nourrir les Enfans. feuillet 1
II. Comment il fault lire les Poëtes. 8
III. Comment il fault ouïr. 24
IIII. De la Vertu morale. 31
V. Du vice et de la vertu. 38
VI. Que la vertu se peut enseigner. 39
VII. Comment on pourra discerner le flateur d'avec l'amy. 39
VIII. Comment il faut refrener la cholere. 55
IX. De la Curiosité. 63
X. Du contentement ou repos de l'esprit. 67
XI. De la mauvaise honte. 76
XII. De l'amitié fraternelle. 81
XIII. Du trop parler. 89
XIIII. De l'avarice et convoitise d'avoir. 97
XV. De l'amour et charité naturelle des peres envers leurs enfans. 100
XVI. De la pluralité d'amis. 103
XVII. De la Fortune. 105
XVIII. De l'envie et de la haine. 107
XIX. Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis. 109
XX. Comment on pourra appercevoir si lon amende en l'exercice de la vertu. 113
XXI. De la Superstition. 119
XXII. Du Bannissement. 124
XXIII. Qu'il ne faut point emprunter à usure. 130
XXIIII. Qu'il faut qu'un Philosophe converse avec les Princes. 133
XXV. Qu'il est requis qu'un Prince soit sçavant. 135
XXVI. Que le vice est suffisant pour rendre l'homme malheureux. 137
XXVII. Comment on se peut louer soy-mesme sans reprehension. 138
XXVIII. Quelles passions sont les pires, celles de l'ame, ou celles du corps. 144
XXIX. Les Preceptes de Mariage. 145
XXX. Le Banquet des sept Sages. 150
XXXI. Instruction pour ceux qui manient affaires d'estat. 161
XXXII. Si l'homme d'aage se doit mesler d'affaires publiques. 178
XXXIII. Les dicts notables des anciens Roys, Princes et grands Capitaines. 188
XXXIIII. Les dicts notables des Laced@emoniens. 109
XXXV. Les vertueux faicts des femmes. 229
XXXVI. Consolation envoyee à Appollonius sur la mort de son fils. 242
XXXVII. Consolation envoyee à sa femme, sur la mort de sa fille. 255
XXXVIII. Pourquoy la Justice divine differe quelque-fois la punition des malefices. 258
XXXIX. Que les bestes brutes usent de la raison. 269
XL. S'il est loisible de manger chair. Traitté premier. 274
Traitté second. 276
XLI. Que l'on ne sçauroit vivre joyeusement selon Epicurus. 277
XLII. Si ce mot commun est bien dit, Cache ta vie. 291
XLIII. Les Reigles et preceptes de Santé. 292
<p a5v> XLIIII. De la Fortune des Romains. 301
XLV. De la Fortune ou vertu d'Alexandre. Traitté premier. 307.
Traitté second. 311
XLVI. D'Isis et d'Osiris. 318
XLVII. Des Oracles qui ont cessé. 335
XLVIII. Que signifie ce mot Ei. 352 Les Traittez du second Tome.
XLIX. Les Propos de Table. 359
L. Les Opinions des Philosophes. 439
LI. Les Demandes des choses Romaines. 460
LII. Les Demandes des choses Grecques. 478
LIII. Collation abregee d'aucunes histoires. 485
LIIII. Les Vies des dix Orateurs. 492
LV. De trois sortes de gouvernement. 503
LVI. Sommaire de la Comparaison d'Aristophanes et de Menander. 504
LVII. Estranges Accidents advenus pour l'amour. 505
LVIII. Quels Animaux sont les plus advisez. 507
LIX. Si les Atheniens ont esté plus excellents en armes qu'en lettres. 523
LX. Lequel est plus utile, le feu, ou l'eau. 527
LXI. Du premier froid. 538
LXII. Les Causes naturelles. 534
LXIII. Les Questions Platoniques. 539
LXIIII. De la creation de l'Ame. 546
LXV. De la fatale Destinee.
LXVI. Que les Stoïques disent des choses plus estranges que les Poëtes. 559
LXVII. Les Contredicts des philosophes Stoïques. 560
LXVIII. Des communes Conceptions contre les Stoïques. 573
LXIX. Contre l'Epicurien Colotes. 588
LXX. De l'Amour. 599
LXXI. De la face qui apparoist au rond de la Lune. 613
LXXII. Pourquoy la prophetisse Pythie ne rend plus les oracles en vers. 627
LXXIII. De l'esprit familier de Socrates. 635
LXXIIII. De la malignité d'Herodote. 648
LXXV. De la Musique. 660

<p 1r> LES OEUVRES MORALES DE PLUTARQUE, Translatees de Grec en François.

COMMENT IL FAUT NOURRIR LES ENFANS.
POUR bien traitter de la nourriture des enfans de bonne maison, et de libre condition, comment, et par quelle discipline on les pourroit rendre honnestes et bien conditionnez, à l'adventure vaudra-il mieulx commancer un peu plus hault, à la generation d'iceux. En premier lieu doncques, je conseillerois à ceux qui desirent estre peres d'enfans qui puissent un jour vivre parmy les hommes en honneur, de ne se mesler pas avec femmes les premieres venuës, j'entens comme avec courtisanes publiques, ou concubines privees: pour ce que c'est un reproche qui accompagne l'homme tout le long de sa vie, sans que jamais il le puisse effacer, quand on luy peut mettre devant le nez, qu'il n'est pas issu de bon pere et de bonne mere, et est la marque qui plustost se presente à la langue et à la main de ceux qui le veulent accuser ou injurier: au moyen dequoy a bien dit sagement le poëte Euripide,
  Quand une fois mal assis a esté
  Le fondement de la nativité,
  Force est que ceux qui de tels parents sortent,
  D'autruy peché la penitence portent.
Parquoy c'est un beau thresor pour pouvoir aller par tout la teste levee, et parler franchement, que d'estre né de gens de bien: et en doivent bien faire grand compte ceux qui souhaittent avoir lignee entierement legitime, où il n'y ait que redire. Car c'est chose qui ordinairement ravalle et abaisse le coeur aux hommes, quand ils sentent quelque defectuosité, ou quelque tare en ceux dont ils ont prins naissance: et dit fort bien le poëte,
  Qui sent son pere ou sa mere coulpable
  D'aucune chose à l'homme reprochable,
  Cela de coeur bas et petit le rend,
  Combien qu'il l'eust de sa nature grand.
Comme au contraire, ceux qui se sentent nez de pere et de mere qui sont gens de bien, et à qui lon ne peult rien reprocher, en ont le coeur plus elevé, et en conçoivent plus de generosité. Auquel propos on dit que Diophantus le fils de Themistocles disoit souventefois et à plusieurs, que ce qui luy plaisoit, plaisoit aussi au peuple <p 1v>d'Athenes: «Car ce que je veux (disoit-il) ma mere le veut: et ce que ma mere veut, aussi fait Themistocles: et ce qui plaist à Themistocles, plaist aussi aux Atheniens.» Et en cela fait aussi grandement à louër la magnanimité des Laced@emoniens, lesquels condamnerent leur Roy Archidamus en une somme d'argent, pour l'amende de ce qu'il avoit eu le coeur d'espouser une femme de petite stature, en y adjoustant la cause pour laquelle ils le condamneoient: «Pour autant (disoient-ils) qu'il a pensé de nous engendrer non des Roys, mais des Roytelets.» A ce premier advertissement est conjoint un autre, que ceux qui paravant nous ont escrit de semblable matiere n'ont pas oublié: c'est, «Que ceux qui se veulent approcher de femmes pour engendrer, le doivent faire ou du tout à jeun, avant que d'avoir beu vin, ou pour le moins apres en avoir pris bien sobrement.» Pour ce que ceux qui ont esté engendrez de peres saouls et yvres deviennent ordinairement yvrongnes, suyvant ce que Diogenes respondit un jour à un jeune homme desbauché et desordonné: «Jeune fils mon amy, ton pere t'a engendré estant yvre.» Cela suffise quant a la generation des enfans. Au reste, quant à la nourriture, ce que nous avons accoustumé de dire generalement en tous arts et toutes sciences, cela se peut encore dire et asseurer de la vertu: c'est, «Que pour faire un homme parfaittement vertueux, il faut que trois choses y soient concurrentes, la nature, la raison, et l'usage.» J'appelle raison la doctrine des preceptes: et usage, l'exercitation. Le commancement nous vient de la nature, le progres et accroissement, des preceptes de la raison: et l'accomplissement, de l'usage et exercitation: et puis la cime de perfection, de tous les trois ensemble. S'il y a defectuosité en aucune de ces trois parties, il est force que la vertu soit aussi en cela defectueuse et diminuee: car la nature sans doctrine et nourriture est une chose aveugle, la doctrine sans nature est defectueuse, et l'usage sans les deux premieres est chose imparfaitte. Ne plus ne moins qu'au labourage, il faut premierement que la terre soit bonne: secondement, que le laboureur soit homme entendu: et tiercement, que la semaece soit choisie et elevë: aussi la nature represente la terre, le maistre qui enseigne resemble au laboureur, et les enseignements et exemples reviennent à la semence. Toutes lesquelles parties j'oserois bien pour certain asseurer avoir esté conjointes ensemble és ames de ces grands personnages qui sont tant celebrez et renommez par tout le monde, comme Pythagoras, Socrates, Platon, et autres semblables qui ont acquis gloire immortelle. Or est bienheureux celuy-là, et singulierement aimé des Dieux, à qui le tout est ottroyé ensemble: mais pourtant s'il y a quelqu'un qui pense, que ceux qui ne sont pas totalement bien nez, estans secourus par bonne nourriture et exercitation à la vertu, ne puissent aucunement reparer et recouvrer le defaut de leur nature: sçache qu'il se trompe et se mesconte de beaucoup, ou pour mieux dire, de tout en tout: car paresse aneantit et corrompt la bonté de nature, et diligence de bonne nourriture en corrige la mauvaistié. Ceux qui sont nonchalans ne peuvent pas trouver les choses mesmes qui sont faciles: et au contraire, par soing et vigilance lon vient à bout de trouver les plus difficiles. Et peut-on comprendre combien le labeur et la diligence on d'efficace et d'execution, en considerant plusieurs effects qui se sont en nature: car nous voyons que les gouttes d'eau qui tombent dessus une roche dure, la creusent: le fer et le cuyvre se sont usant et consumant par le seul attouchement des mains de l'homme, et les rouës des charriots et charrettes que lon a courbees à grand' peine, ne sçauroient plus retourner à leur premiere droiture, quelque chose que lon y sçeust faire: comme aussi seroit-il impossible de redresser les bastons tortus que les joueurs portent en leurs mains dessus les eschaffaux: tellement que ce qui est contre nature changé par force et labeur, devient plus fort que ce qui estoit selon nature. Mais ne voit-on qu'en cela seulement, combien peut le soing et la diligence? Certainement il y a un nombre <p 2r>infiny d'autres choses, esquelles on le peut clairement appercevoir. Une bonne terre, à faute d'estre bien cultivee, devient en friche: et de tant plus qu'elle est grasse et forte de soy-mesme, de tant plus se gaste-elle par negligence d'estre bien labouree: au contraire vous en verrez une autre dure, aspre, et pierreuse plus qu'il ne seroit de besoing, qui neantmoins, pour estre bien cultivee, porte incontinent de beau at bon fruict. Qui sont les arbres qui ne naissent tortus, ou qui ne deviennent steriles et sauvages, si l'on n'y prend bien garde? à l'opposite aussi, pourveu que lon y ait l'oeil, et que lon y employe telle sollicitude comme il appartient, ils deviennent beaux et fertiles. Qui est le corps si robuste et si fort, qui par oysiveté et delicatesse n'aille perdant sa force, et ne tombe en mauvaise habitude? et qui est la complexion si debile et si foible qui par continuation d'exercice et de travail ne se fortifie à la fin grandement? Y a-il chevaux au monde, s'ils sont bien domtez et dressez de jeunesse, qui ne deviennent en fin obeïssans à l'homme pour monter dessus? au contraire, si lon les laisse sans domter en leurs premiers ans, ne deviennent-ils pas farouches et revesches pour toute leur vie, sans que jamais on en puisse tirer service? et de cela ne se faut-il pas esmerveiller, veu qu'avec soing et diligence lon apprivoise, et rend-on domestiques les plus sauvages et les plus cruelles bestes du monde. Pourtant respondit bien le Thessalien, à qui lon demandoit qui estoient les plus sots et les plus lourdauts entre les Thessaliens: «Ceux, dit-il, qui ne vont plus à la guerre.» Quel besoing doncques est-il de discourir plus longuement sur ce propos? car il est certain, que les moeurs et conditions sont qualitez qui s'impriment par long traict de temps: et qui dira que les vertus morales s'acquierent aussi par accoustumance, à mon advis il ne se fourvoyera point. Parquoy je feray fin au discours de cest article, en y adjoustant encore un exemple seulement. Lycurgus, celuy qui establit les loix des Laced@emoniens, prit un jour deux jeunes chiens nez de mesme pere et de mesme mere, et les nourrit si diversement qu'il en rendit l'un gourmand et goulu, ne sçachant faire autre chose que mal: et l'autre bon à la chasse, et à la queste: puis un jour que les Laced@emoniens estoient tous assemblez sur la place, en conseil de ville, il leur parla en ceste maniere: «C'est chose de tresgrande importance, Seigneurs Laced@emoniens, pour engendrer la vertu au coeur des hommes, que la nourriture, l'accoustumance, et la discipline, ainsi comme je vous feray voir et toucher au doigt tout à ceste heure.» En disant cela, il amena devant toute l'assistance les deux chiens, leur mettant au devant un plat de soupe, et un liévre vif: l'un des chiens s'en courut incontinent apres le liévre, et l'autre se jetta aussi tost sur le plat de soupe. Les Laced@emoniens n'entendoient point encore où il vouloit venir, ne que cela vouloit dire, jusques à ce qu'il leur dit: Ces deux chiens sont nez de mesme pere et de mesme mere, mais ayans esté nourris diversement, l'un est devenu gourmand, et l'autre chasseur. Cela doncques suffise quant à ce poinct de l'accoustumance, et de la diversité de nourriture. Il ensuit apres de parler touchant la maniere de les alimenter et nourrir apres qu'ils sont nez. Je dis doncques, qu'il est besoing que les meres nourrissent de laict leurs enfans, et qu'elles mesmes leur donnent la mammelle: car elles les nourriront avec plus d'affection, plus de soing et de diligence, comme celles qui les aimeront plus du dedans, et comme lon dit en commun proverbe, dés les tendres ongles: Là où les nourrisses et gouvernantes n'ont qu'une amour supposee et non naturelle, comme celles qui aiment pour un loyer mercenaire. La nature mesme nous monstre que les meres sont tenues d'allaicter et nourrir elles mesmes ce qu'elles ont enfanté: car à ceste fin a elle donné à toute sorte de beste qui fait des petits, la nourriture du laict: et la sage Providence divine a donné deux tetins à la femme, à fin que si d'adventure elle vient à faire deux enfans jumeaux, elle ait deux fontaines de laict <p 2v>pour pouvoir fournir à les nourrir tous deux. Il y a d'avantage, qu'elles mesmes en auront plus de charité et plus d'amour envers leurs propres enfans, et non sans grande raison certes: car le avoir esté nourris ensemble est comme un lien qui estrainct, ou un tour qui roidit la bienveuillance: tellement que nous voyons jusques aux bestes brutes, qu'elles ont regret quand on les separe de celles avec qui elles ont esté nourries. Ainsi doncques faut-il que les meres propres, s'il est possible, essayent de nourrir leurs enfans elles mesmes: ou s'il ne leur est possible, pour aucune imbecillité ou indisposition de leurs personnes, comme il peut bien advenir: ou pour ce qu'elles ayent envie d'en porter d'autres: à tout le moins faut-il avoir l'oeil à choisir les nourrisses et gouvernantes, non pas prendre les premieres qui se presenteront, ains les meilleures que faire se pourra, qui soient premierement Grecques, quant aux moeurs. Car ne plus ne moins qu'il faut dés la naissance dresser et former les membres des petits enfans, à fin qu'ils croissent tout droits, et non tortus ne contrefaicts: aussi faut-il dés le premier commancement accoustrer et former leurs moeurs, pour ce que ce premier aage est tendre et apte à recevoir toute sorte d'impression que lon luy veut bailler, et s'imprime facilement ce que lon veut en leurs ames pendant qu'elles sont tendres, là où toute chose dure malaiseement se peut amollir: car tout ainsi que les seaux et cachets s'impriment aiseement en de la cire molle, aussi se moulent facilement és esprits des petits enfans toutes choses que lon leur veut faire apprendre. A raison dequoy, il me semble que Platon admoneste prudemment les nourrisses, de ne conter pas indifferemment toutes sortes de fables aux petits enfans, de peur que leurs ames dés ce commancement ne s'abbreuvent de follie et de mauvaise opinion: et aussi conseille sagement le poëte Phocyllides, quand il dit,
  Dés que l'homme est en sa premiere enfance,
  Monstrer luy faut du bien la cognoissance.
Et si ne faut pas oublier, que les autres jeunes enfans, que lon met avec eux pour les servir, ou pour estre nourris quand et eux, soient aussi devant toutes choses bien conditionnez, et puis Grecs de nation, et qui ayent la langue bien deliee pour bien prononcer: de peur que s'ils frequentent avec des enfans barbares de langues, ou vicieux de moeurs, ils ne retiennent quelque tache de leurs vices: car les vieux proverbes ne parlent pas sans raison quand ils disent, «Si tu converses avec un boitteux, tu apprendras à clocher.» Mais quand ils seront arrivez à l'aage de devoir estre mis soubs la charge de p@edagogues et de gouverneurs, c'est lors que peres et meres doivent plus avoir l'oeil à bien regarder, quels seront ceux à la conduitte desquels ils les commettront, de peur qu'à faute d'y avoir bien prins garde, ils ne mettent leurs enfans en mains de quelques esclaves barbares, ou escervellez et volages. Car c'est chose trop hors de tout propos ce que plusieurs font maintenant en cest endroit, car s'ils ont quelques bons esclaves, ils en font les uns laboureurs de leurs terres, les autres patrons de leurs navires, les autres facteurs, les autres receveurs, les autres banquiers pour manier et traffiquer leurs deniers: et s'ils en trouvent quelqu'un qui soit yvrongne, gourmand et inutile à tout bon service, ce sera celuy auquel ils commettront leurs enfans: là où il faut qu'un gouverneur soit de nature tel, comme estoit Ph@enix le gouverneur d'Achilles. Encore y a-il un autre poinct plus grand, et plus important que tous ceux que nous avons alleguez, c'est qu'il leur faut cercher et choisir des maistres et des precepteurs qui soient de bonne vie, où il n'y ait que reprendre, quant à leurs moeurs, et les plus sçavans et plus experimentez que lon pourra recouvrer: Car la source et la racine de toute bonté et toute preudhommie est, avoir esté de jeunesse bien instruict. Et ne plus ne moins que les bons jardiniers fichent des paux aupres des jeunes plantes, pour les tenir droittes: aussi les <p 3r>sages maistres plantent de bons advertissements et de bons preceptes à l'entour des jeunes gents, à fin que leurs meurs se dressent à la vertu. Et au contraire, il y a maintenant des peres qui meriteroient qu'on leur crachast, par maniere de dire, au visage, lesquels par ignorance, ou à faute d'experience, commettent leurs enfans à maistres dignes d'estre reprouvez, et qui à faulses enseignes font profession de ce qu'ils ne sont pas: et encore la faute et la mocquerie plus grande qu'il y a en cela, n'est pas quand ils le font à faute de cognoissance: mais le comble d'erreur gist en cela, que quelquefois ils cognoissent l'insuffisance, voire la meschanceté de tels maistres, mieux que ne font ceux qui les en advertissent, et neantmoins se fient en eux de la nourriture de leurs enfans: faisans tout ainsi comme si quelqu'un estant malade, pour gratifier à un sien amy, laissoit le medecin sçavant qui le pourroit guarir, pour en prendre un qui par son ignorance le feroit mourir: ou si à l'appetit d'un sien amy il rejettoit un pilote qu'il sçauroit tresexpert, pour en choisir un tres-insuffisant. O Jupiter et tous les Dieux, est-il bien possible qu'un homme aiant le nom de pere aime mieux gratifier aux prieres de ses amis, que bien faire instituer ses enfans? N'avoit donques pas l'ancien Crates occasion de dire souvent, que s'il luy eust esté possible, il eust volontiers monté au plus haut de la ville, pour crier à pleine teste: «O hommes, où vous precipitez vous, qui prenez toute la peine que vous pouvez pour amasser des biens, et ce pendant ne faittes compte de vos enfans, à qui vous les devez laisser?» A quoy j'adjousterois volontiers, que ces peres-là font tout ainsi, que si quelqu'un avoit grand soing de son soulier, et ne se soucioit point de son pied. Encore y en a il qui sont si avaricieux, et si peu aimants le bien de leurs enfans, que pour payer moins de salaire ils leur choisissent des maistres qui ne sont d'aucune valeur, cerchans ignorance à bon marché: auquel propos Aristippus se mocqua un jour plaisamment et de bonne grace d'un semblable pere, qui n'avoit ne sens ny entendement: car comme ce pere luy demandast, combien il vouloit avoir pour luy instruire et enseigner son fils, il luy respondit, Cent escus. Cent escus, dit le pere, ô Hercules, c'est beaucoup: comment? j'en pourrois achetter un bon esclave de ces cent escus. Il est vray, respondit Aristippus, et en ce faisant tu auras deux esclaves, ton fils le premier, et puis celuy que tu auras achetté. Et quel propos y a-il, que les nourrisses accoustument les enfans à prendre la viande qu'on leur baille, avec la main droitte: et s'ils la prennent de la main gauche, qu'elles les en reprennent: et ne donner point d'ordre qu'ils oyent de bonnes et sages instructions? Mais aussi qu'en advient-il puis apres à ces bons peres-là, quand ils ont mal nourry, et pis enseigné leurs enfans? Je le vous diray. Quand ils sont parvenus à l'aage d'homme, ils ne veulent point ouïr parler de vivre regleement ny en gens de bien, ains se ruent en sales, vilaines et serviles voluptez: et lors tels peres se repentent trop tard à leur grand regret, d'avoir ainsi passé en nonchaloir la nourriture et instruction de leurs enfans: mais c'est pour neant, quand il ne sert plus de rien, et que les fautes que journellement commettent leurs enfans, les font languir de regret. Car les uns s'accompagnent de flatteurs et de plaisans poursuyvans de repeuës franches, hommes maudits et meschans, qui ne servent que de perdre, corrompre et gaster la jeunesse: les autres achettent à gros deniers des garçes folles, fieres, sumptueuses et superflues en despense, qui leur coustent puis apres infiniement à entretenir: les autres consument tout en despense de bouche: les autres à jouër aux dez, et à faire masques et mommeries: aucuns y en a qui se jettent en d'autres vices plus hardis, faisans l'amour à des femmes mariees, et allans la nuict pour commettre adulteres, achettans un seul plaisir bien souvent avec leur mort: là où s'ils eussent esté nourris par quelque philosophe, ils ne se fussent pas laissez aller à semblables choses, ains eussent à tout le moins entendu l'advertissement de Diogenes, lequel disoit en paroles peu <p 3v>honnestes, mais veritables toutefois: Entre en un bordeau, à fin que tu cognoisses, que le plaisir qui ne couste gueres ne differe rien de celuy que lon achette bien cherement. Je conclurray doncques en somme, et me semble que ma conclusion à bon droit devra estre plustost estimee un oracle, que non pas un advertissement, Que le commancement, le milieu, et la fin, en ceste matiere, gist en la bonne nourriture et bonne institution: et qu'il n'est rien qui tant serve à la vertu et à rendre l'homme bien-heureux, comme fait cela. Car tous autres biens aupres de celuy-là sont petits, et non dignes d'estre si soigneusement recerchez ny requis. La Noblesse est belle chose, mais c'est un bien de nos ancestres. Richesse est chose precieuse, mais qui gist en la puissance de Fortune, qui l'oste bien souvent à ceux qui la possedoient, et la donne à ceux qui point ne l'esperoient. C'est un but où tirent les coupe- bourses, les larrons domestiques, et les calomniateurs: et si y a des plus meschans hommes du monde qui bien souvent y ont part. Gloire est bien chose venerable, mais incertaine et muable. Beauté est bien desirable, mais de peu de duree: Santé, chose precieuse, mais se change facilement. Force de corps est bien souhaittable, mais aisee à perdre, ou par maladie, ou par vieillesse: de maniere que s'il y a quelqu'un qui se glorifie en la force de son corps, il se deçoit grandement: car qu'est-ce de la force corporelle de l'homme aupres de celle des autres animaux, j'entens comme des Elephans, des Taureaux, et des Lions? Et au contraire, le sçavoir est la seule qualité divine et immortelle en nous. Car il y a en toute la nature de l'homme deux parties principales, l'entendement, et la parole: dont l'entendement est comme le maistre qui commande, et la parole comme le serviteur qui obeit: mais cest entendement n'est point esposé à la fortune: il ne se peut oster, à qui l'a, par calomnie: il ne se peut corrompre par maladie, ny gaster par vieillesse, pour ce qu'il n'y a que l'entendement seul qui rajeunisse en vieillissant: et la longueur du temps, qui diminue toutes choses adjouste tousjours sçavoir à l'entendement. La guerre, qui comme un torrent entraine et dissipe toutes choses, ne sçauroit emporter le sçavoir. Et me semble que Stilpon le Megarien feit une response digne de memoir, quand Demetrius aiant pris et saccagé la ville de Megare luy demanda, s'il avoit rien perdu du sien: «Non, dit-il, car la guerre ne sçauroit piller la vertu.» A laquelle response s'accorde et se rapporte aussi celle de Socrates, lequel estant interrogé par Gorgias, ce me semble, quelle opinion il avoir du grand Roy, s'il l'estimoit pas bien-heureux: «Je ne sçay, respondit-il, comment il est prouveu de sçavoir et de vertu.» comme estimant que la vraye felicité consiste en ces deux choses, non pas és biens caduques de la fortune. Mais comme je conseille et admoneste les peres, qu'ils n'ayent rien plus cher, que de bien faire nourrir et instituer en bonnes meurs et bonnes lettres leurs enfans: aussi di-je, qu'il faut bien qu'ils ayent l'oeil à ce que ce soit une vraye, pure et sincere litterature: et au demourant, les esloigner le plus qu'ils pourront de ceste vanité, de vouloir apparoit devant une commune, pour ce que plaire à une populace est ordinairement desplaire aux sages: dequoy Euripide mesmes porte tesmoignage de verité en ces vers,
  Langue je n'ay diserte et affilee
  Pour haranguer devant une assemblee:
  Mais en petit nombre de mes egaux,
  C'est là où plus à deviser je vaux:
  Car qui sçait mieux au gré d'un peuple dire,
  Est bien souvent entre sages le pire.
Quant à moy, je voy que ceux qui s'estudient de parler à l'appetit d'une commune ramassee, sont ou deviennent ordinairement hommes dissolus, et abandonnez à toutes sensuelles voluptez: ce qui n'est pas certainement sans apparence de raison: <p 4r>car si pour plaire aux autres ils mettent à nonchaloir l'honnesteté, par plus forte raison oublieront ils tout honneur et tout devoir, pour se donner plaisir et deduit à eux mesmes, et suivront plus tost les attraits de leur concupiscence, que l'honnesteté de la temperance. Mais au reste, qu'enseignerons nous de bon encore aux jeunes enfans, et à quoy leur conseillerons nous de s'addonner? C'est belle chose, que ne faire ne dire rien temerairement: et, Comme dit le Proverbe ancien, Ce qui est beau est difficile aussi. Les oraisons faittes à l'improuveu sont pleines de grande nonchalance, et y a beaucoup de legereté: car ceux qui parlent ainsi à l'estourdie ne sçavent là où il fault commancer, ny là où ils doivent achever: et ceux qui s'accoustument à parler ainsi de toutes choses promptement à la volee, outre les autres fautes qu'ils commettent, ils ne sçavent garder mesure ny moyen en leur propos, et tombent en une merveilleuse superfluité de langage: là où quand on a bien pensé à ce que lon doit dire, on ne sort jamais hors des bornes de ce qu'il appartient de deduire. Pericles, ainsi comme nous avons entendu, bien souvent qu'il estoit expressément appellé par son nom, pour dire son advis de la matiere qui se presentoit, ne se vouloit pas lever, disant pour son excuse, «Je n'y ay pas pensé.» Demosthenes semblablement grand imitateur de ses façons de faire au gouvernement, plusieurs fois, que le peuple d'Athenes l'appelloit nommeement pour ouïr son conseil sur quelque affaire, leur respondoit tout de mesme, «Je ne suis pas preparé.» Mais on pourroit dire à l'adventure, que cela seroit un conte fait à plaisir, que lon auroit receu de main en main, sans aucun tesmoignage certain: luy mesme en l'oraison qu'il feit alencontre de Midias, nous met devant les yeux l'utilité de la premeditation: car il y dit en un passage, Je confesse, Seigneurs Atheniens, et ne veux point dissimuler que je n'aye pris peine et travaillé à composer ceste harangue, le plus qu'il m'a esté possible: car je serois bien lasche, si aiant souffert et souffrant tel outrage, je ne pensois bien soigneusement à ce que j'en devrois dire pour en avoir la raison. Non que je veuille de tout poinct condamner la promptitude de parler à l'improuveu, mais bien l'accoustumance de l'exerciter à tout propos, et en matiere qui ne le merite pas: car il le fault faire quelquefois, pourveu que ce soit comme lon use d'une medecine: bien diray-je cela, que je ne voudrois point que les enfans, avant l'aage d'homme fait, s'accoustumassent à rien dire sans y avoir premierement bien pensé: mais apres que lon a bien fondé la suffisance de parler, alors est-il bien raisonnable, quand l'occasion se presente, de lascher la bride à la parole. Car tout ainsi comme ceux qui ont esté longuement enferrez par les pieds, quand on vient à les deslier, pour l'accoustumance d'avoir eu si longuement les fers aux pieds, ne peuvent marcher, ains choppent à tous coups: aussi ceux qui par long temps ont tenu leur langue serree, si quelquefois il s'offre matiere de la deslier à l'improuveu, retiennent une mesme forme et un mesme style de parler: mais de souffrir les enfans haranguer promptement à l'improuveu, cela les accoustume à dire un infinité de choses impertinentes et vaines. Lon dit que quelquefois un mauvais peintre monstra à Apelles un image qu'il venoit de peindre, en luy disant: «Je la viens de peindre tout maintenant.» «Encore que tu ne me l'eusses point dit, respondit Apelles, j'eusse bien cogneu qu'elle a voirement esté bien tost peinte: et m'esbahy comment tu n'en as peint beaucoup de telles.» Tout ainsi doncques (pour retourner à mon propos) comme je conseille d'eviter la façon de dire theatrale et pompeuse, tenant de la hautesse tragique: aussi admoneste-je de fuir la trop basse et trop vile façon de langage, pour ce que celle qui est si fort enflee surpasse le commun usage de parler: et celle qui est si mince et si seiche, est par trop craintifve. Et comme il fault que le corps soit non seulement sain, mais d'avantage en bon point: aussi faut il que le langage soit non seulement sans vice ne maladie, mais aussi fort et robuste: pource que lon louë seulement ce qui est seur, mais on admire <p 4v>ce qui est hardy et adventureux. Et ce que je dis du parler, autant en pense-je de la disposition du courage: car je ne voudrois que l'enfant fust presumptueux, ny aussi estonné, ne par trop craintif: pour ce que l'un se tourne à la fin en impudence, et l'autre en couardise servile: mais la maistrise en cela, comme en toutes choses, est de bien sçavoir tenir le milieu. Et ce pendant que je suis encore sur le propos de l'institution des enfans aux lettres, avant que passer outre, je veux dire absoluëment ce qui m'en semble: c'est, que de ne sçavoir parler que d'une seule chose, à mon advis, est un grand signe d'ignorance, outre ce qu'à l'exercer on s'en ennuye facilement, et si pense qu'il est impossible de tousjours y perseverer: ne plus ne moins que de chanter tousjours une mesme chanson, on s'en saoule et s'en fasche bien tost: mais la diversité resjouit et delecte en cela, comme en toutes autres choses que lon voit, ou que lon oit. Et pourtant faut-il que l'enfant de bonne maison voye et apprenne de tous les arts liberaux et sciences humaines, en passant par dessus, pour en avoir quelque goust seulement: car d'acquerir la perfection de toutes, il seroit impossible: au demourant qu'il employe son principal estude en la philosophie: et ceste mienne opinion se peut mettre bien clairement devant les yeux par une similitude fort propre: car c'est tout autant comme qui diroit, «Il est bien honneste d'aller visitant plusieurs villes, mais expedient de s'arrester et habituer en la meilleure.» Or tout ainsi, disoit plaisamment le philosophe Bion, que les amoureux de Penelopé, qui poursuyvoient de l'avoir en mariage, ne pouvans jouir de la maistresse, se meslerent avec les chambrieres: aussi ceux qui ne peuvent advenir à la Philosophie, se consument de travail apres les autres sciences, Qui ne sont d'aucune valeur à comparaison d'elle. Et pourtant faut-il faire en sorte que la Philosophie soit comme le sort principal de toute autre estude, et de tout autre sçavoir. Il y a deux arts que les hommes ont inventez pour l'entretenement de la santé du corps, c'est à sçavoir, la medecine, et les exercices de la personne, dont l'une procure la santé, et l'autre la force, et la gaillarde disposition: mais la Philosophie est la seule medecine des infirmitez et maladies de l'ame: car par elle et avec elle nous cognoissons ce qui est honneste ou deshonneste, ce qui est juste ou injuste, et generalement ce qui est à fuir ou à eslire: comme il se faut deporter envers les Dieux, envers ses pere et mere, envers les vieilles gens, envers les loix, envers les estrangers, envers ses superieurs, envers ses enfans, envers ses femmes, et envers ses serviteurs: pour ce qu'il faut adorer les Dieux, honorer ses parents, reverer les vieilles gens, obeïr aux loix, ceder aux superieurs, aimer ses amis, estre moderé avec les femmes, aimer ses enfans, n'outrager point ses serviteurs: et, ce qui est le principal, ne se monstrer point ny trop esjouy en prosperité, ny trop triste en adversité: ny dissolu en voluptez, ny furieux et transporté en cholere. Ce que j'estime estre les principaux fruicts que lon peut recueillir de la Philosophie: car se porter genereusement en une prosperité, c'est acte d'homme: s'y maintenir sans envie, signe de nature douce et traittable: surmonter les voluptez par raison, de sagesse: et tenir en bride la cholere, n'est pas oeuvre que toute personne sçache faire: mais la perfection, à mon jugement, est en ceux qui peuvent joindre cest estude de la Philosophie avec le gouvernement de la chose publique: et par ce moyen estre jouyssans des deux plus grands biens qui puissent estre au monde, de profiter au public, en s'entremettant des affaires: et à soymesme, se mettant en toute tranquillité et repos d'esprit par le moyen de l'estude de Philosophie. Car il y a communément entre les hommes trois sortes de vie, l'une active, l'autre contemplative, et la tierce voluptueuse: desquelles ceste derniere estant dissoluë, serve et esclave des voluptez, est brutale, trop vile, et trop basse: la contemplative destituee de l'active, est inutile: et l'active ne communiquent point avec la contemplative, commet beaucoup de fautes, et n'a point d'ornement: au moyen dequoy, <p 5r>il faut essayer tant que lon peut de s'entremettre du gouvernement de la chose publique, et quant et quant vacquer à l'estude de Philosophie, autant que le temps et les affaires les pourront permettre. Ainso gouverna jadis Pericles, ainsi Archytas le Tarentin, ainsi Dion le Syracusain, ainsi Epaminondas le Thebain, dont l'un et l'autre fut familier et disciple de Platon. Quant à l'institution doncques des enfans és lettres, il n'est, à mon advis, ja besoing de s'estendre à en dire d'advantage: seulement y adjousteray-je, que c'est chose utile, ou plus tost necessaire, faire diligence de recueillir les oeuvres et les livres des Sages anciens, prouveu que ce soit à la façon des laboureurs: car comme les bons laboureurs font provision des instruments du labourage, non pour seulement les avoir en leur possession, mais pour en user: aussi faut-il estimer que les vrais outils de la science sont les livres, quand on les met en usage, qui est le moyen par lequel on la peut conserver. Mais aussi ne doit-on pas oublier la diligence de bien exerciter les corps des enfans, ains en les envoyant aux escholes des maistres qui font profession de telles dexteritez, les faut quant et quant addresser aux exercices de la personne: tant pour les rendre adroits que pour les faire forts, robustes, et dispos: pour ce que c'est un bon fondement de belle vieillesse, que la bonne disposition et robuste complexion des corps en jeunesse. Et comme en temps calme, quand on est sur la mer, on doit faire provision des choses necessaires à l'encontre de la tourmente: aussi faut- il en jeunesse se garnir de temperance, sobrieté et continence, et en faire reserve et munition de bonne heure, pour en mieux soustenir la vieillesse: vray est qu'il faut tellement dispenser le travail du corps, que les enfans ne s'en dessechent point, et ne s'en treuvent puis apres las et recreuz quand on les voudroit faire vacquer à l'estude des lettres: car comme dit Platon, le sommeil et la lassitude sont contraires à apprendre les sciences. Mais cela est peu de chose, je veux venir à ce qui est de plus grande importance que tout ce que j'ay dit au paravant: car je dis qu'il faut que l'on exerce les jeunes enfans aux exercices militaires, comme à lancer le dart, à tirer de l'arc, et à chasser: pour ce que tous les biens de ceulx qui sont vaincus en guerre sont exposez en proye aux vaincueurs, et ne sont propres aux armes et à la guerre les corps nourris delicatement à l'ombre:
  Mais le soudart de seiche corpulence
  Aiant acquis d'armes experience,
  C'est luy qui rompt des ennemis les rengs,
  Et en tous lieux force ses concurrents.
Mais quelqu'un me pourra dire à l'adventure, Tu nous avois promis de nous donner exemples et preceptes, comment il faut nourrir les enfans de libre condition, et puis on voit que tu delaisses l'institution des pauvres et populaires, et ne donnes enseignements que pour les nobles, et pour les riches seulement. A cela il m'est bien aisé de respondre: car quant à moy je desirerois, que ceste mienne instruction peust servir et estre utile à tous: mais s'il y en a aucuns, à qui par faute de moyens mes preceptes ne puissent estre profitables, qu'ils en accusent la fortune, non pas celuy qui leur donne ces advertissements. Au reste il faut, que les pauvres s'esvertuent, et taschent de faire nourrir leurs enfans en la meilleur discipline qui soit: et si d'adventure ils n'y peuvent ateindre, au moins en la meilleure qu'ils pourront. J'ay bien voulu en passant adjouster ce mot à mon discours, pour au demourant poursuivre les autres preceptes qui appartiennent à la droitte instruction des jeunes gens. Je dis doncques notamment, que lon doit attraire et amener les enfans à faire leur devoir par bonnes paroles et douces remonstrances, non pas par coups de verges ny par les battre: pour ce qu'il semble que ceste voye-là convient plus tost à des esclaves, que non pas à des personnes libres, pour ce qu'ils s'endurcissent aux coups, et deviennent comme hebetez, et ont le travail de l'estude puis apres en horreur, partie <p 5v>pour la douleur des coups, et partie pour la honte. Les louanges et les blasmes sont plus utiles aux enfans nez en liberté, que toutes verges ne tous coups de fouët: l'un pour les tirer à bien faire, et l'autre pour les retirer de mal: et faut alternativement user tantost de l'un, tantost de l'autre: et maintenant leur user de reprehension, maintenant de louange. Car s'ils sont quelque-fois trop guays, il faut en les tensant leur faire un peu de honte, et puis tout soudain les remettre en les louant: comme font les bonnes nourrisses, qui donnent le tetin à leurs petits enfans apres les avoir fait un peu crier: toutefois il y faut tenir mesure, et se garder bien de les trop haut-louër, autrement ils presument d'eux-mesmes, et ne veulent plus travailler depuis que lon les a louez un peu trop. Au demourant j'ay cogneu des peres, qui pour avoir trop aimé leurs enfans, les ont en fin haïs. Qu'est-ce à dire cela? Je l'esclarciray par cest exemple. Je veux dire, que pour le grand desir qu'ils avoient que leurs enfans fussent les premiers en toutes choses, ils les contraignoient de travailler excessivement: de maniere que plians soubs le faix, ils en tomboient en maladies, ou se faschans d'estre ainsi surchargez, ne recevoient pas volontiers ce qu'on leur donnoit à apprendre. Ne plus ne moins que les herbes et les plantes se nourrissent mieux quand on les arrouse modereement, mais quand on leur donne trop d'eau, on les noye et suffoque: aussi faut-il donner aux enfans moyen de reprendre haleine en leurs continuez travaux, faisant compte, que toute la vie de l'homme est divisee en labeur et en repos: à raison dequoy nature nous a donné non seulement le veiller, mais aussi le dormir: et non seulement la guerre, mais aussi la paix: non seulement la tourmente, mais aussi le beau temps: et ont esté instituez non seulement les jours ouvrables, mais aussi les jours de feste. En somme, le repos est comme la saulse du travail: ce qui se voit non seulement és choses qui ont sentiment et ame, mais encore en celles qui n'en ont point: car nous relaschons les cordes des arcs, des lyres, et des violes, à fin que nous les puissions retendre puis apres: et brief, le corps s'entretient par repletion et par evacuation, aussi fait l'esprit par repos et travail. Il y a d'autres peres qui semblablement sont dignes de grande reprehension, lesquels depuis qu'une fois ils ont commis leurs enfans à des maistres et precepteurs, ne daignent pas assister à les voir et ouyr eux mesmes apprendre quelquefois: en quoy ils faillent bien lourdement, car au contraire ils deussent eux mesmes esprouver souvent, et de peu en peu de jours, comment ils profitent, et non pas s'en reposer et rapporter du tout à la discretion de quelques maistres mercenaires: car par ceste solicitude les maistres mesmes auront tant plus grand soing de faire bien apprendre leurs escholiers, quand ils verront que souvent il leur en faudra rendre compte: à quoy se peut appliquer le bon mot que dit anciennement un sage escuyer, «Il n'y a rien qui engraisse tant le cheval, que l'oeil de son maistre.» Mais sur toutes choses, il faut exercer et accoustumer la memoire des enfans, pour ce que c'est, par maniere de dire, le tresor de science: c'est pourquoy les anciens poëtes ont faint, que Mnemosyné, c'est à dire Memoire, estoit la mere des Muses, nous voulans donner à entendre, qu'il n'y a rien qui tant serve à engendrer et conserver les lettres, et le sçavoir, que fait la memoire: pourtant la fault-il diligemment et soigneusement exerciter en toutes sortes, soit que les enfans l'ayent ferme de nature, ou qu'ils l'ayent foible: car aux uns on corrigera par diligence le defaux, aux autres on augmentera le bien d'icelle: tellement que ceux-là en deviendront meilleurs que les autres, et ceux-cy meilleurs que eux mesmes: car le poëte Hesiode a sagement dit,
  Si tu vas peu avecques peu mettant,
  Et plusieurs fois ce peu la repetant:
  En peu de jours tu verras cela croistre,
  Qui par avant bien petit souloit estre.
<p 6r>D'avantage les peres doivent sçavoir, que ceste partie memorative de l'ame ne sert pas seulement aux hommes à apprendre les lettres, mais aussi qu'elle vaut beaucoup aux affaires du monde: pour ce que la souvenance des choses passees fournit d'exemples pour prendre conseil à l'advenir. Au surplus il faut bien prendre garde à destourner les enfans de paroles sales et deshonnestes: Car la parole, comme disoit Democtitus, est l'ombre du faict: et les faut duire et accoustumer à estre gracieux, affables à parler à tout le monde, et saluër volontiers un chascun: car il n'est rien si digne d'estre hay, que celuy qui ne veut pas que lon l'abborde, et qui dedaigne de parler aux gens. Aussi se rendront les enfans plus amiables à ceux qui converseront autour d'eux, quand ils ne tiendront pas si roide, qu'ils ne veuillent du tout rien conceder és disputes et questions qui se pourront esmouvoir entre eux: car c'est belle chose de sçavoir non seulement vaincre, mais aussi se laisser vaincre quelquefois, mesmement és choses où le vaincre est dommageable: car alors la victoire est veritablement Cadmiene, comme lon dit en commun proverbe, c'est à dire, elle tourne à perte et dommage au vaincueur: de quoy j'ay le sage poëte Euripide pour tesmoing en un passage où il dit,
  Quand l'un des deux qui disputent ensemble
  Entre en courroux, plus advisé me semble
  Celuy qui mieux aime coy s'arrester,
  Que de parole ireuse contester.
Au reste ce dequoy plus on doit instruire les jeunes gens, et qui leur est de non moindre, voire j'ose bien dire de plus grande consequence, que tout ce que nous avons dit jusques icy: c'est, qu'ils ne soient delicats ne superflus en chose quelconque, qu'ils tiennent leur langue, qu'ils maistrisent leur cholere, et qu'ils ayent leurs mains nettes. Mais voyons particulierement combien emporte un chacun de ces quatre preceptes, car ils seront plus faciles à entendre en les mettant devant les yeux par exemples: comme, pour commancer au dernier, Il y a eu de grands personnages qui pour s'estre laissez aller à prendre argent injustement, ont respandu tout l'honneur qu'ils avoient amassé au demourant de leur vie: comme Gylippus Laced@emonien, qui pour avoir descousu par dessoubs les sacs pleins d'argent qu'on luy avoit baillez à porter, fut honteusement banny de Sparte. Et quant à ne se courroucer du tout point, c'est bien une vertu singuliere: mais il n'y a que ceux qui sont parfaittement sages qui le puissent du tout faire, comme estoit Socrates, lequel aiant esté fort outragé par un jeune homme insolent et temeraire, jusques à luy donner des coups de pied, et voyent que ceux qui se trouvoient lors autour de luy s'en courrouçoient amerement, et en perdoient patience, et vouloient courir apres: «Comment, leur dit-il, si un asne m'avoit donné un coup de pied, voudriez vous que je luy en redonnasse un autre?» toutefois il n'en demoura pas impuny: car tout le monde luy reprocha tant ceste insolence, et l'appella lon si souvent et tant, le regibbeur et donneur de coups de pied, que finablement il s'en pendit et estrangla luy mesme de regret. Et quand Aristophanes feit jouër la Com@edie qui s'appelle les Nuës, en laquelle il respand sur Socrates toutes les sortes et manieres d'injures qu'il est possible, comme quelqu'un des assistans à l'heure qu'on le farçoit et gaudissoit ainsi, luy demandast: «Ne te courrouces-tu point Socrates, de te voir ainsi publiquement blasonner?» «Non certainement, respondit-il, car il m'est advis, que je suis en ce Theatre, ne plus ne moins qu'en un grand festin, où lon se gaudit joyeusement de moy.» Archytas le Tarentin et Platon en feirent tout de mesme: car l'un estant de retour d'une guerre, où il avoit esté Capitaine general, trouva ses terres toutes en friche: et feit appeller son receveur, auquel il dit, «Se je n'estois en cholere, je te battrois bien.» Et Platon aussi s'estant un jour courroucé à l'encontre d'un sien esclave meschant et <p 6v>gourmand, appella le fils de sa soeur Speusippus, et luy dit, Pren moy ce meschant icy, et me le va fouëtter, car quant à moy je suis courroucé. Mais quelqu'un me dira que ce sont choses bien malaisees à faire et à imiter. Je le sçay bien: toutefois il se faut estudier, à l'exemple de ces grands personnages-là, d'aller tousjours retrenchant quelque chose de la trop impatiente et furieuse cholere: car nous ne sommes pas pour nous egaler ny accomparer à eulx aux autres sciences et vertus non plus, et neantmoins comme estans leurs sacristains et leurs porte-torches, en maniere de parler, ordonnez pour monstrer aux homms les reliques de leur sapience, ne plus ne moins que si c'estoient des Dieux, nous essayons de les imiter, et suyvre leurs pas, en tirant de leurs faicts toute l'instruction qu'il nous est possible. Quant à refrener sa langue, pour ce que c'est le seul precepte des quatre que j'ay proposez qui nous reste à discourir, s'il y a aucun qui estime que ce soit chose petite et legere, il se fourvoye de grande torse du droict chemin: car c'est une grande sagesse, que se sçavoir taire en temps et lieu, et qui fait plus à estimer que parole quelconque: et me semble que pour ceste cause les anciens ont institué les sainctes cerimonies des mysteres, à fin qu'estans accoustumez au silence par le moien d'icelles, nous transportions la crainte apprise au service des Dieux à la fidelité de taire les secrets des hommes. Car on ne se repent jamais de s'estre teu, mais bien se repent on souvent d'avoir parlé: et ce que lon a teu pour un temps, on le peut bien dire puis apres: mais ce que lon a une fois dit, il est impossible de jamais plus le reprendre. J'ay souvenance d'avoir ouy raconter innumerables exemples d'hommes qui par l'intemperance de leur langue se sont precipitez en infinies calamitez entre lesquels j'en choisiray un ou deux, pour esclarcir la matiere seulement. Ptolomeus roy d'Egypte, surnommé Philadelphus, espousa sa propre soeur Arsinoé, and lors y eut un nommé Sotades qui luy dit, Tu fiches l'aiguillon en un pertuis qui n'est pas licite. Pour ceste parole il fut mis en prison, là où il pourrit de misere par un long temps, et paya la peine deuë à son importun caquet: et pour avoir pensé faire rire les autres, il plora luy mesme bien longuement. Autant en feit, et souffrit aussi presque tout de mesme, un autre nommé Theocritus, excepté que ce fut beaucoup plus aigrement. Car comme Alexandre eust escript et commandé aux Grecs, qu'ils preparassent des robbes de pourpre, pour ce qu'il vouloit à son retour faire un solennel sacrifice aux Dieux, pour leur rendre graces de ce qu'ils luy avoient ottroyé la victoire sur les Barbares. Pour ce commandement les villes de la Grece furent contraintes de contribuer quelque somme de deniers par teste: et lors ce Theocritus, «J'ay, dit-il, tousjours esté en doubte de ce qu'Homere appelloit la mort purpuree, mais à ceste heure je l'entens bien.» ceste parole luy acquit la haine et la malveuillance d'Alexandre le grand. Une autre fois pour avoir par un traict de mocquerie reproché au Roy Antigonus, qu'il estoit borgne, il le meit en un courroux mortel, qui luy cousta la vie: car aiant Eutropion maistre cueux du Roy esté elevé en quelque degré, et en quelque charge à la guerre, le Roy luy ordonna qu'il allast devers Theocritus pour luy rendre compte, et le recevoir aussi reciproquement de luy. Eutropion le luy feit entendre, et alla et vint par plusieurs fois vers luy pour cest effect, tant qu'à la fin Theocritus luy dit: «Je voy bien que tu me veulx mettre tout crud sur table, pour me faire manger à ce Cyclops.» reprochant à l'un qu'il estoit borgne, et à l'autre qu'il estoit cuisinier. Et lors Eutropion luy repliqua sur le champ, Ce sera doncques sans teste: car je te feray payer la peine que merite ceste tienne langue effrenee, et ce tien langage forcené. comme il feit, car il alla incontinent rapporter le tout au Roy, qui envoya aussi tost trencher la teste à Theocritus. Outre les susdits preceptes, il fauit encore de jeunesse accoustumer les enfans à une chose qui est tressaincte, c'est, qu'ils dient tousjours verité, pour ce que le mentir est un vice servil, digne d'estre de tous hay, et non <p 7r>pardonnable aux esclaves mesmes, qui ont un peu d'honnesteté. Or quant à tout ce que j'ay discouru et conseillé par cy devant, touchant l'honesteté, modestie, et temperance des jeunes enfans, je l'ay dit franchement et resoluëment, sans en rien craindre ne douter: mais quant au poinct que je veux toucher maintenant, je n'en suis pas bien certain, ne bien resolu, ains en suis comme la balance qui est entre deux fers, et ne panche point plus d'un costé que d'autre: tellement que je fais grande doute, si je le doy mettre en avant, ou bien le destourner: mais pour le moins faut-il prendre la hardiesse de declarer que c'est. La question est, Si lon doit permettre à ceux qui aiment les enfans, de converser et hanter avec eux, ou bien les en reculer et chasser arriere, de sorte qu'ils n'en approchent, ny ne parlent aucunement à eux. Car quand je considere certains peres severes et austeres de nature, qui pour la crainte qu'ils ont que leurs enfans ne soient violez, ne veulent aucunement souffrir, que ceux qui les aiment parlent en sorte quelconque à eux: je crains fort d'en establir et introduire la coustume: mais aussi quand de l'autre costé je viens à me proposer Socrates, Platon, Xenophon, Aeschines, Cebes, et toute la suitte de ces grands personnages, qui jadis ont approuvé la façon d'aimer les enfans, et qui par ce chemin ont poulsé de jeunes gens à apprendre les sciences, et à s'entremettre du gouvernement de la chose publique, et se former au moule de la vertu, je deviens alors tout autre, et encline à vouloir imiter et ensuivre ces grands hommes-là, lesquels ont Euripide pour tesmoing en un passage où il dit,
  Amour n'est pas tousjours celuy du corps,
  Un autre y a qui n'appéte rien, fors
  L'ame qui soit vestue d'innocence,
  De chasteté, justice, et continence.
Aussi ne faut-il pas laisser derriere un passage de Platon, là où il dit moitie en riant, moitié à bon esciant, qu'il faut que ceux qui ont fait quelques grandes prouësses en un jour de battaille, au retour ayent privilege de baiser tel qu'il leur plaira entre les beaux. Je diray donc, qu'il faut chasser ceux qui ne desirent que la beauté du corps, et admettre ceux qui ne cerchent que la beauté des ames: ainsi faut-il fuïr et defendre les sortes d'amour, qui se prattiquent à Thebes et en Elide, et ce que lon appelle le ravissement en Candie, mais bien le faut-il recevoir tel comme il se prattique à Athenes, et en Laced@emone: toutefois quant à cela, chacun suyve en ce propos l'opinion qu'il en aura, et ce que bon luy semblera. Au reste aiant desormais assez discouru touchant l'honnesteté et bonne nourriture des enfans, je passeray maintenant à l'aage de l'adolescence, apres que j'auray seulement dit ce mot, Que j'ay souvent repris et blasmé ceux qui ont introduit une tresmauvaise coustume de bailler bien des maistres et gouverneurs aux petits enfans, et puis lascher tout à un coup la bride à l'impetuosité de l'adolescence: là où, au contraire, il falloit avoir plus diligemment l'oeil, et faire plus soigneuse garde d'eux qu'il ne falloit pas des jeunes enfans: car qui ne sçait que les fautes de l'enfance sont petites, legeres, et faciles à rhabiller, comme de n'avoir pas bien obey à leurs maistres, ou avoir failly à faire ce qu'on leur avoit ordonné: mais au contraire, les pechez des jeunes gens en leur adolescence, bien souvent sont enormes et infames, comme une yvrongnerie, une gourmandise, larcins de l'argent de leurs peres, jeux de dez, masques et mommeries, amours de filles, adulteres de femmes mariees. Pourtant estoit-il convenable de contenir et refrener leurs impetueuses cupiditez par grand soing et grande vigilance: car ceste fleur d'aage-là ordinairement s'espargne bien peu, et est fort chatouilleuse et endemenee à prendre tous ses plaisirs, tellement qu'elle a grand besoing d'une grande et forte bride: et ceux qui ne tirent à toute force à l'encontre pour la retenir, ne se donnent de garde, qu'ils laissent à leur esprit la bride lasche à toute licence de mal faire. C'est pourquoy il faut que les bons et sages peres, principalement <p 7v>en cest aage là, facent le guet, et tiennent en bride leurs jeunes jouvenceaux, en les preschant, en les menassant, en les priant, en leur remonstrant, en leur conseillant, en leur promettant, en leur mettant devant les yeux des exemples d'autres, qui pour avoir ainsi esté debordez et abandonnez à toutes voluptez se sont abysmez en grandes miseres et griefves calamitez: et au contraire, d'autres qui pour avoir refrené leurs concupiscences ont acquis honneur et glorieuse renommee: «car ce sont comme les deux elements et fondements de la vertu, l'Espoir de pris, et la Crainte de peine:» pource que l'esperance les rend plus prompts à entreprendre toutes choses belles et louables, et la crainte les rend tardifs à en oser commettre de vilaines et reprochables. Brief il les faut bien soigneusement divertir de hanter toutes mauvaises compaignies: autremenmt ils rapporteront tousjours quelque tache de la contagion de leur meschanceté. C'est ce que Pythagoras commandoit expressément en ces preceptes @enigmatiques sous paroles couvertes, lesquels je veux en passant exposer, pour ce qu'ils ne sont pas de petite efficace pour acquerir vertu: comme quand il disoit, «Ne gouste point de ceux qui ont la queuë noire:» c'est autant à dire comme, ne frequente point avec hommes diffamez et denigrez pour leur meschante vie. «Ne passe point la balance:» c'est à dire, qu'il faut faire grand compte de la Justice, et se donner bien garde de la transgresser. «Ne te sied point sur le boisseau:» c'est à dire, qu'il faut fuir oisiveté pour se prouvoir des choses necessaires à la vie de l'homme. «Ne touche pas à tous en la main:» c'est à dire, ne contracte pas legerement avec toute personne. «Ne porter pas un anneau estroit: c'est à dire, qu'il faut vivre une vie libre, et ne se mettre pas soy-mesme aux ceps. «N'attizer pas le feu avec l'espee:» c'est à dire n'irriter pas un homme courroucé: car il n'est pas bon de le faire, ains faut ceder à ceux qui sont en cholere. «Ne manger pas son coeur:» c'est à dire, n'offenser pas son ame et son esprit en le consumant de cures et d'ennuis. «S'abstenir de febves:» c'est à dire, ne s'entremettre point du gouvernement de la chose publique, pour ce qu'anciennement on donnoit les voix avec des febves, et ainsi procedoit-on aux elections des Magistrats. «Ne jetter pas la viande en un pot à pisser:» c'est, qu'il ne faut pas mettre un bon propos en une meschante ame: car la parole est comme la nourriture de l'ame, laquelle devient pollue par la meschanceté des hommes. «Ne s'en retourner pas des confins:» c'est à dire quand on se sent pres de la mort, et que lon est arrivé aux extremes confins de ceste vie, le porter patiemment, et ne s'en descourager point. Mais à tant je retourneray à mon propos. Il faut, comme j'ay dit au paravant, eslongner les enfans de la compaignie et frequentation des meschans, specialement des flatteurs. Car je repeteray en cest endroit ce que j'ay dit souvent ailleurs, et à plusieurs peres: c'est qu'il n'est point de plus pestilent genre d'hommes, et qui gaste d'avantage ne plus promptement la jeunesse, que font les flatteurs, lesquels perdent et les peres et les enfans, rendans la vieillesse des uns, et la jeunesse des autres miserable, leurs presentans en leurs mauvais conseils un appast qui est inevitable, c'est la volupté, dont ils les emorchent. Les peres riches preschent leurs enfans de vivre sobrement ceux-cy les incitent à yvrongner: ceux-là les convient à estre chastes, ceux-cy à estre dissolus: ceux-là à espargner, ceux-cy à despendre: ceux là, à travailler, ceux cy à jouër et ne rien faire: disans, qu'est-ce que de nostre vie? ce n'est qu'un poinct de temps: il faut vivre pendant que lon a le moyen, et non pas languir. Qu'est-il besoing se soucier des menaces d'un pere qui n'est qu'un vieil resueur, qui radotte, et a la mort entre les dents? un de ces matins nous le porterons en terre. Un autre viendra qui luy amenera quelque garce prise en plein bordeau, et luy donnera à entendre * qu'elle sera sa femme: Les autres lisent et luy produira sa femme. pour à quoy fournir, le jeune homme desrobbera son pere, et ravira en un coup ce que le bon homme aura espargné de longue main, pour l'entretenement de sa vieillesse. Brief, c'est une malheureuse generation. Ils font semblant <p 8r>d'estre amis, et jamais ne disent une parole franche: ils caressent les riches, et mesprisent les pauvres. Il semble qu'ils ayent appris l'art de chanter sur la lyre pour seduire les jeunes gens: ils esclattent quand ceux qui les nourrissent font semblant de rire: hommes faulx et supposez, et la bastardise de la vie humaine, qui vivent au gré des riches, estans nez libres de condition, et se rendans serfs de volonté: qui pensent qu'on leur fait outrage, s'ils ne vivent en toute superfluité, et si on ne les nourrit plantureusement sans rien faire: tellement que les peres qui voudront faire bien nourrir leurs enfans, doivent necessairement chasser d'aupres d'eux ces mauvaises bestes-là: et aussi en faut-il esloigner leurs compaignons d'eschole, s'il y en a aucuns vicieux, car ceux-là seroient suffisans pour corrompre et gaster les meilleures natures du monde. Or sont bien les regles que j'ay jusques icy baillees, toutes bonnes, honestes et utiles: mais celle que je veux à ceste heure declarer est equitable et humaine: c'est, que je ne voudrois point que les peres fussent trop aspres et trop durs à leurs enfans, ains desirerois qu'ils laissassent aucunefois passer quelque faute à un jeune homme, se souvenans qu'ils ont autrefois esté jeunes eux-mesmes. Et tout ainsi que les medecins meslans et destrempans leurs drogues qui sont ameres avec quelque jus doux, ont trouvé le moyen de faire passer l'utilité parmy le plaisir: aussi faut-il que les peres meslent l'aigreur de leurs reprehensions avec la facilité de clemence: et que tantost ils laschent un petit la bride aux appetis de leurs enfans, et tantost aussi ils leur serrent le bouton, et leur tiennent la bride roide, en supportant doucement et patiemment leurs fautes: ou bien s'ils ne peuvent faire qu'ils ne s'en courroucent, à tout le moins que leur courroux s'appaise incontinent. Car il vaut mieux qu'un pere soit prompt à se courroucer à ses enfans, pourveu qu'il s'appaise aussi facilement, que tardif à se courroucer, et difficile aussi à pardonner: car quand un pere est si severe qu'il ne veut rien oublier, ne jamais se reconcilier, c'est un grand signe qu'il hait ses enfans: pourtant fait-il bon quelquefois, ne faire pas semblant de veoir aucunes de leurs fautes, et se servir en cest endroit de l'ouyë un peu dure et de la veuë trouble qu'apporte la vieillesse ordinairement: de sorte qu'ils ne facent pas semblant de voir ce qu'ils voient, ne d'ouïr ce qu'ils oyent. Nous supportons bien quelques imperfections de nos amis, trouverons-nous estrange de supporter celles de nos enfans? bien souvent que nos serviteurs yvrongnent, nous ne voulons pas trop asprement recercher leur yvrongnerie. Tu as esté quelquesfois estroit envers ton fils, sois luy aussi quelquefois large à luy donner. Tu t'es aucunefois courroucé à luy, une autrefois pardonne luy. Il t'a trompé par l'entremise de quelqu'un de tes domestiques mesmes, dissimule-le, et maistrise ton ire. Il aura esté en l'une de tes mestairies, ou il aura pris et vendu, peut estre, une paire de boeufs: il viendra le matin te donner le bon jour sentant encore le vin, qu'il aura trop beu avec ses compaignons le jour de devant, fais semblant de l'ignorer: ou bien il sentira le perfum, ne luy en dis mot. ce sont les moyens de domter doucement une jeunesse petillante. Vray est que ceux qui sont de leur nature sujects aux voluptez charnelles, et ne veulent pas prester l'oreille quand on les reprend, il les faut marier, pource que c'est le plus certain arrest, et le meilleur lien que lon sçauroit bailler à la jeunesse: et quand on est venu à ce poinct-là, il leur faut cercher femmes qui ne soient ne trop plus nobles, ne trop plus riches qu'eux: car c'est un precepte ancien fort sage, Pren la selon toy: pour ce que ceux qui les prennent beaucoup plus grandes qu'eux, ne se donnent garde qu'ils se trouvent non marys de leurs femmes, mais esclaves de leurs biens. J'adjousteray encore quelques petits advertissements, et puis mettray fin à mes preceptes. Car devant toutes choses il faut que les peres se gardent bien de commettre aucune faute, ny d'omettre aucune chose qui appartienne à leur droit, à fin qu'ils servent de vif exemple à leurs enfans, et qu'eux regardans à leur vie, comme dedans un clair miroir, s'abstiennent à leur exemple de <p 8v>faire et de dire chose qui soit honteuse: car ceux qui reprennent leurs enfans des fautes qu'ils commettent eux-mesmes, ne s'advisent pas, que soubs le nom de leurs enfans il se condamnent eux-mesmes: et generalement tous ceux qui vivent mal ne se laissent pas la hardiesse d'oser seulement reprendre leurs esclaves, tant s'en faut qu'ils peussent franchement tanser leurs enfans. Mais, qui pis est, en vivant mal ils leur servent de maistres et de conseillers de mal faire: car là où les vieillards sont deshontez, il est bien force que les jeunes gens soient de tout poinct effrontez: pourtant faut-il tascher de faire tout ce que le devoir requiert, pour rendre les enfans sages, à l'imitation de celle nobles Dame Eurydicé, laquelle estant de nation Esclavonne, et par maniere de dire triplement barbare, neantmoins pour avoir moyen de pouvoir instruire elle-mesme ses enfans, prit la peine d'apprendre les lettres, estant desja bien avant en son aage. L'Epigramme qu'elle en feit, et qu'elle dedia aux Muses, tesmoigne assez comment elle estoit bonne mere, et combien elle aimoit cherement ses enfans:
  Eurydicé Hierapolitaine
  A de ces vers aux Muses fait estraine
  Qui en son coeur luy feirent concevoir
  L'honneste amour d'apprendre et de sçavoir:
  Si que ja mere, et ses fils hors d'enfance,
  Pour acquerir des lettres cognoissance,
  Où sont compris des Sages les discours,
  Elle donna travail à ses vieux jours.
Or de pouvoir observer toutes les regles et preceptes ensemble, que nous avons cy dessus declarez, à l'adventure est-ce chose qui se peult plustost souhaitter, que conseiller: mais d'en imiter et ensuivre la plus grande partie, encor qu'il y faille de l'heur et de la prosperité, si est-ce chose dont l'homme par nature peult bien estre capable, et dequoy il peult bien venir à bout.

Comment il faut que les jeunes gens lisent LES POETES, ET FACENT LEUR PROFIT DES POESIES. Ce Traicté n'est proprement utile qu'à ceux qui lisent les anciens Poëtes Grecs ou Latins, pour se garder d'en prendre impression d'opinions dangereuses pour la religion ou pour les moeurs.
CE que le Poëte Philoxenus disoit, qu'entre les chairs celles estoient plus savoureuses qui estoient les moins chairs: et entre les poissons, ceux qui estoient les moins poissons: s'il est vray ou non, Seigneur Marcus Sedatus, laissons-le decider et juger à ceux qui ont, comme disoit Caton, le palais plus aigu et plus sensitif que le coeur. Mais que les bien fort jeunes personnes prennent plus de plaisir, qu'ils obeïssent plus volontiers, et qu'ils se laissent plus facilement mener aux discours de la Philosophie, qui tiennent moins du Philosophe, et qui semblent plus tost estre dits en jouant qu'à bon esciant, c'est chose toute evidente et notoire: car nous voyons, qu'en lisant non seulement les fables d'Aesope, et les fictions des Poëtes: mais aussi le livre de Heraclides intitulé Abaris, et de Lycon <p 9r>d'Ariston, là où sont les opinions que les Philosophes tiennent touchant l'ame, meslees parmy des contes faicts à plaisir, ils sont par maniere de dire ravis d'aise et de joye. Pourtant faut-il bien avoir l'oeil à ce qu'ils soient non seulement honnestes és voluptez du boire et du manger, mais encore plus les accoustumer à user sobrement du plaisir et de la delectation en ce qu'ils liront ou escouteront, comme d'une saulse appetissante, pour en tirer et faire mieux savourer ce qu'il y aura de salutaire et de profit: car les portes closes d'une ville ne la garderont pas d'estre prise, si elle reçoit les ennemis par une seule qui soit demouree ouverte: ny la continence és voluptez des autres sentiments ne preservera pas un jeune homme d'estre depravé, si par mesgarde il se laisse aller aux plaisirs de l'ouye: ains d'autant qu'elle approche plus pres du propre siege de l'entendement et de la raison, qui est le cerveau: d'autant blesse et gaste elle plus celuy qui la reçoit, si lon n'en fait bien soigneuse garde. Parquoy n'estant à l'adventure pas possible ny profitable avec, interdire de tout point la lecture des poëtes à ceux qui sont ja de l'aage de tons fils Cleander, et du mien Soclarus, gardons les, je te prie, bien diligemment, comme ceux qui ont plus grand besoing de guide et de conduitte en leurs lectures, qu'ils n'ont pas en leurs alleures. C'est la raison pour laquelle il m'a semblé, que je te devois envoyer par escrit ce que n'agueres je discouru touchant les escrits des poëtes, à fin que tu le lises, et que si tu treuves que les raisons y deduittes ne soient de moindre efficace et vertu que les pierres que lon appelle Amethystes, que quelques uns prennent, et se les attachent autour du col pour se garder d'enyvrer en leurs banquets, où ils boivent d'autant, tu en faces part et les communiques à ton Cleander, et en preoccupes son naturel, qui pour n'estre pesant ny endormy en chose quelconque, ains par tout esveillé, vehement et vif, en sera de tant plus facile à mener par tels advertissements:
  Au chef du poulpe il y a quelque bien,
  Et quelque chose aussi qui ne vault rien.
C'est pour ce que la chair en est plaisante au goust, à qui la mange, mais elle fait songer de mauvais songes, et imprime en la fantasie des visions estranges et turbulentes, ainsi comme lon dit: aussi y a il en la poësie beaucoup de plaisir, et bien de quoy repaistre et entretenir l'entendement d'un jeune homme de bon esprit, mais il n'y a pas moins aussi de quoy le troubler et le faire vaciller, si son ouye n'est guidee et regie par sage conduite. Car on peult bien dire, non seulement de la terre d'Aegypte, mais aussi de la poësie,
  Drogues y a pesle-mesle à foison,
  De medecine, et aussi de poison,
  Qu'elle produit à ceux-là qui s'en servent.
  Leans caché est amour gracieux,
  Desir, attraict, plaisir delicieux,
  Et doux parler, qui bien souvent abuse
  Des plus sçavans et des plus fins la ruse.
Car la maniere dont elle trompe ne touche point à ceux qui sont trop grossiers et trop lourds: ainsi comme respondit un jour Simonides, quand on luy demanda pourquoy il ne trompoit les Thessaliens aussi bien comme les autres Grecs: pour ce, dit-il, qu'ils sont trop sots et trop ignorans pour estre trompez par moy. Et Gorgias le Leontin souloit dire, que la Trag@edie estoit une sorte de tromperie, de laquelle celuy qui avoit trompé estoit plus juste, que celuy qui n'avoit point trompé: et celuy qui en avoit esté trompé estoit plus sage, que celuy qui ne l'avoit point esté. Comment ferons nous doncques? contraindrons nous les jeunes gens de monter sur le brigantin d'Epicurus, pour passer par devant et fuir la poësie, en leur plastrant et bouschant les oreilles avec de la cire non fondue, ne plus ne moins que feit jadis <p 9v>Ulysses à ceux d'Ithace? ou si plus tost environnans et attachans leur jugement avec les discours de la vraye raison, pour les engarder qu'ils ne branlent, et qu'ils n'enclinent par le moyen des allechements du plaisir, à ce qui leur pourroit nuyre, nous les redresserons et preserverons? Car Lycurgus le fils du fort Dryas n'eut pas l'entendement sain ne bon quand il feit par tout son royaume couper et arracher les vignes, pour autant qu'il voyoit que plusieurs se troubloient de vin et s'enyvroient: là où il devoit plus tost en approcher les Nymphes, qui sont les eaux des fonteinse, et retenir en office un dieu fol et enragé, comme dit Platon, par un autre sage et sobre: car la meslange de l'eau avec le vin luy oste la puissance de nuyre, et non pas ensemble la force de profiter: aussi ne devons nous pas arracher ny destruire la poësie, qui est une partie des lettres et des muses: Mais là où les fables et fictions estranges et theatriques d'icelle, pour la grande et singuliere delectation qu'elles donnent en les lisant, se voudroient presumptueusement elever, dilater et estendre jusques à imprimer quelque mauvaise opinion, alors mettans la main au devant, nous les reprimerons et arresterons: et là où la grace sera conjointe avec quelque sçavoir, et la douceur attrayant du langage ne sera point sans quelque fruict, et quelque utilité, là nous y introduirons la raison de philosophie, et descouvrirons le profit qui y sera. Car ainsi comme la Mandragore croissant aupres de la vigne, et transmettant par infusion sa force naturelle au vin qui en sort, cause puis apres, à ceux qui en boivent, une plus douce et plus gracieuse envie de dormir: aussi la Poësie prenant les raisons et arguments de la philosophie, en les meslant parmy des fables, en rend la science plus aisee et plus aggreable à apprendre aux jeunes gens. Au moyen dequoy, ceux qui desirent à bon escient philosopher, ne doivent pas rejeter les oeuvres de poësie, mais plus tost cercher à philosopher dedans les escripts des poëtes, en s'accoustumant à trier et separer le profit d'avec le plaisir, et l'aimer: autrement, s'il n'y a de l'utilité, le trouver mauvais, et le rebuter: car aimer le profit qui en vient, est certes le commancement de bien apprendre, et comme dit Sophocles,
  Qui bien commance en toute chose, il semble
  Qu'apres la fin au principe resemble.
En premier lieu doncques, le jeune homme que nous voudrons introduire à la lecture des Poëtes, nous l'advertirons qu'il ne doit rien avoir si bien imprimé en son entendement, ne si à la main, que ce commun dire,
  Communément Poëtes sont menteurs.
Et mentent aucunefois volontairement, et aucunefois malgré eux: volontairement, pour ce que desirans plaire aux oreilles, ce que la plus part des lisans demandent, ils estiment la verité plus austere pour le faire, que non pas le mensonge: car la verité racontant la chose comme de faict elle a esté, encor que l'issue en soit mal-plaisante, ne laisse pas pourtant de la dire: mais un conte qui est inventé à plaisir, se glisse facilement, et se destourne habilement de ce qui ennuye à ce qui chatouille d'aise et de plaisir: car il n'y a rime, ny carme, ny langage figuré, ny hautesse de style, ny translation bien prise, ny douce liaison de paroles bien coulantes, qui ait tant de grace, ny tant de force d'attraire, et de retenir, comme a la disposition d'un conte fait à plaisir, bien entrelassé et bien deduit. Mais ne plus ne moins qu'en la peinture, la couleur a plus d'efficace pour esmouvoir, que n'a le simple traict, à cause de je ne sçay quelle resemblance d'homme qui deçoit nostre jugement: aussi és poësies, le mensonge meslé avec quelque verisimilitude, excite plus, et plaist d'avantage, que ne sçauroit faire tout l'estude que lon sçauroit employer à composer de beaux carmes, ny à bien polir son langage, sans meslange de fables et de fictions poëtiques: d'où vient que l'ancien Socrates, qui toute sa vie avoit fait grande profession de combattre pour la defense de la verité, s'estant un jour voulu mettre à la poësie, à cause de quelques <p 10r>illusions qu'il avoit euës en songeant, ne se trouva point, à l'essay, propre ny ayant bonne grace à inventer des menteries: au moyen dequoy il meit en vers quelques unes des fables d'Aesope, comme ny ayant point de poësie, là où il n'y a point de menterie. Car il y a bien des sacrifices où lon ne danse point, et où lon ne jouë point des fleutes, mais nous ne sçavons point de poësie, où il n'y ait point de fiction et de menterie: pour ce que les vers d'Empedocles, les carmes de Parmenides, le livre de la morsure des bestes venimeuses, et des remedes de Nicander, et les sentences de Theognis, ce sont oraisons qui ont emprunté de la poësie la hautesse du style, et la mesure des syllabes, ne plus ne moins qu'une monture, pour eviter la bassesse de la prose. Quand donques il y a és compositions poëtiques quelque chose estrange et fascheuse ditte touchant les Dieux ou demy-dieux, ou touchant la vertu de quelque excellent personnage et de grand renom, celuy qui reçoit cela comme une verité, s'en va gasté et corrompu en son opinion: mais celuy qui se souvient tousjours, et se rameine devant les yeux les charmes et illusions, dont la poësie se sert ordinairement à controuver et inventer des fables, et qui luy peut dire à tout propos,
  O tromperesse estant plus maculee
  Que n'est la peau de l'Once tavelee,
pourquoy est-ce qu'en jouant tu fronces tes sourcils, et pourquoy en me trompant fais-tu semblant de m'enseigner? celuy-là n'en souffrira jamais rien de mal, ny ne recevra en son entendement aucune mauvaise impression, ains se reprendra soy-mesme, quand il aura peur de Neptune, craignant qu'il n'ouvre et ne fende la terre jusques à descouvrir les enfers, et reprendra aussi Apollo se courrouceant pour le premier homme du camp des Grecs,
Aegistus qui tua Agamemnon.
  Luy qui si haut ses louanges chantoit,
  Luy qui propos semblables en contoit,
  Qui au festin luy-mesme estoit assis,
  C'est celuy seul qui l'a, non autre, occis.
Aussi reprimera-il les larmes d'Achilles trespassé, et d'Agamemnon aux enfers, qui pour le desir de revivre, et le regret de ceste vie, tendent leurs foibles et debiles mains: et si d'adventure il se trouve aucunefois troublé de passions, et surpris d'enchantement et ensorcellement, il ne feindra point de dire en soy-mesme,
  Retourne t'en vistement sans sejour
  Là sus où est la lumiere du jour:
  Et retien bien fermement en memoire
  Tout ce qui est dedans ceste umbre noir,
  Pour le conter cy apres à ta femme.
Homere a dit plaisamment ce mot-là, au lieu de son Odyssee où il descrit les enfers, comme estant un conte propre à faire devant les femmes, à cause de la fiction, Ce sont doncques semblables choses que les Poëtes feignent volontairement, mais il y en a d'autres en plus grand nombre, qu'ils ne feignent et ne controuvent pas, ains pour ce qu'ils les pensent et les croyent eux-mesmes ainsi, ils nous attachent la faulseté, comme ayant Homere dit de Jupiter,
  Deux sorts de mort il meit en la balance,
  L'un d'Achilles, l'autre de la vaillance
  Du preux Hector, lesquels il soubs-pesa
  Par le milieu: mais d'Hector plus pesa
  Le sort fatal, tirant sa destinee
  Vers la maison aux ombres assignee,
  Ainsi Phoebus adonc l'abandonna.
Aeschylus a adjousté à ceste fiction toute une Trag@edie entiere, laquelle il a intitulee, <p 10v>Le pois ou la balance des ames: faisant assister à l'un des bassins de la balance de Jupiter, d'un costé Thetis, et de l'autre costé l'Aurore, lesquelles prient pour leurs fils qui combattent: et neantmoins il n'est homme qui ne voye clairement, que c'est chose feinte, et fable controuvee par Homere, pour donner plaisir, et apporter esbahissement au lecteur. Mais ce passage,
  C'est Jupiter qui meut toute la guerre,
  Dont les humains sont travaillez sur terre. Et cestuy- cy,
  Dieu sourdre fait de la guerre achoison
  Quand ruiner il veut une maison:
Tous tels propos sont par eux affermez selon la creance et l'opinion qu'ils ont: en quoy ils sement parmy nous, et nous communiquent l'erreur et l'ignorance, en laquelle ils sont touchant la nature des Dieux. Semblablement les estranges merveilles des enfers, et les descriptions qu'ils en font, esquelles par paroles effroyables ils nous peignent et impriment des apprehensions et imaginations de fleuves brulans, de lieux horribles, de tourments espouventables: il n'y a personne qui n'entende bien qu'il y a bien de la fable et de la fiction en cela, ne plus ne moins qu'és viandes que lon ordonne aux malades, il y a quant-et-quant beaucoup de la force des drogues medicinales. Car ny Homere, ny Pindare, ny Sophocles, n'ont point escrit ces choses des enfers, pensans qu'elles fussent ainsi:
  Là où les rivieres dormantes
  De la nuict aux eaux croupissantes,
  Rendent un brouillas infiny
  De tenebres en l'air bruny.
Et,   Vers le rocher tout blanc sur le rivage
  De l'Ocean dresserent leur voyage.
Et,   C'est le reflux de l'abysme profond;
  Par où lon va des enfers au noir fond.
Et quant à ceux qui redoutent la mort, ou qui la regrettent et lamentent, comme chose pitoyable, ou la privation de sepulture, comme chose miserable, en telles paroles,
  Ne m'abandonne ainsi sans sepulture,
  En t'en allant, sans plorer ma mort dure.
Et,   L'ame prenant hors du corps sa volee,
  En souspirant aux enfers est allee,
  Pour le regret de laisser en douleur,
  Avant son temps, de jeunesse la fleur.
Et,   Ne me tuez avant que je sois meure,
  Me contraignant d'aller faire demeure
  Entre les morts, soubs la terre pesante:
  La lumiere est à voir trop plus plaisante.
Toutes telles paroles (di-je) sont de personnes passionnees, et ja prevenues d'erreur d'opinion: pourtant nous esmeuvent et troublent elles d'avantage, quand elles nous trouvent pleins de la passion et de la foiblesse de coeur, dont elles procedent. Au moyen dequoy, il se faut de bonne heure prouveoir et preparer alencontre, ayans tousjours ceste sentence qui nous sonne aux aureilles, La poësie ne se soucie pas gueres de dire verité: et si y a plus, que la verité de telles choses est tres-difficile à trouver et à comprendre, voire à ceux mesmes qui ne travaillent à autre besongne, qu'à cercher l'intelligence et la cognoissance de ce qui est, ainsi comme eux- mesmes le confessent: auquel propos il servira d'avoir tousjours en main ces vers d'Empedocles,
  Il n'y a oeil d'homme qui le sçeust voir,
  Ny de l'ouir aureille n'a pouvoir,
<p 11r>   Et n'est esprit humain qui peust estendre
  Son pensement jusques à le comprendre.
Et ceux-cy de Xenophanes,
  Il ne sera, et n'a oncques esté
  Homme qui sçeust avec certaineté
  Que c'est des Dieux, ny de tout l'univers,
  Dequoy je vais discourant en mes vers.
Semblablement aussi les paroles de Socrates en Platon, s'excusant avec serment, qu'il ne sçait et n'entend rien de ces choses- là : car par ce moyen les jeunes hommes adjousteront moins de foy au dire des poëtes touchant cela, en l'inquisition dequoy ils verront que les Philosophes mesmes se perdent et s'esblouissent. Encore arresterons nous d'avantage la creance du jeune homme, que nous voudrons mettre à la lecture des Poëtes, quand premier que d'y entrer nous luy figurerons et descrirons, que c'est de la Poësie: en luy faisant entendre, que c'est un art d'imiter, et une science respondante à la peinture: et luy alleguant non seulement ce commun dire que est en la bouche de tout le monde, Que la Poësie est peinture parlante, et la peinture une Poësie muette: mais aussi luy enseignant, que quand nous voyons un lezard bien peint, ou un singe, ou la face d'un Thersites, nous y prenons plaisir, et le louons à merveilles, non comme chose belle de soy, ains bien contrefaitte apres le naturel: car ce qui est laid de soy, ne peut estre beau: mais l'art de bien faire resembler soit chose belle, ou chose laide, est tousjours estimee: et au contraire, qui voulant portraire un laid corps feroit une belle image, ne feroit chose ny bien seante, ny semblable. Il se trouve des peintres qui prennent plaisir à peindre des choses estranges et monstrueuses, comme Timomachus, qui peignit en un tableau, comme Medee tua ses propres enfans: et Theon, comme Orestes tua sa mere: Parrasius, la fureur et rage simulee d'Ulysses: et Chaerephanes qui contrefeit des lascifs et impudiques embrassements d'hommes et de femmes. Esquels arguments, et semblables, par accoustumance de souvent luy recorder, il faut faire que le jeune homme entende, que lon ne louë pas le faict en soy, du quel on voit la representation, mais l'artifice de celuy qui l'a peu si ingenieusement, et si parfaittement representer au vif. Pareillement aussi pour ce que la poësie represente quelquefois par imitation, de meschants actes, des passions mauvaises, et des moeurs vicieuses et reprochables, il faut que le jeune homme sçache, que ce que lon admire en cela, et que lon trouve singulier, il ne le doit pas recevoir comme veritable, ny l'approuver comme bon, ains le louër seulement comme bien convenable et bien approprié à la personne, et à la matiere subjette: car tout ainsi comme il nous fasche et nous desplait quand nous oyons ou le grongnement d'un pourceau, ou le cry que fait une rouë mal ointe, ou le sifflement des vents, ou le mugissement de la mer: mais si quelque bouffon et plaisant le sçait bien contrefaire, comme Parmeno jadis contrefaisoit le cochon, et un Theodorus les grandes rouës à puiser de l'eau des puits, nous y prenons plaisir. Semblablement aussi fuyons nous une personne malade ou pourrie d'ulceres, comme chose hydeuse à voir, et neantmoins quand nous venons à voir le Philoctetes d'Aristophon, et la Jocasta de Silanion, où l'un est descrit, comme tombant par pieces, et l'autre comme rendant l'esprit, nous en recevons delectation grande: aussi le jeune homme lisant ce que Thersites un plaisant, ou Sisyphus un amoureux desbaucheur de filles, ou Batrachus un maquereau, va disant ou faisant, soit instruict et adverty de louër l'art et la suffisance de celuy qui les a bien sçeu naïfvement representer, mais au demourant de blasmer et detester les actions et conditions qu'il represente: car il y a grande difference entre representer bien, et representer chose bonne: pource que le representer bien, c'est à dire, naïfvement et proprement ainsi qu'il appartient: or les choses deshonnestes sont propres et convenables aux personnes <p 11v>deshonnestes. Et comme les souliers du boiteux Demonides, qui avoit les pieds bots, lesquels ayant perdus, il prioit aux Dieux qu'ils fussent bons à celuy qui les luy avoit desrobez, ils estoient bien mauvais de soy, mais bons et propres pour luy: Aussi ce propos
  Si violer la justice et le droict
  Il est licite à l'homme en quelque endroict,
  C'est pour regner qu'il le se doit permettre,
  Au demourant rien de mal ne commettre. Et ceux-cy,
  Cerche d'avoir d'homme droict le renom,
  Mais les effects et justes oeuvres non:
  Ains va faisant tout ce, dont tu verras
  Que recevoir du profit tu pourras. Et ceux-cy,
  Si ne la prens, je pers tout un talent,
  Auquel son doire on dit @equivalent:
  Et puis est-il possible que je vive,
  Ayant failly à telle lucrative?
  Pourray-je bien dormir, apres avoir
  Refusé tant d'argent à recevoir?
  Mon ame estant hors de ce monde ostee,
  N'en sera elle aux enfers tormentee,
  Comme ayant trop mauditement mespris
  Contre ce sainct talent d'argent non pris?
Ce sont tous meschants propos, et faulx, mais qui conviennent bien à un Etheocles, à un Ixion, et à un vieillard usurier. Si doncques nous advertissions les jeunes gents, que les Poëtes n'escrivent pas telles choses, comme s'ils les louoyent et les approuvoient, mais que sçachans bien que ce sont mauvais et meschans langages, il les attribuent aussi à de mauvaises et meschantes personnes: en ce faisant ils ne recevront aucunes pernicieuses impressions des poëtes, ains au contraire la suspicion qu'ils prendront de la personne qui parlera, leur fera incontinent trouver mauvaise la parole et la sentence, comme estant faitte ou ditte par une meschante et vicieuse personne. A quoy servira d'exemple ce que fait Paris en Homere, qui s'enfuyant de la battaille s'en va coucher dedans le lict avec la belle Helene: car n'ayant le poëte nulle part ailleurs introduit homme qui aille de plein jour coucher avec sa femme, il monstre assez clairement, qu'il juge et repute telle incontinence reprochable et honteuse. En quoy il faut aussi bien prendre garde, si le poëte mesme en donne point quelque demonstration, qu'il tienne luy-mesme tels langages pour mauvais, ainsi comme a fait Menander au prologue de sa Comedie qu'il appelle Thais:
  Muse dy moy qui est cest effrontee,
  Belle non moins que fine et assettee,
  A ces amants faisant dix mille torts,
  Leur demandant, et les chassant dehors,
  Ne leur portant à nul affection,
  Et leur usant à tous de fiction?
Desquels advertissements Homere entre autres use tressagement: car il reprent et blasme ordinairement les mauvais propos, avant que de les faire dire: et au contraire, il louë et recommande les bons, en ceste maniere,
  Lors il luy teint un propos doux et sage. Et ailleurs,
  En s'approchant, d'un parler luy usa
  Si gracieux, que son ire appaisa.
Et en reprenant le mauvaus avant le coup, il semble qu'il proteste par maniere de dire, et qu'il denonce que lon s'en donne de garde, et que lon ne s'y arreste point, non <p 12r>plus qu'à chose de mauvais et dangereux exemple: comme quand il veut descrire les grosses paroles que dit Agamemnon au presbtre d'Apollo, abusant irreveremment de sa dignité, il met devant,
  Cela au fils d'Atreus point ne pleut,
  Ains de despit que son gros cueur en eut,
  Il renvoya le presbtre malement.
Ce malement signifie, qu'il le renvoya traicté outrageusement, temerairement et superbement, outre toute honesteté du devoir. Aussi fait il prononcer à Achilles des paroles outrageuses et temeraires,
  Yvrongne aux yeux éhontez comme un chien,
  Au coeur de cerf qui de valeur n'a rien.
y adjousant et subjoignant un mesme jugement qu'aux autres,
  Achilles dit, de rechef furieux,
  Au fils d'Atreus propos injurieux,
  N'estant encor point son ire assouvie.
Car il est vraysemblable que rien ne peut estre beau ny honeste, qui soit di asprement et en cholere. Ce qu'il observe non seulement aux paroles, mais aussi aux faicts,
  Ainsi parla, puis au corps despouillé
  Du preux Hector feit un acte fouillé,
  De peu d'honneur, l'estendant sur sa face
  Tout de son long, aupres du lict et place
  Où Patroclus vivant souloit coucher.
Il use aussi fort à propos d'autres reprehensions, apres les choses passees, donnant luy-mesme sa sentence touchant ce qui s'est dit ou fait peu devant, comme, pour exemple, apres la narration de l'adultere de Mars, il fait que les Dieux disent,
  Ce n'est vertu que faire oeuvre illicite,
  Car le boiteux attrape en fin le viste.
Et en un autre passage, apres l'audace presumptueuse de Hector, et sa brave vanteterie il dit:
  Le haut parler d'Hector en se vantant,
  Alla Juno contre luy irritant.
Et touchant le couple de flesche que deslacha Pandarus,
  Ainsi Pallas avec son sainct langage,
  Persuada son esprit trop volage.
Telles sentences doncques, et telles opinins des poëtes, qui sont couchees en paroles expresses, sont aisees à discerner et cognoistre à qui y veut un peu prendre garde: mais encores donnent ils d'autres instructions par les faicts, ainsi comme lon dit, que Euripides respondit un jour à quelques uns qui blasmoient Ixion, en l'appellant malheureux et maudit des Dieux: Aussi ne l'ay-je jamais laissé, ce leur dit-il, sortit hors de l'eschaffaud, que je ne l'aye attaché et cloué bras et jambes à une rouë. Il est bien vray, qu'en Homere, il n'y a point de telle maniere de doctrine, en termes expres, mais qui voudra considerer un peu de pres les fables et fictions qui sont les plus blasmees en luy, il y trouvera au dedans une tres-utile instruction et speculation couverte, combien que quelques uns les tordans à force, et les tirants, comme lon dit, par les cheveux, en expositions allegoriques (ainsi que nous les appellons maintenant, là où les anciens les nommoient Souspeçons) vont disant, que la fiction de l'adultere de Mars avec Venus signifie, que quand la planette de Mars vient à estre conjoincte avec celle de Venus en quelques nativitez, elle rend les personnes enclines à adulteres: mais quand le Soleil vient à se lever là dessus, leurs adulteres sont subjects à estre descouvers et pris sur le faict. Quant à l'embellissement de <p 12v>Juno, et à la fiction du tissu qu'elle emprunta de Venus, ils veulent que cela signifie une purgation et purification de l'air qui se fait quand on approche du feu: comme si le poëte luy mesme ne donnoit pas les solutions et expositions de telles doutes: car en la fable de l'adultere de Venus son intention n'est autre, que de donner à entendre, que la Musique lascive, les chansons dissoluës, et les propos que lon tient sur des mauvais arguments, rendent les moeurs des personnes desordonnees, leurs vies lubriques et effeminees, les hommes subjects à leur plaisir, aux delices, aux voluptez, et aux amours de folles femmes,
  Souvent changer de licts delicieux,
  De baings aussi, et d'habits precieux.
Pourtant fait-il qu'Ulysses commande au Musicien qui chantoit sur la lyre:
  Change propos, et dis en ta chanson
  Du grand cheval de Troye la façon.
Nous donnant la-dessous un bon enseignement, qu'il faut que les Chantres, Musiciens, et Poëtes prennent les arguments de leurs compositions des hommes sages et vertueux: et en la fiction de Juno il a tresbien voulu monstrer, que l'amour et la grace que les femmes gaignent sur les hommes par charmes, sorcelleries et enchantemens, avec fraudes et tromperies, non seulement est chose de peu de duree, mal asseuree, et dont l'homme se lasse, et se fasche bien tost, mais aussi qui se tourne le plus souvent en courroux et aspre inimitié, aussi tost que la volupté en est passee: car il fait que Jupiter en ce lieu-là menasse ainsi Juno, et luy use de telles paroles,
  Tu cognoistras alors, que profité
  Rien ne t'aura du lict la volupté,
  Que me tirant à part hors l'assemblee
  Des Dieux par dol tu as euë à l'emblee.
Car le recit et la representation des oeuvres vicieuses, pourveu qu'à la fin elle rende à ceux qui les ont faittes la honte, le deshonneur et le dommage qu'ils meritent, elle ne nuict point, ains plus tost profite aux escoutans: pour ce que les Philosophes usent d'exemples pris des histoires, pour admonester et instruire les lisans par choses qui realement sont, ou qui ont esté: mais les Poetes inventent et controuvent les choses par lesquelles ils nous veulent enseigner. Qui plus est, tout ainsi comme Melanthius, fust ou en jeu, ou à bon esciant, disoit que l'estat d'Athenes demouroit sur ses pieds, et se maintenoit par la division qui estoit entre les Orateurs, à cause qu'ils ne panchoient pas tous d'un costé, at ainsi par le discord qui regnoit entre ceux qui manioient les affaires, il se faisoit tousjours quelque contrepois alencontre de ce qui estoit dommageable à la chose publique: aussi les contrarietez qui se trouvent entre les dicts des poëtes, ostans reciproquement la foy les uns aux autres, empeschent que ce qu'il y a de dangereux et de nuisible ne soit de si grand pois. Quand donques en approchant telles sentences l'une de l'autre, il nous apparoistra qu'il y aura contradiction evidente, alors il faudra encliner et favoriser à la meilleure: comme,
  Souvent, mon fils, les habitans des cieux
  Font tresbucher les hommes soucieux. Au contraire,
  Il n'y a rien, pour sa faute escuser,
  Si à la main que les Dieux accuser. Et ceux-cy,
  Prend ton plaisir à des biens amasser,
  Non à sçavoir ou vertu prochasser. Au contraire,
  C'est chose trop grossiere, que d'avoir
  Planté de biens, et rien plus ne sçavoir. Et ailleurs,
  A. Qu'est il besoing pour les Dieux que tu meures?
  B. Il est meilleur. faire service aux Dieux
<p 13r>   Ne m'a jamais semblé laborieux.
Toutes telles diversitez et contrarietez de sentences ont leurs solutions prestes à la main, si (comme nous avons dit peu devant) nous addressons le jugement des jeunes gens à adherer à la meilleure. Mais quand il se trouvera quelque propos dit meschamment, et que la response n'y sera pas toute prompte pour le confondre sur le champ, il le faudra lors refuter et condamner par autres sentences contraires que les mesmes poëtes auront escrittes ailleurs, sans autrement s'en offenser ny courroucer à eux, ains estimer que ce sont propos dicts par jeu, ou seulement pour representer le naturel de quelque personnage. Alencontre doncques des fictions qui sont en Homere, quand il fait que les Dieux se jettent les uns les autres du haut en bas, ou qu'ils sont blessez en bataille par les hommes, ou qu'ils tansent les uns aux autres, et qu'ils on debats ensemble, tu pourras sur le champ opposer, si tu veux, ce qu'il dit,
  Tu pouvois bien, si tu eusses voulu,
  Tenir propos qui eussent mieux valu.
Et certainement tu parles, et entens bien mieux les matieres ailleurs en ces passages,
  Les Dieux vivans sans travail à leur aise. Et en cest autre,
  Les Dieux seuls ont joyë perpetuelle. Et ailleurs,
  Les Dieux pour eux ont retenu liesse,
  Et resigné aux hommes la tristesse.
Car ce sont-là les vrayes et certaines opinions que lon doit avoir des Dieux, et toutes ces autres fictions-là ont esté controuvees seulement pour donner plaisir aux lisans. Au cas pareil là où Euripides en un lieu dit,
  Les dieux puissans, trop plus que nous ne sommes,
  Vont abusant nous autres pauvres hommes
  Par plusieurs tours de ruze tromperesse.
Il y faudra adjouster ce qu'il dit trop mieux, et plus veritablement en un autre passage,
  Si quelque mal les Dieux aux hommes font,
  Certainement vrays Dieux plus ils ne sont.
Et comme ainsi soit que Pindare die fort aigrement et vindicativement en un lieu,
  Il faut tout tenter et faire,
  Pour son ennemy défaire:
Il luy faut opposer, voire-mais tu dis toy-mesme en un autre passage,
  Tousjours d'une douceur traistresse
  La fin est pleine de destresse.
Et Sophocles dit en un lieu,
  Le gain tousjours est chose delectable,
  Quoy que n'en soit le moyen veritable.
Mais nous avons entendu de luy en un autre passage,
  Jamais ne fut de bon fruict rapporteur
  Un parler vain et langage menteur.
Et à l'encontre de ces propos qui se lisent touchant l'avoir et la richesse,
  Richesse prend ce qui est accessible,
  Et ce qui est du tout inaccessible.
Et,   Possible n'est que de ses amours puisse
  Jouïr le pauvre, encor qu'il en jouisse.
Au contraire,
  Langue diserte est cause qu'un visage
  Laid et hideux nous semble beau et sage.
On luy peut mettre à l'encontre plusieurs autres bonnes sentences de Sophocles mesme:
<p 13v>   L'homme qui n'est de biens mondains fourny
  Ne laisse pas d'estre d'honneur garny. Et ceste-cy,
  Pour mendier, l'homme pis ne vaut mie,
  Prouveu qu'il ait sagesse et preudhommie. Et d'autres,
  Dequoy sert tant de vertus acquerir,
  Veu que cela qui fait l'homme florir
  En tout bon heur, la richesse opulente,
  Vient de malice, et ruse fraudulente?
Menander aussi veritablement en quelque endroict a un peu trop hault-loué et exalté la concupiscence de volupté, mesmement pour ceux qui de nature sont chauds, aspres, et d'eux-mesmes subjects à l'amour:
  Tout ce qui est en ce monde vivant,
  Et la chaleur du Soleil recevant.
  Commune à tous, il est, il a esté,
  Et sera serf tousjours à volupté.
Mais toutefois ailleurs il nous en destourne, et nous retire fort à l'honnesteté, refrenant l'insolence de l'impudicité, quand il dit,
  La volupté de deshonneste vie,
  Tousjours en fin de reproche est suyvie.
Ces derniers propos sont à demy contraires aux premiers, mais bien sont-ils meilleurs et plus utiles: ainsi cest approchement de propos contraires, en les considerant ainsi l'un devant l'autre, fera l'un des deux effects, car ou il attirera les jeunes gens à ce qui sera la meilleur, ou pour le moins il ostera et diminuera de la foy aux pires: mais si d'adventure les poëtes ne baillent eux-mesmes les responses et solutions à quelques propos estranges qu'ils diront, il ne sera pas mauvais de leur opposer les sentences contraires d'autres hommes illustres, pour les mettre à l'espreuve de la balance à l'encontre des meilleurs: comme, pour exemple, le poëte Alexis emeut à l'adventure quelques uns par ces vers,
  Si l'homme est sage, il doit de tous costez
  Aller faisant amas de voluptez,
  Dont il y a trois especes notables
  A conserver la vie profitables:
  La premiere est, manger: et la deuxiéme,
  Boire: Venus vient apres la troisiéme:
  Outre cela, toute fruition
  D'aise se doit nommer accession.
Mais il leur faut à l'opposite ramener en memoire ce que le sage Socrates souloit dire, «Que les hommes vicieux vivent pour manger et pour boire, mais que les gents de bien boivent et mangent pour vivre:» et semblablement alencontre du poëte qui dit,
  Contre un meschant meschanceté est bonne:
commandant par maniere de dire, que lon se rende semblable aux meschants: on peut opposer ceste notable response de Diogenes, lequel interrogué, «Comment on se pourroit le mieux venger de son ennemy,» respondit, «En se rendant soy-mesme homme de bien et d'honneur.» Et faut aussi user de la prudence de Diogenes à l'encontre de Sophocles, lequel a emply un million d'hommes de desespoir par ces vers qu'il a escrits touchant la religion et confrairie des mysteres de Ceres,
  O tresheureux les enfans des Confreres,
  Qui aiants veu les secrets des mysteres
  Vont aux enfers. Il n'y a que ceux-là
  Qui puissent estre en vie pardela:
<p 14r>   Les autres tous devallans y endurent
  De griefs tourments, qui sans fin tousjours durent.
Diogenes ayant ouy ce propos, demanda tout haut, Qu'est-ce que tus dis? le larron Pat@ecion estant decedé, aura-il plus heureuse condition de son estre apres ceste vie, que n'aura Epaminondas, seulement pour ce qu'il aura esté de la religion et de la confrairie des mysteres? Car à Timotheus en plein Theatre, où il chantoit un sien poëme qu'il avoit composé à la louange de Diane, et l'appelloit par les surnoms que les Poëtes ont accoustumé de luy bailler, Furieuse, Insensee, enragee, forsennee: Cynesias respondit sur le champ tout hautement, Que puisses-tu avoir une fille qui soit telle. Aussi fut- ce bien gentillement respondu à Bion à l'encontre de ces vers de Theognis,
  L'homme ne peut faire ne dire rien,
  Quand pauvreté l'estraint en son lien,
  Et a sa langue au palais attachee:
Comment doncques babilles-tu tant, veu que tu es pauvre, et nous romps la teste de ton caquet? aussi ne faut-il pas omettre les occasions des paroles et sentences adjacentes ou meslees parmy les propos que nous cognoistrons meriter d'estre corrigez: mais tout ainsi que les medecins disent que la mousche Cantharide est bien un mortel poison, et toutefois que les ailes et les pieds ont force d'aider au contraire, et de dissoudre sa mortelle puissance: aussi és dicts des poëtes un seul nom, ou un seul verbe, mis aupres de ce que lon a peur qui nuise, rendra bien souvent plus debile et plus foible sa force de tirer le lecteur à mal: au moyen dequoy il s'y faut attacher, et plus amplement declarer la signifiance desdicts mots: comme, pour exemple, aucuns font en ces vers icy,
  C'est l'ordinaire aux humains malheureux,
  Tondre leur chef, et larmoyer sur eux. Et en ceux-cy,
  Chetifs humains sont à misere nez,
  Et à tous maux par les Dieux destinez.
Car le poëte ne dit pas absoluëment aux humains que les Dieux ayent predestiné de vivre en douleur et malheur, mais il le dit aux fouls et ecervelez, lesquels estans ordinairement cauteleux et miserables pour leurs meschancetez, il a accoustumé d'appeller Deilous et Oïzyrous. [...] Il y a encore un autre moyen de divertir et destourner les intelligences des propos poëtiques en bonne part, lesquels on pourroit autrement prendre en mauvaise, par l'interpretation de la signifiance, en laquelle ils ont accoustumé de prendre les mots: à quoy il vaut mieux exerciter les jeunes escholiers, que non pas à l'intelligence de certaines paroles obscures, que nous appellons glottas, pour ce que cela est plein de grand sçavoir, et de delectation, comme de sçavoir pourquoy ce mot Rigedane aux poëtes signifie male mort, [...] c'est pour autant que les Macedoniens appellent la mort Danos: et les Aeoliens appellent la victoire que lon gaigne par patience et par continuation de perseverance, Cammonie: [...] les Dryopiens appellent les Dieux, Popi. [...] Cela est utile, et du tout necessaire, si nous voulons recevoir utilité, non pas dommage, de la lecture des poëtes, sçavoir comment et en quelle signification ils usent des noms des Dieux, et aussi des appellations, c'est à dire, dictions qui signifient biens et maux, et que c'est qu'ils entendent quand ils nomment Psychen, c'est à dire, l'ame: [...] et Moeran, c'est à dire la destinee, [...] et si ce sont termes qui ne se prennent qu'en une signification, ou en plusieurs, en leurs escrits, comme beaucoup d'autres. [...] Car ce mot Oicos signifie aucunefois la maison où lon demeure, comme quand il dit,
  En la maison au comble haut levé:
Aucunefois il signifie le bien, et le revenu, comme là où il dit,
<p 14v>   Journellement ma maison on me mange.
[...] Et ce mot Bios, c'est à dire vie, aucunefois se prent pour vivre, comme en ce vers,
  Luy voulant mal Neptune, par envie,
  Diminua la pointe de sa vie.
Et aucunefois il signifie les facultez et les biens,
  Et ce pendant d'autres mangent ma vie.
[...] Ce terme aussi Halyin, il le prent aucunefois pour estre fasché et ennuyé, comme quand il dit,
  Ainsi parla, mais elle mal contente
  Se departit, en son coeur fort dolente.
Quelquefois il signifie se resjouir et se glorifier,
  Te glorifies-tu
  Pour un belistre Irus avoir battu?
[...] Et Thoazin aucunefois signifie, se mouvoir impetueusement, comme quand Euripides dit,
  De l'Ocean se mouvant la baléne.
et signifie aussi se seoir et se reposer, comme quand Sophocles dit,
  Mes beaux amis, quelle est l'occasion
  De ceste vostre estrange session?
  Que veulent dire alentour de vos testes
  Rameaux de ceux qui viennent aux requestes?
C'est aussi fait dextrement, que d'accommoder la signification et l'usage des paroles aux choses qui se presentent, ainsi comme les Grammairiens enseignent, que les mots prennent diverse signifiance selon la diversité de la matiere subjecte: comme,
  La nef petite entre les autres prise,
  Mais en la grand' charge ta marchandise.
[...] Car ce mot Aenin en ces vers signifie Epaenin, c'est à dire, louër: mais louër en ce lieu-là vaut autant à dire comme, refuser ou rejetter: ne plus ne moins qu'en une commune façon de parler nous avons accoustumé de dire, Cela va bien, ou, bon prou luy face, quand nous ne voulons point de quelque chose, ou que nous ne l'acceptons point: aussi disent aucuns, que Proserpine pour ceste cause a esté appellee Epaenen, pour ce que c'est une Deesse qui est à rejetter. Laquelle difference et diversité de signification des vocables il convient observer premierement és plus grandes choses, et qui sont de plus grande consequence, comme és noms des Dieux: et pour ce commancerons nous à enseigner aux jeunes gens, que les poetes usent des noms des Dieux, entendans aucunefois leur essence mesme, et aucunefois les forces et puissances que ces Dieux-là donnent, ou ausquelles ils president, appellans ces deux choses par un seul mesme mot: comme, pour exemple, quand Archilochus faisant sa priere dit,
  Sire Vulcain escoute ma demande,
  En m'ottroyant ce que je te demande
  A deux genoux: et me donne les biens
  Que quand tu veux tu peux donner aux tiens.
il est tout evident qu'il invoque là le Dieu propre. Mais là où parlant du mary de sa soeur, qui avoit esté noyé en la mer, il dit qu'il eust porté plus patiemment sa calamité,
  Si Vulcain eust son chef et corps aimé
  Dedans ses beaux vestements consumé:
il entend du feu, et non pas de l'essence du Dieu. Pareillement Euripides disant en son jurement,
<p 15r>   Par Jupiter les astres regissant,
  Et Mars de sang espandu rougissant,
il est bien certain qu'il parle des Dieux: mais quand Sophocles dit,
  Mars est aveugle, ô Dames, et sans yeux,
  Rompant tout comme un sanglier furieux,
il faut entendra là de la guerre: ne plus ne moins qu'il le faut prendre pour le fer en ce lieu d'Homere,
  Dont Mars trenchant au long du clair Scamandre
  A maintenant le noir sang fait espandre.
Comme ainsi soit doncques, qu'il y a plusieurs termes et vocables doubles, aians plusieurs diverses significations: il faut entendre et retenir, que par ces mots Dios et Zenos, qui signifient Jupiter, les Poëtes entendent aucunefois le Dieu en son essence, et quelquefois la fortune, et quelquefois la fatale destinee: car quand ils disent,
  O Jupiter regnant sur le mont Ide:
Et aillieurs,
  O Jupiter qui est plus que toy sage?
ils parlent en ces lieux-là, et autres semblables, du Dieu: mais quand en discourant des causes des choses qui se font, il vient à les nommer en disant,
  D'hommes vaillants elle jetta grand nombre,
  Avant leur temps, en la tenebreuse umbre
  Des creux enfers. le vouloir tel estoit
  De Jupiter qui cela permettoit.
en ce lieu-là il entend par Jupiter la fatale destinee. Car il n'est pas vray-semblable que le poëte pensast, que Dieu autrement machinast du mal aux hommes, mais bien veut-il en passant donner à entendre, que la necessité des choses humaines est telle, qu'il est fatalement predestiné à toutes villes, toutes armees, et tous Capitaines, s'ils sont bien sages, que leurs affaires aussi necessairement prospereront, et qu'ils viendront en fin au dessus de leurs ennemis: mais si au contraire, se laissans aller à leurs passions, et tombans en erreurs, ils viennent à avoir des differents, et à entrer en querelles les uns contre les autres, comme feirent ceux- cy, il est force qu'il en sourde tout trouble, tout desordre, et que finablement l'issue n'en vaille rien.
  Conseils qui sont à mal faire obstinez,
  A porter fruicts tels sont predestinez.
Et toutefois quand Hesiode fait, que Prometheus conseille à Epimetheus son frere,
  Ne reçoy dons que Jupiter t'envoye
  Du ciel en terre, ainçois les luy renvoye:
il use là du nom de Jupiter voulant, signifier la puissance de fortune: car il appelle tous les biens de fortune dons de Jupiter, comme richesse, mariages, estats, et tous autres biens exterieurs, dont la possession est inutile à ceux qui n'en sçavent pas bien user: et pourtant estimoit-il que Epimetheus estant homme de nulle valeur, et sans entendement, devoit craindre et eviter toutes telles prosperitez de la fortune, comme voyant bien qu'il estoit pour en recevoir honte, perte et dommage, plus tost qu'autrement. Et semblablement quand il dit,
  N'ayes le coeur de jamais à personne
  La pauvreté reprocher que Dieu donne.
il appelle là manifestement, don de Dieu, une chose fortuite, n'estimant pas que ce soit reproche, que lon doive mettre devant le nez à un homme, qu'il soit par cas de fortune pauvre: mais bien que la pauvreté qui procede de paresse, de lascheté, di'oisiveté, ou bien de folle despense, et de superfluité, soit reprochable et honteuse. Car n'ayans pas encore lors ce mot de Fortune en usage, et neantmoins cognoissans <p 15v>desja bien que la puissance de celle cause variante, inconstamment et incertainement ne se pouvoit pas eviter par discours d'entendement humain, ils exposoient cela, et le declaroient comme ils pouvoient par les noms des Dieux, ne plus ne moins que nous en commun langage appellons quelquefois des affaires, des meurs, et natures de personnes, des propos, et des hommes mesmes, celestes et divins. Voila un expedient et moyen pour soudre et corriger plusieurs sentences, qui semblent de prime face impertinemment et importunément dittes de Jupiter, comme sont celles-cy,
  Jupiter a sur le sueil de sa porte
  Deux tonneaux pleins de l'une et l'autre sorte
  De sorts, dont l'un est remply des heureux,
  L'autre contient ceux qui sont malheureux. Et ceste-cy,
  Le haut tonnant ne voulut pas conduire
  A bonne fin leurs serments, mais pour nuire
  Autant aux uns qu'aux autres, leurs transmeit
  Signes du ciel, dont en erreur les meit.
  De là sourdit aux Troyens et aux Grecs
  Le mal qui tant leur causa de regrets:
  Pour ce qu'ainsi à Jupiter plaisoit,
  Qui tellement fourvoyer les faisoit.
Car tout cela se doit entendre de la Destinee fatale, ou de la fortune, les causes desquelles sont incomprehensibles à nostre entendement, et ne sont du tout point en nostre puissance. Mais là où il y a chose conforme à la raison et à la semblance de verité, là estimons nous que proprement il entende Dieu quand il nomme Jupiter, comme en ces passages-icy,
  Par les squadrons des autres il alloit,
  Mais rencontrer Ajax il ne vouloit,
  Car Jupiter a en haine celuy,
  Lesquel s'attache à un plus fort que luy.
Et ailleurs,
  Jupiter est des grands cas soucieux,
  Mais les petits il laisse aux demy-Dieux.
Aussi faut-il avoir bien soigneusement l'oeil aux autres dictions, qui se tournent et transferent à signifier plusieurs choses diverses, et qui se prennent diversement par les Poëtes, comme est entre autres ce mot Areté, c'est à dire, vertu: [...] car pour ce que non seulement elle rend les hommes sages, prudents, justes et bons, tant en faicts qu'en dicts, mais aussi ordinairement leur acquiert honneur, gloire et authorité: à ceste cause ils appellent souvent Areté glorieuse renommee et puissance, ne plus ne moins qu'ils appellent Elaea, c'est à dire, l'olive, [...] et Phegos la fouïne, du mesme nom que les arbres qui les portent: [...] et pourtant quand le jeune homme trouvera en lisant les poëtes ces passages,
  Les Dieux ont mis la sueur au devant
  De la vertu.
Et,   Lors les Gregeois rompirent par vertu
  Des ennemis le squadron combattu.
Et,   S'il faut mourir, honorable est la mort
  Quand par vertu du monde ainsi lon sort.
qu'il pense incontinent que cela est dit de la meilleure, plus excellente, et plus divine habitude qui puisse estre en nous, laquelle nous entendons que ce soit droitture de raison et de jugement, le cyme de nature raisonnable, et une disposition de l'ame <p 16r>consentant et s'accordant avec soy-mesme. Mais quand au contraire il viendra à lire ces autres lieux icy,
  C'est Jupiter qui fait la vertu croistre,
  Comme il luy plaist, és hommes, et decroistre. Et cestuy-cy,
  Gloire & vertu vont apres la richesse.
qu'il ne demeure pas pour cela esblouy d'esbahissement de l'heur des riches, et s'en emerveillant comme s'ils avoient incontinent avec leur richesse la vertu achettee à pris d'argent, ny ne se persuade pas qu'il soit en la puissance de Fortune, augmenter, ou raccourcir et diminuer sa prudence, ains estime que le Poëte aura là usé du nom de vertu pour signifier honneur, authorité, prosperité, ou quelque autre chose semblable: ne plus ne moins que ce mot [...], c'est à dire, malice, se prent aucunefois par eux en sa propre signification, pour la mauvaistié ou meschanceté de l'ame, comme quand Hesiode escrit,
  De la malice on en trouve à foison.
aucunefois il se prent pour quelque autre mal ou malheur, comme quand Homere dit,
  Les hommes tous vieillissent en malice.
Car celuy s'abuseroit grandement qui se persuaderoit, que les Poëtes prissent beatitude et l'entendissent precisément, comme font les Philosophes pour une habitude parfaite, et une possession entiere de tous biens, ou bien pour une perfection de vie coulante heureusement selon nature, pour ce que bien souvent ils en abusent, en appellant l'homme opulent en biens, heureux, et en nommant puissance, honneur, et authorité, beatitude et felicité. Homere a bien usé proprement de ces termes en ces vers,
  Pour posseder une grande chevance
  Je n'ay point plus au coeur d'esjouissance.
aussi fait Menander, quand il dit,
  De tout avoir j'ay chez moy grande somme,
  Et pour cela chacun riche me nomme,
  Mais bien-heureux pas un seul ne m'appelle.
Et Euripides fait un grand trouble, et une grande confusion, quand il dit ainsi,
  Ja ne me soit donnee vie heureuse,
  Pour estre aussi ensemble douloureuse. Et en autre lieu,
  Pourquoy vas-tu honorant tyrannie,
  Qui est heureuse injustice et benie?
Si ce n'est que lon prenne les termes par translation, en autre signifiance qu'en leur propre. Mais à tant c'est assez parlé de ce propos. Au reste il ne fault pas recorder une fois seulement, mais plusieurs, aux jeunes gens, et leur remettre souvent devant les yeux, que la Poësie ayant pour son propre subject l'imitation, use d'ornement et d'enrichissement, en descrivant les choses qui se presentent à elle, et les moeurs et naturels des personnes, mais toutefois elle n'abandonne point la semblance de verité, pour ce que l'imitation delecte le lisant, d'autant qu'elle tient du vraysemblable: et pourtant l'imitation qui ne veut pas de tout poinct se departir de la verité, exprime les signes de vice et de vertu, qui sont meslez parmy les actions, comme fait celle d'Homere, laquelle ne s'arrestant aucunement aux estranges opinions des Stoïques, qui disent qu'il ne peult avoir rien qui soit de mal conjoinct avec la vertu, ny aussi de bien avec le vice, ains que du tout, en tout, et par tout l'ignorant fault et peche tousjours, et au contraire aussi, que le sage fait tousjours et en toutes choses bien. Car ce sont les opinions des Stoïques, que lon dispute par les escholes: mais aux affaires de ce monde, et en la vie des hommes, ainsi que dit Euripides,
  possible n'est que le mal de tout poinct
<p 16v>   D'avec le bien, non meslé, soit desjoinct:
ains y a tousjours meslange de l'un avec l'autre. Mais sans verité la poësie use fort de varieté et de diversité: car les diverses mutations sont celles, qui donnent aux fables la force de passionner les lisans, et qui font les estrange evenements, et contre l'opinion de ceux qui les lisent, en quoy consiste le plus grand esbahissement, et dont procede le plus de plaisir: au contraire, ce qui est simple et uniforme n'apporte point de passion, et n'y a point de fiction: d'où vient que les Poëtes ne font jamais que mesmes hommes gaignent tousjours, ne qu'ils soient tousjours heureux, ne que tousjours ils facent bien: qui plus est, quand ils feignent que les Dieux mesmes s'entremettent des affaires des hommes, ils ne les font pas sans passion, ny exempts d'erreur et de faute, de peur que ce qui passionne, et qui tient suspendus en admiration les coeurs des hommes en la poësie, ne demeure oisif et amorty, s'il n'y avoit aucun danger, ny aucun adversaire. Cela estant ainsi, menons le jeune homme à lire les oeuvres des poëtes: non estant prevenu de telles opinions touchant ces grands et magnifiques noms- là des anciens, comme s'ils avoient esté sages, justes et vertueux Roys en toute perfection, et par maniere de dire, la regle de toute vertu et de toute droitture: car autrement, il en rapportera grand dommage, s'il y va avec ceste opinion de trouver tout bon ce qu'ils diront, et de l'admirer, et non pas d'en haïr aucuns, et approuver celuy qui blasme ceux qui font ou qui disent de telles choses:
  O Jupiter, Apollo, et Minerve,
  Que nul des Grecs sa vie ne preserve,
  Ny des Troiens: mais que nous eschappions
  La mort, à fin que tous seuls nous sappions
  Les hautes tours et murailles de Troie.
Et,   J'ay entendu la voix trespitoyable
  De cassandra la fille miserable
  Au Roy Priam, que my femme traistresse
  Clyt@emnestra, en cruelle destresse
  A fait mourir, pour une jalousie
  D'elle et de moy, dont elle estoit saisie.
Et,   De me mesler avec la concubine
  A mon vieil pere, à fin que la mastine
  En eust apres en haine le vieillard.
  Ce qui je creus, et fus lasche paillard.
Et,   Jupiter pere, il n'y a Dieu aux cieux
  Qui soit autant que toy pernicieux.
Le jeune homme ne s'accoustume point à jamais louër aucun propos semblable, ny n'aille point cerchant aucunes couvertures pour l'escuser, ny ne s'estudie point à inventer des desguisements coulorez pour masquer des choses infames et vilaines, à fin de monstrer la subtilité et vivacité de son esprit: mais plus tost, qu'il estime que la Poësie est une imitation d'hommes, de moeurs, et de vies non entierement parfaittes, ou du tout irreprehensibles, ains meslees de passions, de faulses opinions, et d'ignorance, mais qui bien souvent par la dexterité et bonté de leur nature se reviennent à ce qui est le meilleur. Quand le jeune homme se sera ainsi preparé, et aura ainsi informé et instruict son entendement, de maniere que les choses bien faittes et bien dittes luy emouveront le coeur, et l'affectionneront, et au contraire, les mauvaises luy desplairont, et le fascheront: ceste instruction de son jugement fera, que sans aucun danger il pourra lire et ouïr toutes sortes de livres poëtiques. Mais celuy qui admire tout, qui s'apprivoise à tout, et qui a desja le jugement asservy par la magnificence de ces grands noms heroïques, ne plus ne moins que ceux des disciples de <p 17r>Platon qui contrefaisoient les hautes espaules de leur maistre; et le begueyement d'Aristote, ne se donnera garde qu'il se laissera trop aisément aller à des choses mauvaises. De l'autre costé aussi ne faut-il pas faire comme les superstitieux, qui quand ils sont en un temple, craignent effroyeement tout, et adorent tout, ains faut hardiment prononcer autant ce qui est dit importunément et meschamment, que ce qui l'est bien et sagement. Comme, pour exemple, Achilles voyant les gens de guerre tous les jours tomber malades, se faschant de voir la guerre aller ainsi en longueur, luy principalement qui avoit si grand renom et si grande reputation en la guerre, assemble le conseil: mais d'avantage estant homme sçavant en la medecine, et voyant apres le neufiéme jour, qui est critique, c'est à dire, auquel se fait la judication de la convalescence, ou de la mort, que ce n'estoit point une maladie ordinaire, ny contractee des causes accoustumees et communes, il se dresse en pieds pour parler, non pas au commun peuple, ains pour donner conseil au Roy, en disant,
  Fils d'Atreus, il sera necessaire
  De retourner, ce croy-je, sans rien faire.
Il dit cela sagement et modestement, et luy seoit bien de le dire: mais là où le devin dit, qu'il redoute le courroux du plus puissant de tous les Grecs, Achilles luy respond alors, non plus sagement ny modestement, en jurant, que nul, tant comme il seroit vivant, ne luy mettroit la main sur le collet: et y adjoustant d'avantage, non pas si tu disois Agamemnon mesme: monstrant en cela un mespris et va contemnement de celuy qui avoit l'auctorité souveraine: et passant encore outre en fureur de cholere, il met la main à l'espee, en volonté de le tuer: ce qui n'eust esté ny sagement, pour son honneur, ny utilement fait à luy: et puis s'en repentant soudain,
  Dans le fourreau son espee il remeit,
  Minerve au coeur ce bon conseil luy meit.
En quoy il feit bien et honnestement, que n'ayant peu de tout point retrancher sa cholere, au moins la modera-il, et la reteint soubs l'obeissance de la raison, avant que de commettre aucun exces, auquel il n'y eut point eu de remede. Pareillement aussi Agamemnon, en ce qu'il fait et qu'il dit en l'assemblee du conseil, est digne de mocquerie: mais en ce qu'il ordonne touchant Chryseïs, est plus venerable, et maintient plus sa majesté Royale. Car Achilles, ce-pendant que lon luy enléve la belle Chryseïde,
  Loing de ses gens se retirant à part,
  S'en va plorer chaudement à l'esquart.
Mais Agamemnon conduisant luy mesme la sienne jusques dedans la navire, la livrant et la renvoyant à son pere, celle que n'agueres il avoit dit, qu'il l'aimoit plus cherement qu'il ne faisoit sa propre femme espousee, il ne fit rien indigne de luy, ne qui sentist son homme passionné d'amour. Et au contraire, Phoenix estant maudit par son pere, à cause de sa concubine, dit ces propos,
  Je fus en train d'aller tuer mon pere,
  Mais quelque Dieu refrena ma cholere,
  Me remonstrant comme ma renommee
  En demourroit à jamais diffamee
  Entre les Grecs, par lesquels interdit
  Nommé serois parricide maudit.
Aristarchus aiant en horreur telle abomination, osta ces vers en Homere. Mais ils ne sont pas mal à propos en ce lieu là, pour ce que Phoenix en cest endroit là enseigne à Achilles, comme la cholere est une violente passion, et comme il n'est chose que les hommes n'osent commettre quand ils sont enflammez de courroux, quand ils ne veulent pas user de raison, ny croire ceux qui les addoucissent. Car il introduit Meleager qui se courrouce à ses citoiens, et puis apres se rappaise, reprenant en cela <p 17v>et blasmant sagement les passions, mais louant aussi ceux qui ne s'y laissent point aller, ains y resistent, et les maistrisent, et s'en repentent, comme estant chose honneste et utile. Il est vray qu'en ces passages là, la difference est toute evidente et manifeste, mais là où il y a quelque obscurité et incertitude de la sentence et intelligence des propos, il faut arrester le jeune homme en cest endroit là, et luy enseigner à faire une telle distinction: Si Nausicaa voyant Ulysses homme estranger, s'eschauffa de la mesme passion qu'avoit fait Calypso envers luy, comme celle qui ne demandoit que son plaisir, estant desja en aage de marier, et dit follastrement ces parolles à ses chambrieres,
  Pleust or à Dieu qu'un tel mary me vinst,
  Et qu'avec moy volontiers il se teinst.
son audace et son incontinence est à reprendre: mais si par les propos d'Ulysses ayant apperceu qu'il estoit homme de bon sens et de bon entendement, elle souhaitte plus tost estre mariee avec luy, qu'avec un de son pays qui ne sçeust que baller, ou voguer sur la mer, en ce cas elle seroit digne de louër. Au cas pareil quand Penelopé devise gracieusement et courtoisement avec les poursuyvans qui la demandoient en mariage, et que eux alencontre luy donnent des habillements, joyaux d'or, et autres ornemens à parer les Dames, Ulysses s'en resjouissant,
  Il leur tiroit des dons de dessoubs l'aile,
  Et en prenoit son plaisir avec elle:
s'il s'esjouissoit de ce que sa femme recevoit des dons, et qu'il prenoit plaisir au gaing qu'il y avoit, il surpassoit en macquerellage le Polyager qui est tant mocqué et picqué par les Poëtes comiques,
  Polyager a bon heur qui luy rit,
  C'est pour autant que chez luy il nourrit
  Du ciel la chévre, et par son influence
  Il reçoit biens mondains en affluence.
Mais s'il le faisoit pour ce qu'il esperoit par ce moyen les avoir mieux soubs sa main, et moins se doutans de ce qu'il leur gardoit, en ce cas-là son esjouissance et son asseurance estoient fondees en raison. Semblablement aussi au denombrement qu'il fait des biens que les Ph@eaciens avoient exposez avec luy sur le rivage, et puis avoient fait voile, si veritablement en telle solitude, et en telle incertitude de l'estat où il se trouve, il a peur de son argent et de ses biens,
  Q'ils ne s'en soient ainsi allez d'emblee,
  Pour luy avoir aucune chose emblee:
il est, à l'adventure, plus digne de commiseration, que de detestation, pour avarice. Mais si, comme aucuns pensent, n'estant pas asseuré qu'il fust en l'Isle d'Ithace, il estime que la conservation de ses biens et de son argent soit une certaine preuve et demonstration de la legalité et saincteté des Ph@eaciens, pour ce que autrement ils ne l'eussent pas ainsi transporté en terre estrange sans y avoir profit, et ne l'eussent pas laissé là en s'en allant sans toucher à rien du sien, il n'use pas en cela de mauvais indice, et est sa providence en ce faict digne de louange. Il y en a bien quelques uns qui blasment mesme ceste exposition de luy sur le rivage, s'il est vray qu'elle fust faicte par les Ph@eaciens luy dormant, et dit-on que les Thyrreniens en gardent ne sçay quelle histoire, par laquelle il appert que Ulysses de sa nature aimoit fort à dormir, et que pour ceste cause, bien souvent on ne pouvoit pas parler à luy: mais si le sommeil n'estoit pas veritable, et que aiant honte de renvoyer les Ph@eaciens qui l'avoient amené, sans les festoyer chez luy, et leur faire des presens, et ne pouvant faire qu'il ne fust descouvert et cogneu par ces ennemis, s'ils demouroient avec luy, il usa de ce pretexte pour couvrir et celer sa perplexité de ne sçavoir comment il devoit faire, <p 18r>en faisant semblant de dormir, en ce cas ils l'approuvent. En donnant doncques de tels advertissements aux enfans, nous ne les laisserons point tomber en corruption de moeurs, ains plus tost leurs imprimerons un zele et un desir des choses meilleures, en leur louant ainsi les bonnes, et blasmant les mauvaises. Ce que principalement il convient faire és Trag@edies, là où bien souvent il y a des propos affettez, et paroles fines et malicieuses sus des actes vilains et deshonnestes car ce que dit Sophocles en un passage n'est pas universellement vray,
  On ne sçauroit parler honnestement
  De ce qui est fait deshonnestement.
Car luy mesme bien souvent en de mauvaises natures, et en faicts reprochables, a accoustumé de les pallier avec certains propos riants et raisons apparentes: et son compaignon Euripides, tout de mesme. Ne voyons nous pas qu'il fait, que Ph@edra accuse Theseus de son forfait d'elle mesme, disant que c'est à cause de ses meschancetez qu'elle est devenue amoureuse d'Hippolytus: et si donne une semblable audace à Helene en la Trag@edie des Troades contre la Royne Hecuba, disant que c'estoit celle qui avoit plus tost merité d'estre punie, pource qu'elle avoit enfanté Alexandre Paris son adultere? Le jeune homme doncques ne doit point prendre coustume de trouver telles inventions galantes ny de bon esprit, et de rire à telle subtilitez et telles arguces de devis, ains de haïr autant ou plus les paroles d'intemperance et de dissolution, que les faicts mesmes. Parquoy en tous propos il sera tousjours bon d'en recercher la cause, ne plus ne moins que faisoit Caton quand il estoit encore jeune enfant, car il faisoit tout ce que son P@edagogue luy commandoit, mais il luy demandoit tousjours la cause et la raison de chasque commandement: mais aux Poëtes il ne faut pas croire tout, comme lon feroit ou à des P@edagogues, ou à des Legislateurs, si la matiere subjette n'est fondee en raison, et elle sera fondee en raison lors qu'elle sera bonne et honneste: mais si elle est meschante, alors elle devra sembler folle et vaine. Or y a il des gents qui demandent et recerchent asprement et curieusement que c'est qu'a voulu dire Hesiode en ce vers,
  Ne mets le pot au dessus de la tasse. Et Homere en ceux- cy,
  Le chevalier de son char demonté,
  Qui sur celuy d'autre sera monté,
  Combattre avec la forte javeline.
Et des autres choses qui sont bien de plus grande consequence, ils en reçoivent la creance legerement, sans rien enquerir ny examiner, comme sont ces propos icy,
  Qui sent son pere ou sa mere coulpable
  De quelque tare, ou faute reprochable,
  Cela de coeur bas et petit le rend,
  Combien qu'il eust de sa nature grand. Et cestuy-cy,
  Celuy qui a la fortune adversaire,
  Doit abbaisser son courage haulsaire.
Et autres telles sentences, lesquelles touchent aux moeurs, et troublent la vie des hommes, leur imprimans de mauvaus jugements, et des opinions lasches, qui n'ont rien de l'homme magnanime, si ce n'est que nous nous accoustumions à leur contredire à chasque point, en ceste maniere: Pourquoy est-il besoing, que celuy qui a fortune contraire abbaisse son courage, et non plus tost qu'il s'éleve contre elle, et se maintienne haut, et non subject à estre rabbaissé ny ravallé par les accidents de la fortune? Et à quelle cause, pour estre né d'un pere fol ou vicieux, faut-il que j'aye le coeur abbatu, si je suis homme de bien et sage? Est-il plus raisonnable, que l'ignorance et faute de mon pere me tienne bas et n'osant lever la teste, que ma propre valeur et vertu me hausse le courage? Car celuy qui resiste faisant de telles oppositions alencontre, <p 18v>et ne donne pas le flanc, par maniere de dire, à tout propos, comme à tout vent, ains estime que ceste sentence de Heraclitus soit sagement ditte,
  Un homme mol s'estonne de tout ce qu'il oit dire.
celuy-là, dis-je, reboutera et rejettera plusieurs propos des Poëtes, qui ne seront ny profitables ny veritables. Ces observations done feront, que le jeune homme pourra ouyr et lire sans danger les Poëtes. Mais pourautant que ne plus ne moins qu'en la vigne le fruict bien souvent est caché dessous les pampres et les branches, de sorte que lon ne le voit point, à cause qu'il est tout couvert: aussi en la diction poëtique, et parmy les fables et fictions des Poëtes, il y a beaucoup d'advertissements utiles et profitables, que le jeune homme ne peult appercevoir de luy mesme, et neantmoins il ne faut pas qu'il s'en escarte, ains qu'il s'attache fermement aux matieres qui peuvent servir à le dresser à la vertu, et qui peuvent luy former ses moeurs. Il ne sera pas mauvais de discourir un peu sur ce propos en peu de paroles, touchant sommairement les choses en passant, laissant les longues narrations, confirmations, et la multitude d'exemples à ceux qui escrivent plus à l'ostentation. Premierement doncques, le jeune homme cognoissant les bonnes moeurs, et bonnes natures des hommes, et les mauvaises aussi, qu'il prenne bien garde aux paroles et aux faicts que le Poëte leur attribue au plus pres de ce qui leur est convenable, comme Achilles dit à Agamemnon, encore qu'il le die en cholere,
  Jamais à toy pareille recompense
  Je n'ay, non pas quand des Grecs la puissance
  Un jour aura la grande Troie prise.
Mais Thersites tensant le mesme Agamemnon dit,
  Du cuyvre à force il y a en ta tente,
  Mainte captive en beauté excellente,
  Dequoy les Grecs un present te feront
  Premier de tous, quand pris Troie ils auront. Et derechef Achilles,
  Si Jupiter tant nos voeux favorise,
  Que par nous soit Troie la grande prise. Et Thersites,
  Que prisonnier j'ameneray lié,
  Moy, ou des Grecs quelqu'un autre allié.
Semblablement en la reveuë de l'armee que fait Agamemnon, passant au long de toutes les bandes, il tanse Diomedes, lequel ne luy respond rien,
  Du roy portant à la voix reverence.
Mais Sthenelus, dont il ne faisoit point de compte, luy replique,
  Fils d'Atreus ne dis parole vaine,
  Veu que tu sçais la verité certaine:
  Nous nous vantons de valoir beaucoup mieux,
  Que n'ont jamais fait tous nos peres vieux.
La difference qu'il y a entre ces personnages bien remarquee instruira et enseignera le jeune homme, que c'est chose honneste, que d'estre humble et modeste: et au contraire, l'advertira de fuïr l'orgueil et l'outrecuidance, et le parler hautainement de soy, comme chose mauvaise. Aussi sera-il expedient et utile d'observer en ce passage, ce que fait Agamemnon, car il passe outre Sthenelus, sans s'arrester à parler à luy: mais il ne met pas ainsi à nonchaloir Ulysses qui s'estoit senti picqué,
  Ainsi parla et luy rendit response,
  Quand il cogneut que choler luy fronce
  La face, et l'autre apres luy repliqua.
Car de respondre à tout le monde, c'est à faire à un poursuivant qui fait la court, et non pas à un Prince qui retient sa dignité: mais aussi de mespriser tout le monde <p 19r>c'est fait en homme superbe et fol. Aussi fait tresbien Diomedes, lequel estant repris et tansé par le Roy, se tait, en la battaille: mais apres la battaille, il parle hardiment à luy,
  Tu m'as des Grecs le premier assailly,
  Me reprochant d'avoir le coeur failly.
Ce sera aussi bien fait d'entendre et observer la difference qu'il y a entre un homme prudent, et un devin, qui ne veult qu'apparoistre et se monstrer: Car Calchas ne choisit point le temps opportun, et ne se soucia point de charger publiquement devant tout le monde le Roy Agamemnon, disant que c'estoit luy, et non autre, qui leur amenoit la pestilence. Mais Nestor, au contraire, voulant mettre en avant le propos de reconciliation avec Achilles, de peur qu'il ne semblast qu'il voulust devant tout le peuple accuser le Roy d'avoir failly, et de s'estre trop laissé transporter à sa cholere, il l'admoneste,
  Donne à disner aux Seigneurs de grand aage,
  Venir t'en peut tout honneur sans dommage:
  L'advis adonc de plusieurs tu prendras,
  Et au meilleur sagement te tiendras.
Puis, apres le souper, il envoye ses ambassadeurs. L'une de ces deux diverses façons de faire est, dextrement r'habiller une faute: l'autre est, injurieusement accuser et faire honte à un homme. D'avantage il faut aussi noter la diversité qu'il y a entre les nations, qui est de telle sorte. Les Troiens courrent sus à leurs ennemis avec grands cris et fierté grande, et les Grecs avec un silence, craignans leurs capitaines: car craindre ses capitaines et ses superieurs lors que lon vient aux mains avec l'ennemy, est signe de vaillance, et ensemble de bonne discipline militaire. D'où vient que Platon conseille d'accoustumer les hommes à craindre plus tost les reprehensions et les choses laides et vilaines, que non pas les travaux ny les dangers: et Caton disoit, qu'il aimoit mieux ceux qui rougissoient, que ceux qui pallissoient. Et quant aux promesses, il y a aussi des marques propres pour recognoistre les sages d'avec les folles: car Dolon promet.
  Tout à travers du camp je passeray,
  Tant qu'à la nef d'Agamemnon seray.
Au contraire, Diomedes ne promet rien de soy, mais il dit qu'il aura moins de peur quand il sera envoyé avec un autre. C'est doncques chose honneste et digne d'hommes Grecs, que la prevoyance: mais c'est chose mauvaise et barbaresque, que la fiere temerité: pourtant faut-il imiter l'une, et rejetter l'autre arriere. Il y aura bien aussi quelque proffitable speculation, en observant ce qui advint aux Troiens et à Hector lors qu'il s'appresta pour combattre d'homme à homme contre Ajax. Aeschylus estant un jour à regarder l'esbattement des jeux Isthmiques, l'un des combattans à l'escrime des poings aiant receu un grand coup de poing sur le visage, l'assemblee s'en escria tout haut: et luy se prit à dire, «Voyez ce que fait l'accoustumance et l'exercitation: ceux qui regardent crient, et celuy qui a receu le coup ne dit mot:» Aussi le Poëte disant, que les Grecs se resjouïrent grandement quand ils veirent venir Ajax sur les rangs bien armé à blanc, mais
  Tous les Troiens trembloient de froide peur,
  Et Hector eut un battement de coeur,
Qui est-ce qui avec plaisir ne remarque ceste difference? Celuy qui va pour combattre n'a que le coeur qui luy saulte, comme s'il alloit pour luicter seulement, ou pour gaigner le pris d'une course: mais tout le corps tremble et tressaut à ses gens qui le regardent, pour la peur qu'ils ont du danger de leur Roy, et pour la bonne affection <p 19v>qu'ils luy portent. Il faut aussi remarquer icy la difference qu'il y a entre le plus vaillant et le plus lasche de tous les Grecs: car quant à Thersites,
  Il haïssoit le preux Achilles fort,
  Et vouloit mal à Ulysses de mort.
Mais Ajax aiant tousjours cherement aimé Achilles, porte encore tesmoignage de sa vaillance en parlant à Hector,
  De ce combat d'homme à homme, la preuve
  Te monstrera quels champions on treuve
  En l'ost Grec, oultre Achilles parangon
  De la prouësse, aiant coeur de lion.
Cela est une particuliere louange d'Achilles: mais ce qui suit apres est dit à la louange de tous universellement, non sans utilité,
  Nous sommes tels, que pour teste te faire
  On nous verra plusieurs en avant traire.
Car il ne se fait ny seul ny plus vaillant que les autres pour le combattre, ains dit qu'il y en a plusieurs autres suffisans pour luy faire teste. Cela doncques suffira quant à la diversité des personnes, si nous n'y voulons d'adventure adjouster encore cela d'avantage, qu'il y eust en ceste guerre plusieurs Troyens qui furent pris prisonniers vifs, et des Grecs pas un: et que plusieurs d'iceux se sont abbaissez jusques à se jetter aux pieds de leurs ennemis, comme Adrastus, les enfans d'Antimachus, Lycaon, Hector luy mesme, qui pria Achilles pour sa sepulture: mais des autres nul, comme estant chose barbare de s'humilier en bataille devant son ennemy, et le supplier: et au contraire valeur Grecque, de vaincre en combattant, ou bien, mourir vertueusement. Or tout ainsi comme és pasturages l'abeille cerche pour sa nourriture la fleur, la chévre la fueille verte, le pourceau la racine, et les autres bestes la semence et le fruict: aussi en la lecture des poëmes l'un en cueille la fleur de l'histoire, l'autre s'attache à la beauté de la diction, et à l'elegance et douceur du langage, ainsi comme Aristophanes parle d'Euripide,
  Car la rondeur de son parler me plaist.
Les autres se prennent à ce qui peut servir à former ls meurs, ausquels ce present traitté s'addresse. Ramenons leur doncques en memoire, que celuy qui aime les fables remarque bien ce qu'il y a de subtilement et ingenieusement inventé: et semblablement, que celuy qui est studieux d'eloquence y note diligemment ce qu'il y a d'escript purement et artificiellement: et par ainsi qu'il n'est pas raisonnable, que celuy qui aime l'honneur et la vertu, et qui ne prent pas les poëtes en main par maniere de jeu et d'esbattement pour passer son temps, mais pour en tirer utile instruction, escoute negligemment et sans fruict les sentences que lon y treuve, à la recommendation de la prouësse, de la temperance, et de la justice: comme sont celles cy,
  Diomedes d'où vient ceste foiblesse,
  Que nous mettons en oubly la prouësse?
  Approche toy de moy pour faire teste.
  En cest endroit reproche deshonneste
  Ce nous seroit, si en nostre presence
  Hector prenoit nos vaisseaux sans defense.
Car de voir le plus sage, et le plus prudent Capitaine des Grecs au danger de mourir, et d'estre perdu avec toute l'armee, redouter et craindre non la mort, mais la honte et le reproche, cela sans point de doute devra rendre le jeune homme grandement affectionné à la vertu. Et ceste-cy,
  Minerve avoit plaisir tout evident
<p 20r>   D'un homme juste et ensemble prudent.
Le Poëte fait une telle conclusion, que la deesse Pallas ne prent plaisir à un homme ny pour estre beau de corps, ny pour estre riche, ny pour estre fort et robuste, mais seulement pour estre sage et juste: et en un autre passage quand elle dit, qu'elle ne le delaisse ny ne l'abandonne point, pour ce qu'il estoit
  Sage, rassis, prudent et advisé,
le Poëte nous donne clairement à entendre, que cela signifie, qu'il n'y a en nous que la vertu seule qui soit divine, et aimee des Dieux, s'il est ainsi que naturellement chasque chose se resjouit de son semblable. Et pour ce qu'il semble que ce soit une grande perfection à un homme, comme à la verité elle l'est, pouvoir maistriser sa cholere, c'est encore une plus grande vertu de prevenir et prouveoir à ce que lon ne tombe point en cholere, et que lon ne s'en laisse point surprendre. Il faut aussi advertir les lisans de cela bien soigneusement, et non point en passant, comme Achilles qui de sa nature n'estoit point endurant ne patient, commande à Priam qu'il se taise, et qu'il ne l'irrite point, en ceste maniere,
  Garde vieillard d'irriter ma cholere,
  Car de moy-mesme assez je delibere
  De te livrer ton fils: et puis apres,
  J'en ay du ciel commandement expres.
  Mais garde toy que je ne te dechasse
  Hors de ma tente, et que je ne trespasse
  Ce que mandé m'a Jupiter bruyant,
  Quoy que venu tu sois en suppliant.
Et puis apres avoir lavé et ensepvely le corps d'Hector, luy- mesme le met dedans le chariot, devant que le pere le veist ainsi deschiré qu'il estoit,
  De peur qu'estant le pere vieil atteinct
  D'aspre douleur, son courroux il ne teint,
  Voyant le corps de son fils dechiré,
  Et que cela n'est encore empiré
  Le coeur selon d'Achilles, tellement
  Que sans avoir egard au mandement
  De Jupiter, de sa trenchante espee
  Soudain la teste il ne luy eust coupee.
Car se cognoistre subject à soy courroucer, et de nature aspre et courageux, mais en eviter les occasions et s'en garder, en prevenant de loing avec la raison, de sorte que non pas mesme mal- gré soy il ne tombast en celle passion, cela est acte de merveilleuse providence. Ainsi faut-il, que celuy qui se sent aimer le vin, face à l'encontre de l'yvrongnerie, et semblablement alencontre de l'amour celuy qui se sent de nature amoureuse, comme Agesilaus ne voulut pas se laisser baiser par un beau jeune fils, qui s'approcha de luy pour cest effect: et Cyrus n'osa pas seulement voir Panthea: là où, au contraire, les fols et mal- appris vont euxmesmes amassant la matiere pour enflammer leurs passions, et se precipitent volontairement eux-mesmes dedans les vices dont ils se sentent tarez, et ausquels ils sont le plus enclins. Au contraire Ulysses non seulement arreste et retient sa cholere, mais qui plus est, sentant par les paroles de Telemachus qu'il estoit un peu aspre, et qu'il haïssoit les meschans, il l'addoucit, et le prepare de longue main, luy commandant de ne remuer rien, ains avoir patience,
  Si de mespris ils me font demonstrance
  En ma maison, passe tout en souffrance
  Patiemment, quelque tort qu'on me face
<p 20v>   Devant tes yeux, voire si en la place
  Ils me trainnoient par les pieds attaché,
  Ou s'ils avoient sur moy leur arc lasché,
  Endure tout, le voyant, sans mot dire.
Car tout ainsi, que lon ne bride pas les chevaux cependant qu'ils courent, mais devant qu'ils aient commencé leur course, aussi méne-lon au combat ceux qui sont courageux et malaisez à tenir, apres les avoir preparez et domtez premierement avec la raison. Il ne faut pas non plus passer negligemment par dessus les dictions, non que je vueille que lon se jouë, comme fait Cleanthes, car il se mocque bien souvent, en faisant semblant d'interpreter ces vers,
  Jupiter pere au mont Ida regnant,
Et,   [...].
Car il veut que lon lise ces deux mots d'un tenant, comme si ce n'en estoit qu'un seul qui signifiast les exhalations qui se lévent de la terre. Chrysippus aussi en beaucoup d'endroits est froid et maigre, non pource qu'il se jouë, mais pource qu'il veut subtilizer impertinemment en forceant la signifiance des mots: comme quand il veut, que [...] signifie aigu en dispute, et transcendant en force d'eloquence. Il sera donc meilleur laisser ces petites arguces-là aux grammairiens, et considerer de pres d'autres observations, où il y a plus de verisimilitude, et plus d'utilité,
  Mon vouloir mesme y estoit tout contraire,
  Car j'ay appris à bien vivre et bien faire. Et ceste-cy,
  Car il sçavoit estre à chacun affable.
Car en declarant que la prouësse estoit chose que lon peut apprendre, et monstrant qu'il estime, que l'estre affable aux hommes, et parler gracieusement à tout le monde, se fait par science, et avec discours de raison, il enhorte les hommes en ce faisant à n'estre point nonchallans d'eux-mesmes, ains à travailler pour apprendre les choses honnestes, et hanter ceux qui les enseignent, comme estant la couardise, la sottise et l'incivilité faute de sçavoir, et vraye ignorance. A cela s'accorde et convient fort proprement ce qu'il dit de Jupiter et de Neptune,
  Ils sont tous deux de mesme sang yssus,
  Et d'un païs tous deux: mais le dessus
  Jupiter a, pour estre né devant,
  Et qu'il est plus que son frere sçavant.
Car en ce disant il monstre, que le sçavoir et la prudence sont qualitez plus divines et plus royales: en quoy il met la plus grande excellence de Jupiter, comme estimant que toutes les autres bonnes parties suyvent celle-là: aussi faut-il accoustumer le jeune homme à escouter d'une oreille non endormie ces autres sentences icy,
  Jamais pour rien ne dira menterie,
  Car il a trop la sagesse cherie.
Et,   Antilochus qui as tousjours esté
  Par cy devant si sage reputé,
  Qu'as-tu commis, puis que si peu tu vaux?
  Tu m'as fait honte, et gasté mes chevaux.
Et,   Glaucus comment as tu une parole
  Ditte (estant tel) si superbe et si folle?
  Certainement j'eusse dit, qu'en bon sens
  Tu emportois le pris entre cinq cens.
comme voulant inferer, que les sages ne mentent jamais en leurs propos, et ne se monstrent jamais lasches quand ce vient à un bon affaire, ny ne reprennent autruy sans raison. Et quand il dit aussi que Pandarus par sa follie se laissa induire à rompre <p 21r>les trefves, il monstre assez qu'il estime, que l'homme sage ne commet jamais injustice. Autant leur en peut on semblablement enseigner touchant la continence, en s'arrestant à considerer ces passages-cy,
  Antea femme à Proetus amoureuse
  De luy, estoit ardemment desireuse
  D'estre par luy en secret ambrassee,
  Mais point ne peut induire ta pensee
  Bellerophon, car sage tu estois,
  Et rien que bon en ton coeur ne mettois.
Et,   Au paravant Clyt@emnestra pudique
  Faisoit tousjours refus d'acte impudique,
  Car sagement alors se conduisoit,
  Et de bon sens en sa vie elle usoit.
En ces passages nous voyons que le Poëte attribue la cause de continence et de pudicité à la sagesse. Et és enhortemens que font les Capitaines à leurs soudars au fort de la battaille,
  Où est la honte, ô lasches Lyciens,
  Où fuyez vous si vistes comme chiens?
Et,   Mettez chacun la honte et la justice
  Devant vos yeux vengeresse de vice,
  Car autrement certes un grand reproche
  Et vitupere encontre vous s'approche.
Il semble qu'il fait les temperans et continens preux et vaillans, pource qu'ils ont honte des choses laides, et pourautant qu'ils peuvent surmonter les voluptez et soustenir les dangers: ce qui emeut aussi Timotheus à dire sagement en preschant les Grecs de bien faire, en son poëme qui est intitulé, les Perses,
  Honte par vous soit crainte et reveree,
  Force de coeur par elle est aceree.
Aeschylus aussi met en ligne de sagesse, le non appeter d'estre veu, ny passionné de convoitise de gloire, et se soublever par les louanges d'une commune, escrivant de Amphiaraus en ceste sorte,
  Il ne veut point sembler juste, mais l'estre,
  Aimant vertu en pensee profonde,
  Dont nous voyons ordinairement naistre
  Sages conseils, où tout honneur abonde.
car se contenter de soy-mesme, et de sa façon de vivre quand elle est tresbonne, c'est fait en homme sage, et de bon entendement. Comme ainsi soit doncques qu'ils reduisent toutes choses bonnes et honnestes à la sagesse, cela demonstre que toute espece de vertu s'acquiert par discipline et apprentissage. Or l'abeille trouve naturellement és plus aigres fleurs, et parmy les plus aspres espines, le plus parfaict miel, et le plus utile: aussi les enfans, s'ils sont bien nourris en la lecture des Poëtes, en tireront tousjours quelque bonne et profitable doctrine, mesmes des passages où il y a de plus mauvaises et plus importunes suspicions: comme en premier lieu, pour exemple, il semble que le Roy Agamemnon se rende fort suspect de concussion et d'avarice, d'avoir exempté d'aller à la guerre ce riche homme qui luy donna la jument Aetha,
  De peur d'aller à Troie la venteuse,
  Mais demourer loing de guerre douteuse,
  Chez soy en paix et toute volupté,
  Car il avoit de tous biens à planté.
mais toutefois il feit bien et sagement, comme dit Aristote, aiant preferé une bonne <p 21v>jument à un tel homme: car il ne vaut pas un chien, non pas certainement un asne, l'homme qui est ainsi lasche de coeur, et ainsi effeminé par delices et par abondance de richesses. Au cas pareil, il semble que Thetis fait tres-deshonnestement d'inciter son fils Achilles aux voluptez, et luy ramentevoir les plaisirs de ses amours: mais encore là peut on en passant considere la continence d'Achilles, que combien qu'il fust amoureux de Briseïde, estant retournee devers luy, et sachant que la fin de sa vie estoit prochaine, neantmoins il ne se haste point, ny ne convoite point de jouir ce pendant tant qu'il pourra de ses plaisirs, ny ne porte point le dueil de la mort de son amy en oysiveté, comme fait le commun des hommes, en omettant les choses que requeroit son devoir, ains s'abstient de volupté pour le regret et la douleur qu'il en sentoit, et neantmoins ce pendant ne laisse pas de mettre la main à l'oeuvre, et d'aller à la guerre. Semblablement Archilochus n'est pas estimé de ce, qu'estant triste et desplaisant pour la mort du mary de sa soeur, lequel avoit esté noyé en la mer, il veut combattre et vaincre sa douleur par boire et faire bonne chere: mais neantmoins il allegue une cause là où il y a quelque apparence de raison, car il dit,
  Pour lamenter, son mal ne gueriray,
  Ny pour jouër ne l'empireray.
Car si celuy-là à bon droit disoit, qu'il n'empireroit rien pour jouër, faire banquets, et se donner du plaisir, comment gasterions nous quelque chose en nos affaires, pour philosopher, ou pour vacquer au gouvernement de la chose publique, ou pour aller au palais, ou pour hanter l'Academie, ou pour nous mesler du labourage? Au moyen dequoy, les corrections soudaines d'aucunes sentences poëtiques qui se font en changeant quelques mots, ne sont pas mauvaises, desquelles ont usé Cleanthes et Antisthenes. Car l'un comme les Atheniens un jour se fussent fort scandalisez et mutinez en plein Theatre à raison de ce vers,
  Qu'y a il laid sinon ce qui le semble?
les appaisa sur le champ en leur jettant à l'encontre cest autre vers,
  Le laid est laid, quoy qu'il le semble ou non.
Et Cleanthes reforma ce vers parlant de la richesse,
  A ses amis donner, et puis despendre
  Pour la santé au corps malade rendre. En le rescrivant ainsi,
  A des putains donner, et puis despendre
  Pour un malade encore empiré rendre.
Et Zenon aussi corrigeant ces vers de Sophocles,
  Chez un tyran qui entre, il y devient
  Serf, quoy que libre il soit quand il y vient: les rescrivit ainsi,
  Qui entre chez un tyran ne devient
  Son serf, s'il est libre quand il y vient.
par l'homme libre il entend celuy qui n'est point timide, ains magnanime, et qui n'a point le coeur-aisé à ravaller. Qui empeschera donc, que nous ne puissions aussi retirer les jeunes gens du pis au mieux, en usant de semblables emendations?
  Ce qui est plus à l'homme souhaitable,
  Est quand le traict de son soing delectable
  Chet à l'endroit où plus il le demande. Mais plus tost,
  Ce qui est plus à l'homme souhaitable,
  Est quand le traict de son soing profitable
  Chet à l'endroit duquel plus il amende.
Car appeter ce qui ne se doit pas vouloir, et l'obtenir et avoir, est chose miserable, et non pas souhaitable. Et,
  Pas engendré ne t'a le pere tien
<p 22r>   Pour en ce monde avoir, sans mal, tout bien:
  Il faut sentir aucunefois liesse,
  Et quelquefois aussi de la tristesse.
Mais bien, dirons nous, faut-il sentir liesse, et avoir contentement, quand on peut avoir moyennement ce qui est necessaire, pour ce que
  Pas engendré ne t'a le pere tien
  Pour en ce monde avoir, sans mal, tout bien. Et cest autre,
  Lás, c'est un mal envoyé des hauts Dieux,
  Quand l'homme sçait et voit devant ses yeux
  Le bien, et fait neantmoins le contraire.
Mais bien est ce une faute brutale, desraisonnable, et miserable avec, que sçavoir et cognoistre ce qui est le meilleur, et neantmoins se laisser aller au pire par lascheté de coeur, par paresse, ou par incontinence.
  Les moeurs, non pas le parler, persuadent.
Mais bien sont-ce les moeurs et la parole ensemble qui persuadent, ou les moeurs par le moyen du parler, comme le cheval se manie avec la bride, et le pilote regit sa navire avec le timon: car la vertu n'a point de si gracieux ne si familier instrument, que la parole.
  L'Affection tienne à aimer est-elle
  Encline au masle, ou plus à la femelle? Response,
  Où beauté est, ambidextre je suis.
Il valoit mieux dire, Où continence est, l'homme est ambidextre veritablement, et n'encline ny en une part ny en l'autre: et au contraire, celuy qui par la volupté et beauté est tiré tantost cy tantost là, est gaucher, inconstant et incontinent.
  Cognoistre Dieu l'homme prudent espeure. Mais plustost,
  Cognoistre Dieu l'homme prudent asseure.
Et au contraire il n'espeure sinon les fols, les ingrats, et qui n'ont point de jugement, pour autant qu'ils ont suspecte et qu'ils craignent la cause et le principe de tout bien, comme s'il nuisoit et s'il faisoit mal. Voila la maniere comment lon peut user de correction. Il y a une autre sorte d'amplification, quand on estend la sentence plus que les paroles ne portent: comme nous a bien enseigné Chrysippus qu'il faut transporter et appliquer une sentence qui sera utile, à autres especes semblables, comme,
  Jamais un boeuf mesme ne se perdroit,
  Quand le voisin homme de bien voudroit.
Autant en faut-il entendre d'un chien, d'un asne, et de tous autres animaux, qui se peuvent perdre, et perir. Semblablement là où Euripide dit,
  Qui est le serf qui n'a crainte de mort?
il faut penser qu'il en a autant voulu dire et du travail et de la maladie. Car tout ainsi comme les medecins trouvans une drogue convenable et propre à quelque certaine maladie, et par là cognoissans sa force et vertu naturelle, la transferent puis apres, et en usent à toute autre maladie qui a quelque chose de conforme et semblable à celle-là: aussi une sentence qui peut estre commune, et dont l'utilité se peut appliquer à plusieurs diverses matieres, il ne la faut pas laisser attacher et approprier à un tout seul subject, ains la remuer et accommoder à toutes les choses qui seront semblables, en accoustumant les jeunes gens à pouvoir soudainement cognoistre celle communication, et à transferer promptement ce qu'il y a de propre, les exercitans et duisans par plusieurs exemples à estre prompts à le remarquer, à fin que quand ils viendront à lire en Menander ce verset,
  Heureux qui a biens et entendement,
ils estiment, que cela est autant dit de l'honneur, de l'authorité, et de l'eloquence. <p 22v>Et la reprehension que fait Ulysses à Achilles lors qu'il estoit oisif entre des filles en l'Isle de Scyros,
  Toy qui es fils du plus vaillant guerrier
  Qui ceignit onc espee ne baudrier
  En toute Grece, à filer la filace
  Esteindras tu la gloire de ta race?
Cela mesme se peut dire à un homme dissolu en voluptez, à un avaricieux, et à un nonchaland et paresseux, et à un ignorant. Tu yvrongnes estant fils du plus homme de bien de la Grece: ou, tu jouës au dez, ou aux cailles: ou, tu exerces un mestier vil, tu prestes à usure, n'aiant point le coeur assis en bon lieu, ny digne de la noblesse dont tu es yssu.
  Ne va disant, Pluto dieu de chevance,
  Je ne sçaurois adorer la puissance
  D'un dieu que peut le plus meschant du monde
  Facilement acquerir.
Autant doncques en peut on dire de la gloire, de la beauté corporelle, d'un manteau de capitaine general, et d'une mytre de presbtre que nous voyons des plus meschans hommes du monde aucunefois obtenir.
  Les enfans sont fort laids de couardise:
aussi sont ils certes d'intemperance, de superstition, d'envie, et de tous les autres vices et maladies de l'ame. Et aiant Homere tresbien dit,
  Lasche Paris de visage tresbeau: Et semblablement,
  Hector aiant le visage tresbeau:
il donne secrettement à entendre, que c'est chose qui tourne à blasme, et à deshonneur à celuy qui n'a rien de meilleur que la beauté de la face: il faut appliquer ceste reprehension à choses pareilles pour retrencher un peu les @eles à ceux qui s'elevent et se glorifient pour choses de nulle valeur, enseignant aux jeunes hommes, que ce sont reproches que telles louanges, comme quand on dit excellent en richesse, excellent à tenir bonne table ou en serviteurs, ou en montures, et encores y pouvons nous bien adjouster, pour parler continuellement: car il fault cercher l'excellence et la preference par dessus les autres és choses honnestes, et à estre le premier et le plus grand és choses grandes: car la reputation provenant des choses basses et petites n'est point honorable, ny ne sent point son homme de bon coeur. Cest exemple dernier que nous avons allegué, me fait souvenir de considerer de plus pres les blasmes et les louanges qui sont principalement és poëmes d'Homere, car ils nous donnent une bien expresse instruction de n'estimer pas beaucoup les choses corporelles, ny celles qui dependent de la fortune: car premierement és tiltres qu'ils se donnent en s'entresalüant, ou en s'entre appellant, ils ne se nomment point ny beaux, ny riches, ny robustes, ains usent de telles louanges,
  Esprit divin, sage et ingenieux
  Ulysses fils de Laërtes le vieux.
Et,   Fils de Priam Hector qui en sagesse
  De Jupiter egales la hautesse.
Et,   Achilles fils de Peleus, lumiere
  De tous les Grecs, et la gloire premiere.
Et,   O patroclus que tant le mien coeur aime!
Et à l'opposite, quand ils veulent aussi injurier quelqu'un, ils ne s'attachent point aux marques exterieures du corps, ny aux choses casuelles de la fortune, ains touchent les faultes et vices de l'ame, qu'ils blasment:
  Homme ehonté, comme un chien sans vergongne,
<p 23r>   Qui as le cueur d'un cerf, couard, yvrongne.
Et,   Injurieux Ajax, qui es le pire
  Des detracteurs, et ne vaux qu'à mesdire.
Et,   Presumptueux Idomeneus cesse
  D'estre arrogant, et hault parler sans cesse.
Et,   Ajax hautain et superbe en paroles,
  Qui en dis tant de vaines et de folles.
Bref, Ulysses voulant injurier Thersites, ne l'appelle point boitteux, ny bossu, ny chauve, ny teste pointue, ains luy reproche, qu'il est babillard, indiscret: et au contraire, la mere de Vulcain en le caressant luy dit,
  Viença mon fils, vien mon pauvre boitteux.
Ainsi appert-il, que Homere se mocque de ceux qui ont honte d'estre boitteux ou aveugles, et qu'il estimoit n'estre point reprehensible ce qui n'est point deshonneste, ny deshonneste ce qui ne vient point de nous, ny par nous, mais qui procede de la fortune. Parquoy ces deux grandes utilitez demeurent à ceux qui sont exercitez à ouyr, et à lire les poëtes: l'une c'est, qu'ils en deviennent plus modestes, apprenans à ne reprocher odieusement ny follement à personne sa fortune: l'autre est, qu'ils en sont plus magnanimes, apprenans à ne fleschir point à la fortune, et à ne se troubler point pour quelque meschef qui leur advienne, ains à porter doucement et patiemment les mocqueries, traicts de picqueure et risees que lon leur en pourroit bailler, aiants tousjours en memoire prompte à la main ces vers de Philemon,
  Rien n'est plus doux que se souffrir mocquer
  Patiemment, et ne point s'en picquer.
toutefois s'il y a aucun de tels mocqueurs qui merite que lon le repicque, il se fault attacher à ses vices et à ses fautes, ne plus ne moins que Adrastus Tragique repliqua à Alcm@eon, qui luy reprochoit,
Alcm.   Frere germain tu es d'une meschante,
  Qui son mary tua de main sanglante.
Adrast.   Mais toy tu as, parricide inhumain,
  Ta mere propre occise de ta main.
Car ainsi comme ceux qui fouëttent les habillements, ne touchent point aux corps: aussi ceux qui reprochent quelque infortune ou quelque tache ou default de la race à leur ennemy, adressent leur coup vainement et follement aux choses exterieures, et ce-pendant ne touchent point à l'ame, et aux choses qui veritablement meritent d'estre reprises, corrigees, et blasmees. Ausurplus ainsi comme cy dessus nous avons donné un enseignement, de mettre alencontre des mauvais propos et dangereuses paroles qui se rencontrent aucunefois és livres des poëtes, les graves et bonnes sentences des grands et renommez personnages, tant en sçavoir, comme en gouvernement, pour divertir et empescher que lon n'adjouste soy à tels dicts poëtiques: aussi les propos que nous trouverons en eux bons, et honnestes, et utiles, ils les faudra encore confirmer et fortifier par tesmoignages, et par demonstrations tirees de la philosophie, en attribuant l'invention premiere de tels propos aux philosophes. Car c'est chose juste et profitable, que la foy soit ainsi fortifiee et authorisee, quand aux poësies qui se recitent sur l'eschafaud en un theatre, ou qui se chantent sur la lyre, et que lon fait apprendre aux enfans en une eschole, les Devises de Pythagoras s'accordent, et les enseignements de Platon, ou les Preceptes de Chilon, et que les Regles de Bias tendent à une mesme sentence, que ce que lon fait lire aux jeunes enfans: au moyen dequoy, il ne faut pas leur dire en passant seulement, mais leur declarer par le menu bien diligemment, qu'en ces passages,
  Tu n'as mon fils esté né sur la terre
<p 23v>   Pour manier armes et faire guerre:
  Mais va plustost, tant que seras vivant,
  Le faict d'amour et des nopces suivant,
Et,   Jupiter mesme a en haine celuy,
  Lequel s'attache à un plus fort que luy:
cela n'est point different de ce precepte, Cognois toy-mesme, ains tend à une mesme sentence: ne plus ne moins que ces sentences icy,
  Fols sont ceux-là qui n'entendent au bout,
  Combien plus est la moytié que le tout:
  Mauvais conseil ne nuyt tant à personne,
  Qu'il fait tousjours à celuy qui le donne:
tendent à mesme intelligence que font les discours de Platon en ses livres de Gorgias, et de la chose publique, c'est à sçavoir, qu'il est plus dangereux faire injustice que non pas la souffrir: et plus dommageable mal faire, que mal recevoir. Semblablement aussi faudra-il adjouster à ce dire d'Aeschylus,
  Aies bon coeur, peine demesuree
  Extremement, n'est de longue duree:
que c'est cela mesme qui tant est repeté és livres d'Epicurus, et tant loué par ses sectateurs, que les grands travaux expedient et despechent promptement l'homme, et que les longs ne sont pas grands. De laquelle sentence Aeschylus a bien evidemment exprimé une partie, et l'autre luy est si adjacente, qu'elle est aisee à entendre: car si le grand et vehement travail ne dure pas, adonc celuy qui dure n'est pas grand, ne difficile à supporter.
  Vois-tu comment le haut tonnant precede
  Tous autres Dieux, et qu'à nul il ne cede,
  Pource qu'en luy n'y a de menterie,
  Ny d'orgueil point, ny point de mocquerie
  Et de sot ris, et que seul point n'essaye
  Jamais que c'est que de volupté gaye?
Ces vers de Thespis ne disent-ils pas une mesme chose que fait ce propos de Platon, La divinité est situee loing de douleur et de volupté?
  De la vertu seule procede gloire
  Vraye, et qui point ne sera transitoire:
  Mais la richesse avec ceux mesme hante
  Qui sont de moeurs et de vie meschante.
Ces carmes de Bacchilides, et ces autres cy semblables d'Euripides,
  On doit avoir sur tout en reverence,
  A mon advis, la sage temperance,
  Qui n'est jamais qu'avec les gens de bien. Et ceux-cy,
  Efforcez vous d'avoir vertu la belle,
  Pour ce que si vous acquerez sans elle
  Des biens mondains, vous semblerez heureux,
  Mais ce pendant vous serez malheureux.
ne contiennent-ils pas la preuve et la demonstration de ce que disent les Philosophes touchant la richesse et les biens exterieurs, qu'ils sont inutiles, et ne portent aucun profit sans la vertu à ceux qui les possedent? Car le conjoindre ainsi et accommoder les passages des Poëtes aux preceptes et arrests des Philosophes, tire la poësie hors des fables, et luy oste le masque, et donne efficace de persuader et profit à bon escient aux sentences utilement dittes, et d'avantage ouvre l'esprit d'un jeune garson, et l'encline aux discours et raisons de la Philosophie, en prenant desja quelque <p 24r>goust, et en aiant ouy ja parler, non point y venant sans jugement, encore tout remply de folles opinions qu'il aura toute sa vie ouyes de sa mere, ou de sa nourrice, et quelquefois aussi de son pere, voire de son p@edagogue: ausquels il aura ouy reputer tresheureux, et, par maniere de dire, adorer les riches hommes, et redouter effroyablement la mort avec horreur, ou le travail: et au contraire, estimer la vertu chose non desirable, et n'en faire compte, non plus que de rien, sans avoir des biens de ce monde, et sans authorité. Car quand les jeunes gens viennent de prime face à entendre les decisions et raisons des Philosophes toutes contraires à ces opinions-là, ils en demeurent tous estonnez, troublez et effarouchez, ne les pouvans recevoir ny endurer: non plus que ceux qui ont longuement demouré en tenebres ne peuvent soudainement supporter ny endurer la lumiere des rayons du Soleil, s'ils ne sont premierement accoustumez petit à petit à quelque clarté bastarde, dont la lueur soit moins vifve, tant qu'ils la puissent regarder sans douleur: ainsi les faut-il peu à peu accoustumer du commancement à une verité, qui soit un peu meslee de fables. Car quand ils auront ouy premierement, ou leu és livres des poëtes ces sentences,
  Plorer convient celuy qui sort du ventre,
  Pour tant de maux auquel naissant il entre,
  Et convoyer au sepulchre le mort,
  Qui des travaux de ceste vie sort,
  En faisant tous signes d'aise et de joye,
  Et benissant de son depart la voye.
Et,   Pain pour manger et eau pour boire, en somme,
  Sont seulement necessaires à l'homme.
Et,   O tyrannie aimee des barbares!
Et,   Le bien supréme, et le comble de l'heur
  Des humains est sentir moins de douleur.
ils se troubleront et se fascheront moins quand ils entendront dire chez les Philosophes, Que nous ne nous devons point soucier de la mort, Que nature a mis une borne aux richesses, Que la beatitude et le souverain bien de l'homme ne gist point en quantité grande d'argent, ny en maniement de grands affaires, ny en magistrats et en credit et authorité: ains en ne sentir point de douleur, en avoir les passions addoucies, et en une disposition de l'ame suivant en toutes choses ce qui est selon nature. Pour ceste raison, et pour toutes celles que nous avons paravant alleguees et deduittes, le jeune homme a besoing d'estre bien guidé en la lecture des poëtes, à fin que la poësie ne l'envoye point mal edifié mais plus tost preparé et rendu amy et familier à l'estude de philosophie.

Comment il faut ouir. Ce sont preceptes que doivent observer ceux qui vont ouir les leçons, harangues, et disputes publiques, pour sçavoir comment ils s'y doivent comporter. <p 24v> JE t'envoye, amy Nicander, un petit traitté que j'ay recueilly et composé, Comment il faut ouir: à fin que tu sçaches escouter celuy qui te suadera et remonstrera par bonne raison, maintenant que tu es hors de la subjection des maistres qui te souloient commander, estant, par maniere de dire, sorty hors de page, et aiant pris la robbe virile: car ceste licence effrenee de n'estre subject à personne, que les jeunes gens, à faute de bien entendre, appellent et estiment faulsement liberté, les soubmet à de plus rudes et de plus aspres maistres, que n'estoient les precepteurs et les p@edagogues qu'ils souloient avoir en leur enfance, c'est à sçavoir leurs cupiditez et appétits desordonnez, qui sont lors comme desliez et deschainez. Et tout ainsi comme Herodote dit, que les femmes en despouillant leur chemise despouillent aussi la honte: aussi y a-il des jeunes gens qui en laissant la robbe peurile, laissent quant et quant la crainte et la honte: et devestant l'habit qui les tenoit en bonne et honneste contenance, ils se remplissent incontinent de toute dissolution. Mais toy qui as souvent entendu que c'est une mesme chose, suivre Dieu et obeir à la raison, dois estimer que le sortir hors d'enfance, et entrer au rang des hommes, n'est point une delivrance de subjection, ains seulement une mutation de commandant: pour ce que la vie, au lieu d'un maistre mercenaire loué ou bien achetté à pris d'argent, qui nous souloit gouverner en nostre enfance, prent alors une guide divine, qui est la raison, à laquelle ceux qui obeissent, doivent estre reputez seuls francs et libres: car ceux-là seuls aiants appris à vouloir ce qu'il fault, vivent comme ils veulent, là où és actions et affections desordonnees, et non regies par la raison, la franchise de la volonté y est petite, foible, et debile, meslee de beaucoup de repentance. Mais ainsi comme entre les nouveaux bourgeois, qui sont enrollez de nouveau pour jouïr des droicts et privileges de bourgeosie de quelque cité, ceux qui y sont estrangers, ou qui y viennent de loing habiter, blasment, reprennent, et trouvent mauvais la plus part de ce qui s'y fait: là où ceux qui y estoient habitans avant qu'en estre faicts bourgeois, aiants esté nourris, et estans tous accoustumez aux loix et coustumes du pais, ne reçoivent point mal en gré les charges qui leur sont imposees, ains les prennent en patience: aussi faut-il que le jeune homme long temps durant soit à demy nourry en la philosophie, et accoustumé dés le commancement à mesler tout ce qu'il apprend, et tout ce qu'il oit avec propos de la philosophie, pour venir puis apres desja tout apprivoisé, et tout domté, à l'estude d'icelle à bon escient, laquelle seule peut accoustrer et revestir les jeunes gens d'un veritablement digne, viril et parfaict ornement et vestement de la raison. Aussi croy-je que tu seras bien aise d'entendre ce que Theophraste escrit touchant l'ouyë, que c'est celuy de tous les cinq sens de nature qui donne plus et de plus grandes passions à l'ame, car il n'y a rien qui se voit, ne qui se gouste, ne qui se touche, qui cause de si grands ravissements hors de soy, si grands troubles, ne si grandes frayeurs, comme il en entre en l'ame par le moyen d'aucuns bruits, sons, et voix qui viennent à ferir l'ouyë: mais si elle est bien exposee et bien propre aux passions, encore l'est-elle plus à la raison: car il y a plusieurs endroits et parties du corps, qui donnent aux vices entree pour se couler au dedans de l'ame, mais la vertu n'a qu'une seule prise sur les jeunes gens, qui est, les aureilles, prouveu qu'elles soient dés le commancement contregardees pures et nettes de toute flatterie, non amollies ny abruvees d'aucuns mauvais propos: et pourrant à bonne cause vouloit Xenocrates que lon meist aux enfans des aureillettes de fer pour leur couvrir et defendre les aureilles, plus tost qu'aux combattans à l'escrime des poings, pour ce que ceux-cy ne <p 25r>sont en danger que d'avoir les aureilles rompues et déchirees de coups seulement, et ceux là les moeurs gastees et corrompues: non qu'il les voulust du tout priver de l'ouyë, ou les rendre totalement sourds, mais bien admonester de ne recevoir les mauvais propos, et s'en donner bien de garde, jusques à ce que d'autres bons y estans nourris de longue main par la philosophie, eussent saisy la place des moeurs, la plus mobile, et la plus aisee à mener, y estans logez par la raison comme gardes, pour la preserver et defendre. Aussi l'ancien Bias envoya la langue au Roy Amasis, qui luy avoit mandé qu'il luy envoyast la pire et la meilleure partie de la chair d'une hostie, voulant dire que le parler estoit cause des tresgrands biens et de tresgrands maux: et ordinairement ceux qui baisent les bien petits enfans, touchent à leurs aureilles, et leur disent qu'ils en facent autant, comme les admonestans couvertement en jeu, qu'il faut aimer ceux qui leur profitent par les aureilles: car il est tout certain que qui voudroit totalement priver un jeune homme d'ouïr, sans luy faire gouster aucunement la raison, non seulement il ne produiroit de soy-mesme ne fruit ne fleur quelconque de vertu, mais au contraire il se tourneroit au vice, mettant hors de son ame, ne plus ne moins que d'une terre non labouree et delaissee en friche, plusieurs rejettons et germes sauvages: car l'inclination aux voluptez, et la fuitte du labeur, ne sont point en nous estrangeres, ne n'y ont point esté introduittes par mauvaises persuasions ains y sont naturelles et nees avec nous, qui sont les sources de vices et de maux infinis: et qui les laisseroit aller à bride avallee, là où le naturel les inciteroit, sans rien en retrencher par sages remonstrances, et les destourner pour regler le defaut de nature, il n'y auroit beste farouche ne sauvage qui ne fust plus douce que l'homme. Parquoy puis qu'ainsi est, que l'ouyë porte aux jeunes gens si grand utilité avec non moindre peril, j'estime que ce soit sagement fait de discourir et deviser souvent, et avec soy-mesme et avec autruy, comment c'est qu'il faut ouïr, attendu mesmement que nous voyons, que la plus part des hommes en abuse, attendu qu'ils s'exercitent à parler devant que s'estre accoustumez à escouter, et qu'ils pensent qu'il y ait une science de bien parler, et une exercitation pour l'apprendre: et quant à l'escouter, que ceux qui en usent sans art, comment que ce soit, en reçoivent du profit. Combien que au jeu de la paume on apprend tout ensemble et à recevoir l'esteuf, et à le renvoyer: mais en l'usage du parler il n'est pas ainsi, car le bien recevoir precede le rejetter, ne plus ne moins que le concevoir et retenir la semence precede l'enfanter. Or dit-on que les oeufs des oiseaux que lon appelle vulgairement [...] c'est à dire esventez ou conceus du vent, sont germes imparfaicts, et commancements de fruicts qui n'ont peu avoir vie: aussi le parler des jeunes gens, qui ne sçavent escouter, et qui ne sont pas accoustumez à recevoir profit par l'ouyë, n'est veritablement que vent, et comme dit le Poëte,
  C'est une vaine inutile parole
  Qui folement dessoubs les nues vole.
car ceux qui veulent recevoir aucune chose que lon verse d'un vase en un autre, enclinent et tournent leurs vases la bouche devers ce que lon y verse, à fin que l'infusion se face bien dedans, et qu'il ne s'en respande rien au dehors, et eux ne sçavent pas se rendre attentifs, et par attention accommoder leur ouyë, à fin que rien ne leur eschappe de ce qui se dit utilement, ains, ce qui est digne des plus grande mocquerie, s'ils se trouvent presents à ouïr raconter l'ordre de quelque festin, ou d'une monstre, ou un songe, ou un debat et querelle que le recitant aura eu contre un autre, ils escoutent en grand silence, et s'arrestent à ouïr diligemment: mais si quelqu'un les tire à part pour leur enseigner chose util, ou pour les enhorter à quelque point de leur devoir, ou pour les reprendre quand ils faillent, ou appaiser quand ils se courroucent, ils ne le peuvent endurer, et taschent à refuter par arguments, en contestant <p 25v>alencontre de ce que lon leur dit, s'ils peuvent: et s'ils ne peuvent, ils s'enfuient pour aller ouïr quelques autres fols propos, comme de meschants vaisseaux pourris, remplissans leurs oreilles de toute autre chose, plus tost que de ce qui leur est necessaire. Ceux doncques qui veulent bien dresser les chevaux, leur enseignent à avoir bonne bouche, et obeïr bien au mors: aussi ceux qui veulent bien instruire les enfans, les doivent rendre soupples et obeissans à la raison, en leur enseignant à beaucoup ouïr et à ne gueres parler. Car Spintharus louant Epaminondas disoit, qu'il n'avoit jamais trouvé homme qui sçeust tant comme luy, ne qui parlast moins: aussi dit-on, que nature pour ceste cause a donné à chascun de nous une langue seule, et deux oreilles: pource qu'il faut plus ouir, que parler. Or est-ce par tout un grand et seur ornement à un jeune homme, que le silence: mais encore principalement, quand en escoutant parler un autre, il ne se trouble point, ny n'abbaye point à chasque propos, ains encore que le propos ne luy plaise gueres, il a patience neantmoins, et attend jusques à ce que celuy qui parle ait achevé, et encore apres qu'il a achevé, il ne va pas soudainement luy jetter au devant une contradiction, ains comme dit Aeschines, il laisse passer entre-deux quelque petite intervalle de temps, pour veoir si celuy qui a dit voudra point encore adjouster quelque chose à son dire, ou y changer, ou en oster. Mais ceux qui tout soudain contredisent, n'estans escoutez ny n'escoutans, ains parlans tousjours alencontre de ceux qui parlent, font une fault mal-seante et de mauvaise grace: là où celuy qui est accoustumé d'ouïr patiemment avec honneste contenance, en recueille mieux le propos qu'on luy tient s'il est utile et bon, et s'il est inutile ou faulx, il a meilleur loisir de le discerner, et de le juger, et si se monstre amateur de verité, non de querelle, ny temeraire en contention et aigre: au moyen dequoy ne parlent point mal ceux qui disent, qu'il fault plus tost vuider la folle opinion et presomption que les jeunes gens prennent d'eux-mesmes, qu'il ne fault l'air dequoy sont enflez les outres et peaux de chévres, quand on y veult mettre dedans quelque chose de bon: car autrement estans pleins du vent d'outrecuidance, ils ne reçoivent rien de ce que lon y cuyde verser. Or l'envie conjointe avec une malveillance et malignité n'est bonne à oeuvre quelconque, ains est nuysante à toute chose honneste et louable: mais sur tout est-elle mauvaise assistante et conseillere de celuy qui veult bien ouïr, rendant les propos qui luy seroient utiles, ennuyeux, malplaisans, et fascheux à ouïr, pour ce que les envieux prennent plaisir à toute autre chose, plus tost qu'à ce qui est bien dit: et neantmoins celuy qui est marry de veoir à un autre richesse, authorité ou beauté, est seulement envieux, pour ce qu'il est marry de veoir un autre avoir quelque bien: mais celuy à qui il desplaist d'ouïr bien dire, est marry de son bien propre; car tout ainsi comme la clarté est le bien de ceux qui voyent, aussi la parole est le bien de ceux qui escoutent s'ils la veulent recevoir. Et quant aux autres especes d'envie, ce sont certaines autres mauvaises et vicieuses passions et conditions de l'ame qui les engendrent: mais l'envie contre les bien-disans procede d'une ambition importune, et une convoitise injuste d'honneur, qui altere tellement celuy qui en est attainct, qu'elle ne le laisse pas seulement prester l'oreille à ce qui se dit, ains luy trouble et luy distraict la pensee à considerer en un mesme temps sa suffisance, pour veoir si elle est moindre que de celuy qui parle, et à regarder la contenance des autres qui escoutent pour sçavoir s'ils y prennent plaisir, et s'ils ont en estime celuy qui discourt: car si on le louë, il luy est advis qu'on luy donne autant de coups de baston, et s'en courrouce alencontre des assistans, s'ils le trouvent bien-disant: et neantmoins quant aux propos il les laisse- là, et rejette arriere les precedents, pour ce qu'il luy fait mal de s'en souvenir, et tremble, et ne sçait qu'il fait de peur qu'il a des succedents, craignant qu'ils ne soient trouvez encore meilleurs que les premiers: au moyen de quoy il fait <p 26r>tout ce qu'il peut pour rompre le propos le plus tost qu'il est possible, mesmement quand il voit que le discourant parle le mieux: puis quand l'audience est faillie, il ne s'attache à pas un des discours qui auront esté faicts, ains va sondant et recueillent les voix et opinions des assistans: et s'il en trouve qui le louënt, il s'oste de là vistement, et s'en fuit arriere, comme s'il estoit fol: mais s'il y en a quelques uns qui les blasment, ou qui les tordent en mauvaise part, ce seront ceux-là ausquels il courra, et avec lesquels il s'assemblera: et si d'adventure il n'y a personne qui les destorde, alors il luy comparera d'autres plus jeunes, qui auront mieux discouru (ce dira- il) et avec plus grande force d'eloquence, sur un mesme subject: et ne cessera d'interpreter tout en mauvaise part, jusques à tant qu'aiant corrompu et gasté toute la harangue qui aura esté faitte, il se la rendra inutile, et sans aucun profit à luy-mesme. Et pourtant faut-il, en tel cas, que l'ambition soit d'accord avec le desir d'ouir, à fin que lon escoute patiemment et doucement celuy qui haranguera, ne plus ne moins que si lon estoit convié au banquet de quelque sainct sacrifice, en louant son eloquence, là où il aura bien dit, et prenant en gré la bonne volonté de celuy qui aura mis en avant ce qu'il sçait, et qui aura voulu persuader les autres par les arguments et raisons dont il s'est luy mesme persuadé. Ainsi quand il luy sera bien succedé, il y faudra pour conclusion adjouster, que ce n'a point esté par fortune ny par cas d'adventure qu'il luy sera advenu de bien dire, ains par soing, par diligence, et par art: et pour le moins faudra- il contrefaire ceux qui louënt, et qui estiment fort quelque chose, et là où il aura failly, il faudra là arrester son entendement à considerer dont et pour quelles causes sera venue la faute: car ainsi comme Xenophon dit, que les bons mesnagers font leur profit de tout, et de leurs ennemis et de leurs amis: aussi ceux qui sont esveillez et attentifs à ouir diligemment, reçoivent profit non seulement de ceux qui disent bien, mais aussi de ceux qui faillent à bien dire. Car une maigre invention, une impropre locution, un mauvais langage, une laide contenance, un esblouissement de sotte joye, quand on s'entend louër, et toutes autres telles impertinences, qui adviennent souvent à ceux qui font des harangues en public, nous apparoissent beaucoup plus tost en autruy, quand nous escoutons, qu'ils ne font en nous-mesmes quand nous haranguons: et pource faut- il transferer l'examen et la correction de celuy qui aura harangué en nous-mesmes, en examinant si nous commettons point par mesgarde de telles fautes en orant. Car il n'est rien au monde si facile que de reprendre son voisin, mais ceste reprehension-là est vaine et inutile, si on ne la rapporte à une instruction de corriger ou eviter semblables erreurs en soy-mesme. Et ne faut pas en tel endroit oublier l'advertissement du sage Platon, quand on a veu quelqu'un faillant, de descendre tousjours en soy-mesme, et dire à par soy, «Ne suis-je point tel?» Car tout ainsi que nous voyons nos yeux reluisans dedans les prunelles de ceux de nos prochains, aussi faut-il que en la maniere de dire des autres nous nous representions la nostre, à fin que nous ne soions pas legers ny temeraires à reprendre les autres, et aussi que quand nous viendrons nous mesmes à haranguer, nous soyons plus soigneux de prendre garde à telles choses. A cest effect aussi servira grandement la comparaison, quand nous serons retirez à part de retour du lieu où aura esté faitte la harangue, que nous prendrons quelque poinct qui nous semblera n'avoir pas esté bien ou suffisamment deduit, et nous essayerons, et tirerons en avant nous mesmes pour le remplir, ou pour le corriger, ou bien pour autrement le dire, ou qui plus est encore, pour tascher à amener des raisons et arguments tous autres sur le mesme subject, et les deduire tout autrement, ce que Platon mesme a autrefois fait sur l'oraison de Lysias. Car ce n'est pas chose difficile, ains tresfacile, que de contredire un oraison prononcee, mais en prononcer et dire une autre sur le mesme subject, qui soit mieux faitte, et meilleure, c'est cela qui est bien difficile à faire, comme <p 26v>dit un Laced@emonien quand il entendit que Philippus Roy de Macedoine avoit demoly et rasé la ville d'Olynthe, «Mais il n'en sçauroit, dit-il, faire une telle.» Quand doncques nous verrons, que en discourant sur un mesme subject et argument, il n'y aura pas grande difference entre ce que nous dirons, et ce que l'autre paravant aura dit, alors nous retrencherons beaucoup de nostre mespris, et incontinent les ailes tomberont à nostre presomption et amour de nous mesmes, quand nous viendrons à nous esprouver par telles comparaisons. Or est l'esmerveiller et admirer contraire au mespriser, signe d'une plus douce et plus equitable nature: mais il n'a pas besoing non plus de peu de soing, et à l'adventure de plus grand et plus reservé que le mespriser: pour ce que ceux qui sont ainsi mesprisans et presomptueux, reçoivent moins de profit d'ouir ceux qui haranguent, mais ceux qui sont simples et subjects à tout admirer, en reçoivent dommage, et ne démentent point ce que dit Heraclitus,
  Un homme mol s'estonne de tout ce qu'il oit dire.
Pourtant faut-il simplement laisser eschapper de la bouche les louanges du disant: mais quant à adjouster foy à ce qu'il aura dit, il y faut aller bien reserveement: et quant au langage et à la prononciation de ceux qui s'exercent à bien dire, il en faut estre simple et gracieux spectateur et auditeur, mais bien aspre et severe examinateur et contrerolleur de ce qui aura esté dit quand à l'usage et à la verité, à fin que ceux qui auront dit ne nous haïssent point, et ce qui aura esté dit ne nous nuise point: car bien souvent nous ne nous donnons garde, que nous recevons des faulses et mauvaises doctrines, pour la foy que nous adjoustons, et la bonne affection que nous portons à ceux qui les mettent en avant. A ce propos les Seigneurs du conseil de Laced@emone trouvans l'opinions bonne d'un personnage qui avoit tresmal vescu, la feirent proposer par un autre de bonne vie et de bonne reputation: faisans en cela sagement et prudemment, d'accoustumer leur peuple à s'emouvoir plus tost par les moeurs, que par la parole du proposant. Mais en Philosophie il faut mettre à part la reputation de celuy qui met en avant un propos, et examiner le propos à part, pour-ce que, comme lon dit, en la guerre il y a beaucoup de faulses alarmes, aussi y a il en un auditoire: car la barbe blanche du disant, le geste, le grave sourcil, le parler de soy mesme, et principalement les cris, les battemens de mains, les tressaillements des assistans à ouïr une harangue, estonnent quelquefois un auditeur qui n'est pas bien rusé, comme un torrent qui l'emporte malgré luy: et si y a encore quelque tromperie au stile, et au langage, quand il est doux et coulant, et qu'avec quelque gravité et hautesse artificielle il vient à discourir des choses. Car ainsi comme ceux qui chantent soubs une fleute, font beaucoup de fautes dont les escoutans ne s'apperçoivent point: aussi un langage elegant et brave esblouit les aureilles de l'escoutant, qu'il ne puisse sainement juger de ce qu'il signifie: comme dit Melanthius interrogué qu'il luy sembloit de la Trag@edie de Dionysius: «Je ne l'ay, dit-il, peu voir, tant elle estoit offusquee de langage.» Mais les devis, leçons et harangues de ces Sophistes faisans monstre de leur eloquence, ont non seulement la couverture des paroles fardee qui cachent la sentence, mais qui plus est, ils addoucissent leurs voix par je ne sçay quels amollissements, ne sçay quels entonnements et accents de chansons qu'ils donnent à leur prononciation, qui ravissent les escoutans hors d'eux-mesmes, et les tirent là où ils veulent, en leur donnant une vaine volupté, et en recevant une plus vaine gloire: tellement qu'il leur advient proprement ce que respondit une fois Dionysius, lesquel aiant promis au theatre à quelque joueur de Cithre qui avoit excellentement joué devant luy, qu'il luy donneroit de grands presents, depuis il ne luy donna rien: «Car autant que tu m'as, ce dit-il, donné de plaisir en chantant, autant en as tu receu de moy en esperant.» Toute telle contribution fournissent et payent les auditeurs qui escoutent de tels harangueurs: car ils sont admirez pour autant de <p 27r>temps comme ils demeurent en la chaire à haranguer: mais finie la harangue, aussi tost est escoulé le plaisir des uns, et plus tost encore la gloire des autres: de maniere que ceux-là ont despendu en vain autant de temps, comme ils ont demeuré à escouter, et ceux cy toute leur vie qu'ils ont employee pour apprendre à ainsi parler. A ceste cause faut-il oster ce qu'il y a de trop et de superflu au langage, et s'arrester à cercher le fruict mesme, et suyvre en cela l'exemple non des bouquetiere, qui font les bouquets et les chapeaux de fleurs, mais des abeilles: car ces femmes-là choisissans à l'oeil les belles et odorantes fleurs et herbes, en tissent et composent un ouvrage qui est bien souëf à sentir, mais qui au demourant ne porte point de fruict, et ne dure qu'un seul jour: mais les abeilles bien souvent volans à travers, et par dessus des prairies pleines de roses, de violettes, et de hyacinthes, se poseront sur du tres-fort et tres- acre thym, et s'arresteront dessus, preparans de quoy faire le roux miel, et y ayant cueilly quelque chose qui y puisse servir, s'en revolent à leur propre besongne: aussi faut-il que le sage auditeur, et qui a l'entendement pur et net de passion, laisse là le langage affetté et fardé, et semblablement aussi les propos qui tiendront du triacleur ou du basteleur, qui se veut monstrer, en jugeant que telles herbes sont propres pour Sophistes, qui ressemblent les mousches guespes, qui ne servent de rien à faire le miel: mais que avec une profonde attention il descende au fond de la sentence, et de l'intention du disant, pour en retirer ce qu'il y aura d'utile et de profitable, se souvenant qu'il n'est pas là venu pour ouir jouër des farces ou chanter des musiciens en un theatre, mais en un eschole, et en un auditoire pour apprendre à emender et corriger sa vie par la raison: et pour ceste cause faut il faire jugement et examen de la lecture et harangue par soy-mesme, et par la disposition en laquelle on se treuve, en considerant s'il y aura aucune des passions de l'ame que en soit detenue plus molle, ou si elle nous aura rendu quelque ennuy plus leger, si le courage. et l'asseurance en est plus ferme, si lon se sent plus enflammé envers l'honnesteté et la vertu. Car il n'est pas raisonnable que quand on se léve de la chaire d'un barbier, on se present devant un miroir, et que lon taste sa teste pour voir s'il aura bien rongné les cheveux, et s'il aura bien accoustré la barbe: et qu'au sortir d'une leçon et d'une eschole lon ne se retire pas incontinent à part pour considerer son ame, si aiant laissé quelque chose de ce qui luy pesoit, et dont elle avoit trop auparavant, elle en sera point devenue plus legere, plus aisee, et plus douce: car comme dit Ariston, «ny une estuve, ny un sermon ne sert de rien, s'il ne nettoye.» Soit doncques le jeune homme joyeux, que le discours d'une leçon qu'il aura ouyë, luy ait profité: non que je veuille que le plaisir soit la fin finale qu'il se proposera pour l'aller ouir, ne qu'il s'estime qu'il faille sortir de l'eschole d'un philosophe, en chantant à demy voix avec une chere guaye que se lise en la face, ou qu'il cerche à estre parfumé de souëfves senteurs, là où il aura besoing d'estre graissé de cataplasmes, et frotté d'huyles et de fomentations plus medicinales que bien odorantes: mais bien qu'il ait à gré, si avec une parole poignante et picquante on luy nettoye et purifie son ame pleine de brouillas espais, et d'obscurité grande, ne plus ne moins qu'avec la fumee on nettoye les ruches des abeilles. Car si bien celuy qui presche et qui harangue ne doit pas du tout estre negligent de son stile, qu'il n'y ait quelque plaisir et quelque grace: c'est neantmoins ce dequoy le jeune homme qui escoute se doit soucier le moins, aumoins du commancement: je ne dis pas que puis apres il ne s'y puisse bien arrester, ne plus ne moins que ceux qui boivent, apres qu'ils ont estanché leur soif, alors ils tournent les couppes tout à l'entour, pour considerer et regarder l'ouvrage qui est dessus: aussi quand le jeune homme auditeur se sera remply de doctrine, et qu'il aura repris haleine, on luy peut bien permettre de s'amuser à considerer le langage, s'il aura rien d'elegant et de gentil. Mais celuy qui tout au commancement s'attache <p 27v>non aux choses, ny à la substance, ains va requerant que le langage soit pur, attique et rond, me semble faire tout ainsi, comme si estant empoisonné il ne voiloit point boire de preservatif et d'antidote, si lon ne luy bailloit le bruvage dedans un vase fait et formé de le terre de Colie en Attique, ny vestir une robbe au coeur d'hyver, sinon que la laine fust des moutons de l'Attique, et aimoit mieux demourer sans se bouger ny rien faire, en une cappe simple et mince, comme est le style de l'oraison de Lysias. Ces erreurs-là sont cause qu'il se trouve grande indigence de sens et de bon entendement, et à l'opposite grande abondance de babil et de caquet és jeunes gens par les escholes: pourautant qu'ils n'observent, ny la vie, ny les actions, ny le deportement d'un Philosophe en l'administration et gouvernement de la chose publique, ains donnent toute la louange aux beaux termes, paroles elegantes, et au bien dire, sans sçavoir, ny vouloir enquerir pour le sçavoir, si ce qu'il dit est utile ou inutile, necessaire, ou bien superflu. Apres ces preceptes que nous avons baillez, comment on doit ouir un Philosophe discourant, suit tout d'un tenant la regle et advertissement des questions que lon doit proposer: car il faut que celuy que lon convie à souper, se contente de ce que lon sert sur la table devant luy, sans demander autre chose, ny contreroller ou reprendre ce qui luy est presenté: mais celuy qui est venu à un festin de devis et de discours, par maniere de parler, si c'est sur certain argument choisi de longue main, il faut qu'il ne face autre chose qu'escouter patiemment sans mot dire: car ceux qui distraient le disant à autres subjects et autres arguments, et qui luy entrejettent des interrogations, ou luy font des oppositions alencontre de ce qu'il dit, sont fascheux, importuns, qui ne peuvent jamais accorder en un auditoire, et outre ce qu'ils n'en reçoivent aucun profit, ils troublent le disant, et tout le discours de son oraison quant- et-quant. Mais si le disant prie de luy mesme qu'on l'interrogue, et qu'on luy propose telle question que lon voudra, il faut alors luy demander tousjours quelque chose qui soit necessaire ou profitable: car Ulysses est mocqué en Homere par les poursuivans de sa femme, pour ce que
  Il ne queroit que des bribes coupees,
  Non des vaisseaux d'honneur, ou des espees.
car ils reputoient un signe de magnanimité, demander, tout ainsi que donner, quelque chose de grand pris: mais plus seroit digne d'estre mocqué celuy qui proposeroit au discourant des questions frivoles et sans fruict quelconque, comme font aucunefois des jeunes gens qui ont envie de babiller, ou bien de monstrer qu'ils sont sçavans en dialectique ou és mathematiques, et ont accoustumé de proposer au discourant, comment il faut diviser les choses indefinies, ou que c'est que le mouvement selon la coste, et selon le diametre. Ausquels se peut dire la response que feit le medecin Philotimus à un qui estant phtisique et pourry dedans le corps, luy demandoit quelque medecine pour guarir un petit ulcere qu'il avoit au bout de l'ongle: car le medecin cognoissant bien à sa couleur et à son haleine, qu'il estoit gasté au dedans, luy respondit: «Mon amy tu n'es pas en danger pour l'ulcere de ton ongle, il n'est pas temps d'en parler maintenant:» Aussi n'est-il pas heure maintenant de disputer de telles questions que tu me proposes, jeune fils mon amy, mais plus tost, comment tu te pourras delivrer de la folle opinion et presomption de toy-mesme qui te tient, ou de l'amour et de la sottie dont tu es empestré, pour te rendre en un estat de vie saine, et sans vanité quelconque. Qui plus est, encore faut-il bien avoir l'oeil à regarder. en quoy le discourant a plus de suffisance ou naturelle ou acquise, pour luy faire les interrogations de ce en quoy il est le plus excellent, non pas forcer celuy qui aura mieux estudié en la philosophie morale, de respondre à des questions de Physique ou des Mathematiques: ou celuy qui sera mieux entendu en la naturelle et Physique, le tirer à juger des propositions conjoinctes, ou à soudre de faulx syllogismes. Car tout <p 28r>ainsi comme qui voudroit fendre du bois avec une clef, ou ouvrir une porte avec une coignee, il ne feroit point d'injure à la clef, ny à la coignee, mais il se priveroit soy-mesme de l'usage propre, et de ce que peut faire l'un et l'autre: aussi ceux qui demandent au discourant ce à quoy il n'est pas propre de nature, ou en quoy il ne s'est pas exercité, et qui ne veulent pas cueillir ne prendre ce qu'il a et qu'il peut fournir, ils ne font pas seulement ceste perte-là, mais d'avantage acquierent la reputation de mauvaistié et de malignité. Il se faut aussi garder de demander beaucoup de questions et souvent, car cela est encore signe d'homme qui se veut monstrer: mais prester l'oreille attentifvement avec douceur, quand quelque autre propose, est fait en homme studieux, et qui se sçait bien accommoder à la compagnie, si d'adventure il n'y a quelque cas propre et particulier qui l'empesche, ou s'il n'y a quelque passion, aiant besoing d'estre arrestee, ou quelque imperfection requerant reméde qui nous presse: car comme dit Heraclitus, peut estre vaudroit-il mieux ne cacher point son ignorance, ains la mettre en evidence pour la faire guarir. Mais si quelque cholere ou quelque assaut de superstition, ou quelque violente querelle alencontre de nos domestiques et parents, ou quelque furieuse concupiscence d'amour,
  Touchant du coeur les cordes plus cachees,
  Qui ne devroient pour rien estre touchees,
commande en nostre entendement, il ne faut pas fuir en rompant le propos à en estre repris, ains faut cercher à en ouir discourir aux escholes mesmes: et apres les leçons faillies prendre à part le philosophe, et luy conferer, et l'en interroguer, non pas comme font plusieurs, qui sont bien aises d'ouir aux philosophes parler des autres, et l'en estiment: et si d'adventure le philosophe laissant les autres, s'addresse à part à eux, pour leur remonstrer franchement ce qu'ils ont de besoing, et qu'il les en face souvenir, ils s'en courroucent, et l'en estiment curieux et fascheux: car ils pensent proprement qu'il faille ouir les philosophes en leurs escholes par maniere de passetemps, comme les joueurs de Trag@edies en un theatre, et cuident que és choses exterieurs il n'y a point de difference entre les philosophes et eux: et ont bien raison de le cuider ainsi, quant aux Sophistes: car depuis qu'ils sont hors de leurs chaires où ils haranguent, et qu'ils laissent leurs livres, et leurs petites introductions, és autres actions et vrayes parties de la vie humaine, on les trouve petits, et de moindre esprit que les plus bas et plus vulgaires hommes du monde: mais ils n'entendent pas aussi, que de ceux qui sont vrayement dignes de ce nom de philosophes, soit qu'ils se jouënt, ou qu'ils facent à bon escient un clin d'oeil, un signe de la teste, un visage renfrongné, et principalement les paroles qu'ils disent à part à chascun, portent tousjours quelque utilité et quelque fruict à ceux qui ont la patience de les laiser dire, et de leur prester l'oreille. Au demourant quant aux louanges que lon donne au bien disant, il est besoing d'y user de moyen et de prudence retenue, pource que ny le peu, ny le trop, en telle chose n'est louable ny honneste: car l'auditeur qui se maintient si dur et si roide, qu'il ne s'amollit ny ne s'emeut pour chose qu'il oye, est fascheux et insupportable, estant remply d'une presomptueuse opinion de soy-mesme qu'il cache leans, et secrettement en soy mesme se vante qu'il diroit bien quelque chose de meilleur, que ce qu'il oit, ne remuant les sourcils en aucune maniere, ny ne jettant aucune voix qui porte tesmoignage qu'il oye volontiers, ains par un silence, une gravité feinte, et une contenance affectee, va prochassant la reputation d'homme constant et de gravité grande, pensant que les louanges soient comme de l'argent, qu'autant comme lon en donne à un autre, autant on en oste à soy mesme. Car il y en a plusieurs qui prennent mal et à contrepoil un dire de Pythagoras, qui disoit, que de l'estude de la philosophie il luy estoit demouré ce fruict, qu'il n'avoit rien en admiration: et ceux cy pensent que pour non louër ny honorer les autres, il les faille mespriser, et veulent qu'on les estime venerables <p 28v>par dedaigner tous les autres. Mais la raison philosophique oste bien l'esbahissement et l'admiration qui procede de doute, ou d'ignorance, pour ce qu'elle sçait et cognoist la cause d'une aucune chose, mais pour cela elle ne perd pas la facilité, la grandeur et l'humanité: car à ceux qui veritablement et certainement sont bons, c'est un tresbel honneur que d'honorer ceux qui le meritent, et orner autruy est un ornement tresdigne qui vient d'une superabondance de gloire et d'honneur qui est en celuy qui le donne: mais ceux qui sont chiches és louanges d'autruy, semblent estre pauvres et affamez dés leurs propres: comme aussi au contraire, celuy qui sans jugement à chasque mot et à chasque syllable presque s'eléve et s'escrie, est par trop leger et volage, et bien souvent desplaist à ceux mesmes qui font les harangues, mais bien fasche il tousjours les autres assistans, en les faisant sourdre et lever contre leur volonté, comme les tirans quasi par force à ce faire, et à crier comme luy de honte qu'ils ont: et puis n'aiant recueilly aucun profit de l'oraison ouyë, pour avoir esté trop estourdy et trop turbulent apres ses louanges, il s'en retourne de l'auditoire avec l'une de ces trois reputations qu'il en rapporte, qu'il est mocqueur ou qu'il est flatteur, ou qu'il est ignorant. Or faut-il quand on est en siege de justice pour juger un proces, ouir les parties sans haine ny faveur, ains de sens rassis, pour rendre le droict à qui il appartient: mais és auditoires des gens de lettres, il n'y a ny loy ny serment qui nous empesche, que nous n'escoutions avec faveur et benevolence celuy qui fait la harangue, ains au contraire, les anciens ont mis et colloqué les Graces aupres de Mercure, voulans par cela donner à entendre, que le parler requiert graces, benevolence, et amitié: car il n'est pas possible que le disant soit si fort rejettable, ne si defaillant en toutes choses, qu'il n'y ait ny sens aucun digne de louange inventé par luy mesme, ou renouvellé des anciens, ny le subject de sa harangue, ny son but et intention, ny aumoins le lange et le stile, ou la disposition des parties de l'oraison: car, comme dit l'ancien proverbe,
  Parmy chardons et espineux halliers
  Naissent les fleurs des tendres violiers.
Car si aucuns, pour monstrer leur esprit, ont pris à louër le vomissement, autres la fiévre, et quelques uns la marmite, et n'ont point eu faute de grace, comme est il possible qu'une oraison composee par un personnage, qui quoy que ce soit semble, ou pour le moins est appellé philosophe, ne donne aux auditeurs gracieux et equitables quelque respit et quelque temps à propos pour la louër? Ceux qui sont en fleur d'aage, ce dit Platon, comment que ce soit donnent tousjours des attaintes à celuy qui est amoureux, et appellent ceux qui sont blancs de couleur, enfans des Dieux: ceux qui sont noirs, magnanimes: celuy qui a le nez aquilin, royal: celuy qui est camus, gentil et plaisant et aggreable: celuy qui est pasle, en couvrant un peu ceste mauvaise couleur, ils l'appelleront face de miel: car l'amour a cela, qu'il s'attache et se lie à tout ce qu'il trouve, comme fait le lierre. Mais celuy qui prendra plaisir à ouir, s'il est homme de lettres, sera bien plus inventif à trouver tousjours dequoy louër un chascun de ceux qui monteront en chaire pour declamer. Car Platon, qui en l'oraison de Lysias ne louoit point l'invention, et reprenoit grandement la disposition, encore toutefois en louoit-il le stile et l'elocution, pource que toutes les paroles y sont claires et rondement tournees. Aussi pourroit on avec raison reprendre le subject dequoy a escrit Archilochus, la composition des vers de Parmenides, la bassesse de Phocylides, le trop de langage d'Euripides, l'inegalité de Sophocles: comme semblablement aussi des orateurs, l'un n'a point de nerfs à exprimer un naturel, l'autre est mol és affections, l'autre a faute de graces, et neantmoins est loué pour quelque particuliere force qu'il a d'emouvoir et de delecter: au moyen dequoy les auditeurs ne se sçauroit escuser, qu'ils n'aient tousjours assez matiere de gratifiers, s'ils veulent, <p 29r>à ceux qui font des leçons ou des harangues publiques: car il y en a, à qui il suffit, encore que lon ne porte point tesmoignage de vive voix à leur louange, de leur monstrer un bon oeil, un visage ouvert, une chere joyeuse, et une disposition et contenance amiable, et non point fascheuse ne chagrine: ces choses-là sont toutes vulgaires et communes envers ceux mesmes qui ne disent du tout rien qui vaille: mais une assiette modeste, en son siege, sans apparence de dedaing, avec un port de la personne droict, sans pancher ne çà ne là, un oeil fiché sur celuy qui parle, un geste d'homme qui escoute attentifvement, et une composition de visage toute nette, sans demonstration quelconque, non de mespris ou d'estre difficile à contenter seulement, mais aussi de toutes autres cures et de tous autres pensemens. Car en toutes choses la beauté se compose comme par une consonance, et convenance mesuree de plusieurs bienseances concurrentes ensemble en un mesme temps: mais la laideur s'engendre incontinent par la moindre du monde qui y defaille ou qui y soit de plus qu'il ne fault mal à propos: comme notamment en cest acte d'ouir, non seulement un froncis de sourcil, ou une triste chere de visage, un regard de travers, une torse de corps, un croisement de cuisses l'une sur l'autre mal-honneste, mais seulement un clin d'oeil ou de teste, un parler bas en l'oreille d'un autre, un ris, un baaillement, comme quand on a envie de dormir, un silence, et toute autre chose semblable, est reprehensible, et requiert que lon y prenne bien soigneusement garde. Et ceux-cy cuident que tout l'affaire soit en celuy qui dit, et rien en celuy qui escoute: ains veulent que celuy qui a à harenguer vienne bien preparé et aiant bien diligemment pensé à ce qu'il doit dire, et eux sans avoir rien propensé, et sans se soucier de leur devoir, se vont seoir là, tout ne plus ne moins que s'ils estoient venus pour souper à leur aise, pendant que les autres travailleroient: et toutefois encore celuy qui va souper avec un autre a quelques choses à faire et à observer, s'il s'y veult porter honnestement: par plus forte raison doncques, beaucoup plus en a l'auditeur: car il est à moitié de la parole avec celuy qui dit, et luy doit ayder, non pas examiner rigoureusement les fautes du disant, et peser en severe balance chascun de ses mots, et chascun de ses propos, et luy ce-pendant sans crainte d'estre de rien recerché, faire mille insolences, mille impertinences et incongruitez en escoutant. Mais tout ainsi comme en jouant à la paume, il faut que celuy qui reçoit la balle se remue dextrement, au pris qu'il voit remuer celuy qui luy renvoye: aussi au parler y a il quelque convenance de mouvement entre l'escoutant et le disant, si l'un et l'autre veult observer ce qu'il doit. Mais aussi ne faut-il pas inconsiderément user de toutes sortes d'acclamations à la louange du disant: car mesmes Epicurus est fascheux quand il dit, que ses amis par leurs missives luy rompoient la teste à force de clameurs de louanges qu'ils luy donnoient: mais ceux aussi qui maintenant introduisent és auditoires des mots estranges, en voulant louër ceux qui haranguent, disant avec une clameur, Voyla divinement parlé: C'est quelque Dieu qui parle par sa bouche: Il n'est possible d'en approcher: comme si ce n'estoit pas assez de dire simplement, Voyla bien dit, ou sagement parlé: ou, Il a dit la pure verité: qui sont les marques de louanges dont usoient anciennement Platon, Socrates, et Hyperides: ceux- là font une bien laide faute, et si font tort au disant, par ce qu'ils font estimer qu'il appéte telles excessives et superbes louanges. Aussi sont fort fascheux ceux qui avec serment, comme si c'estoit en jugement, portent tesmoignage à l'honneur des disans: et ne le font gueres moins ceux qui faillent à accommoder leurs louanges aux qualitez des personnages: comme quand à un philosophe enseignant et discourant, ils escrient, Subtilement: ou à un vieillard, Gentillement ou Joliement: en transferant et appliquant à des Philosophes les voix et paroles que lon a accoustumé d'attribuer à ceux qui se jouënt, ou qui s'exercent et se monstrent en leurs declamations scholastiques, et donnans à une oraison sobre et <p 29v>pudique une louange de courtisane, qui est autant comme si à un champion victorieux, ils mettoient sur la teste une couronne de lis ou de roses, non pas de laurier ou d'olivier sauvage. Euripides le poëte Tragique instruisoit un jour les joueurs d'une danse, et leur enseignoit à chanter une chanson faitte en Musique harmonique: quelqu'un qui l'escoutoit, s'en prit à rire: auquel il dit, Si tu n'estois homme sans jugement et ignorant, tu ne rirois pas, veu que je chante en harmonie Mixolydiene*: C'est à dire, pesante et grave. mais aussi un homme philosophe et exercité au maniement des affaires, pourroit à mon advis retrencher l'insolence d'un auditeur trop licentieux, en luy disant, Tu me sembles homme ecervellé, et mal appris: car autrement, ce-pendant que j'enseigne, ou qui je presche, et que je discours touchant l'administration de la chose publique, ou de la nature des Dieux, ou de l'office d'un magistrat, tu ne danserois ny ne chanterois pas. Car, à vray dire, regardez quel desordre c'est que quand un philosophe discourt en son eschole, que les assistans crient et bruient si hault et si fort au dedans, que ceux qui passent, ou qui escoutent au dehors, ne sçavent si c'est à la louange d'un joueur de fleutes, ou d'un joueur de Cithre, ou d'un baladin, que ce bruit se fait. D'avantage il ne fault pas escouter negligemment les reprehensions et corrections des philosophes sans pointure aucune de deplaisir: car ceux qui supportent si facilement et negligemment l'estre repris et blasmez par les philosophes, qu'ils en rient quand ils les reprennent, et louënt ceux qui leur disent leurs fautes, ne plus ne moins que les flatteurs et bouffons poursuivans de repeuë franche louënt eux qui les nourrissent, encore quand ils leur disent des injures: ceux- là, dis-je, sont de tout point ehontez et effrontez, donnans une mauvaise et deshonneste preuve et demonstration de la force de leur coeur, que l'impudence. Car de supporter un traict de risee sans injure, dit en jeu plaisamment, et ne s'en point courroucer ny fascher, cela n'est point ne faute de coeur ne faute d'entendement, ains est chose gentile et conforme à la coustume des Laced@emoniens. Mais d'ouir une vive touche, et une reprehension qui pour reformer les moeurs use de parole poignante, ne plus ne moins que d'une drogue et medecine mordante, sans en estre resserré, ny plein de sueur et d'esblouissement pour la honte qui fait monter la chaleur au visage, ains en demourer inflexible, se soubstiant, et se mocquant, c'est le faict d'un jeune homme de treslache nature, et qui n'a honte de rien, tant il est de longue main accoustumé et confirmé à mal faire: de sorte que son ame en a desja fait un cal endurcy, qui ne peut non plus qu'une chair dure, recevoir marque de macheure. Mais ceux là estans tels, il y en a d'autres de nature toute contraire: car si une fois seulement on les a repris, ils s'enfuyent sans jamais tourner visage, et quittent là toute la philosophie, combien qu'ils aient un beau commancement de salut, que nature leur a baillé, qui est, avoir honte d'estre repris, lequel ils perdent par leur trop lasche et trop molle delicatesse, ne pouvans endurer que lon leur remonstre leurs faultes, et ne recevans pas genereusement les corrections, ains destournans leurs aureilles à ouir plus tost de douces et molles paroles de flatteurs ou de Sophistes, qui leur chantent des plaisanteries bien aggreables à leurs aureilles, mais au demourant sans fruict ny profit quelconque. Tout ainsi doncques comme celuy qui apres l'incision faitte fuit le chirurgien, et ne peut endurer l'estre lié, a receu ce qui estoit douloureux en la medecine, et non pas ce qui estoit profitable: aussi celuy qui ne donne pas à la parole du Philosophe, qui luy a ulceré et blecé sa bestise, le loysir d'appaiser la douleur, et faire reprendre la playe, il s'en va avec morsure et douloureuse pointure de la philosophie, sans utilité quelconque: Car non seulement la playe de Telephus, comme dit Euripides,
  Se guarissoit avec la limeure
  Du fer de lance aiant fait la bleçeure:
mais aussi la morsure de la philosophie, qui poingt les coeurs des jeunes hommes, se guarit par la parole mesme qui l'a faitte. Et pourtant faut-il, que celuy qui se sent <p 30r>repris et blasmé, en souffre bien et resente quelque regret, mais non pas qu'il en demeure confus,ne qu'il s'en descourage: ains faut que quand la philosophie a commancé à le manier et toucher au vif, comme un sacrifice de purgation, apres en avoir patiemment supporté les premieres purifications et premiers rabrouëments, il en espere au bout de cela veoir quelque belle et douce consolation, au lieu du present trouble et espouvantement. Car encore que la reprehension du philosophe à l'adventure se face à tort, il est neantmoins honneste de le laisser dire et avoir patience: et puis quand il aura achevé de parler, alors s'addresser à luy pour se justifier, et le prier de reserver ceste franchise et vehemence de parler, alencontre de quelque autre faute qui aura au vray esté commise. D'avantage tout ainsi qu'en l'estude des lettres, en la musique, quand on apprend à jouer de la lyre, ou à luicter, les commancements sont fort laborieux, bien embrouillez, et pleins de difficulté: mais puis apres, en continuant petit à petit, il s'engendre à la journee une familiarité et cognoissance grande, ainsi qu'il se fait envers les hommes, laquelle rend toutes choses faciles, aisees à la main, et aggreables, tant à faire, comme à dire. Ainsi est il de la philosophie, laquelle du commancement semble avoir ne sçay quoy de maigre et d'estrange, tant és choses, comme és termes et paroles: mais pour cela il ne faut pas, à faute de coeur, s'estonner à l'entree, ny laschement se decourager, ains faut essayer tout, en perseverant, et desirant tousjours de tirer outre, et passer en avant, en attendant que le temps améne celle familiere cognoissance et accoustumance, qui rend à la fin doux tout ce qui de soy mesme est beau et honneste: car elle viendra en peu de temps, apportant quand et elle une clarté et lumiere grande à ce que lon apprent, et engendrera un ardent amour de la vertu, sans lequel l'homme est bien lasche et miserable, qui se peult adonner et mettre à suyvre autre vie, en se departant, à faute de coeur, de l'estude de la philosophie: bien peult il estre à l'adventure, que les jeunes gens, non encore experimentez, trouvent au commancement des difficultez qu'ils ne peuvent comprendre és choses, mais si est-ce pourtant que la plus part de l'obscurité et de l'ignorance leur vient d'eux mesmes, et par façons de faire toutes diverses commettent une mesme faute. Car les uns, pour une reverence respectueuse qu'ils portent au disant, ou pour ce qu'ils le veulent espargner, ne l'osent interroguer, et se faire entierement declarer son discours, et font signe de l'approuver par signe de la teste, comme s'ils l'entendoient bien: les autres à l'opposite, par une importune ambition et vaine emulation de monstrer la promptitude de leur esprit contre d'autres, devant qu'ils l'ayent compris, disent qu'ils l'entendent, et ainsi jamais ne le conçoivent. Dont il advient à ces premiers honteux, et qui de vergongne n'osent demander ce qu'ils n'entendent pas, que quand ils s'en retournent de l'auditoire, ils se faschent eux mesmes et demeurent en doubte et perplexité, et que finablement ils sont une autre fois contraincts, avec plus grand vergongne de fascher ceux qui ont ja discouru, en recourant apres et leur demandant ce qu'ils ont dit: et à ces ambitieux, temeraires et presomptueux, qu'ils sont contraincts de pallier, desguiser et couvrir l'ignorance qui demeure tousjours avec eux. Parquoy rejettans arriere de nous toute telle lascheté et vanité, mettons peine, comment que ce soit, d'apprendre, et comprendre en nostre entendement les profitables discours que nous oyrons faire aux philosophes, et pour ce faire supportons doucement les risees des autres, qui seront, ou penseront estre, plus vifs et plus aigus d'entendement, que nous: comme Cleanthes et Xenocrates estans un peu plus grossiers d'esprit que leurs compagnons d'eschole, ne fuyoient pas à apprendre pour cela, ny ne s'en descourageoient pas, ains se rioient et se mocquoient les premiers d'eux mesmes, disans qu'ils ressembloient aux vases qui ont le goulet estroict, et aux tables de cuyvre, pour ce qu'ils comprenoient difficilement ce qu'on leur enseignoit, mais aussi qu'ils le retenoient seurement et fermement: car il ne faut <p 30v>pas seulement, ce que dit Phocylides,
  Souvent se doit laisser circonvenir
  Celuy qui veult bon en fin devenir,
ains faut assi se laisser mocquer, endurer des hontes, des picqueures, des traicts de gaudisserie, pour repoulser de tout son effort et combattre l'ignorance. Toutefois si ne faut-il pas aussi passer en nonchaloir la faute que font au contraire ceux qui, pour estre d'apprehension tardive, en sont importuns, fascheux et chargeans: car ils ne veulent pas quelque fois, quand ils sont à part en leur privé, se travailler pour entendre ce qu'ils ont ouy, ains donnent le travail au docteur qui lit, en luy demandant et l'enquerant souvent d'une mesme chose, ressemblans aux petits oyselets qui ne peuvent encore voler, et qui baaillent tousjours attendans la becquee d'autruy, et voulans que lon leur baille ja tout masché et tout prest. Il y en a d'autres qui cerchans hors de propos la reputation d'estre vifs d'entendement et attentifs à ouir, rompent la teste aux docteurs lisans, à force de cacqueter et de les interrompre, en leur demandant tousjours quelque chose qui n'est point necessaire, et cerchans des demonstrations là où il n'en est point de besoing: et par ainsi,
  Le chemin court de soy en devient long,
comme dit Sophocles, non seulement pour eux, mais aussi pour les autres assistans. Car en arrestant ainsi à tous coups le philosophe enseignant, avec leurs vaines et superflues questions, ne plus ne moins que quand on va par les champs ensemble, ils empeschent la continuation de l'enseignement et de la doctrine, qui en est ainsi souvent rompue et arrestee. Ceux là doncques, ainsi comme dit Hieronymus, font ne plus ne moins que les couards et chetifs chiens, qui mordent bien les peaux des bestes sauvages, quand ils sont à la maison, et leur arrachent bien les poils, mais ils ne touchent point à elles aux champs. Au reste, je conseillerois à ces autres-là qui sont d'entendement tardif, que retenans les principaux points du discours, ils composent eux mesmes à part le reste, et qu'ils exercent leur memoires à trouver le demourant: et que prenans en leur esprit les paroles d'autruy, ne plus ne moins qu'une semence et un principe, ils le nourrissent et l'accroissent, pour ce que l'esprit n'est pas comme un vaisseau qui ait besoing d'estre remply seulement, ains plus tost a besoing d'estre eschauffé par quelque matiere qui luy engendre une emotion inventifve, et une affection de trouver la verité. Tout ainsi doncques comme si quelqu'un aiant affaire de feu en alloit cercher chez ses voisins, et là y en trouvant un beau et grand, il s'y arrestoit pour tousjours à se chauffer, sans plus se soucier d'en porter chez soy: aussi si quelqu'un allant devers un autre pour l'ouir discourir, n'estime point qu'il faille allumer son feu ny son esprit propre, ains prenant plaisir à ouir seulement, s'arreste à jouir de ce contentement, il tire des paroles de l'autre l'opinion seulement, ne plus ne moins que lon fait une rougeur et une lueur de visage quand on s'approche du feu: mais quand à la moisissure et au reland du dedans de son ame, il ne l'eschauffe ny ne l'esclarcit point par la philosophie. Si doncques il est besoing encore de quelque autre precepte pour achever l'office d'un bon auditeur, c'est qu'il faut qu'en se souvenant de celuy que je viens de dire, il exerce son entendement à inventer de soymesme, aussi bien comme à comprendre ce qu'il entend des autres, à fin qu'il se forme au dedans de soy une habitude, non point sophistique, c'est à dire apparente, pour sçavoir reciter ce qu'il aura entendu d'ailleurs, mais interieure et de vray philosophe, faisant son compte que le commancement de bien vivre, c'est estre blasmé et mocqué.

<p 31r>De la Vertu Morale.
NOSTRE intention est d'escrire et traitter de la Vertu que lon appelle et que lon estime Morale, en quoy principalement elle differe de la contemplative, pour ce que elle a pour sa matiere les passions de l'ame, et pour sa forme la raison: quelle substance elle a, et comment elle subsiste. A sçavoir si la partie de l'ame qui la reçoit, est nantie et ornee de raison qui luy soit propre à elle, ou si elle en emprunte l'usage et la participation d'ailleurs: et la recevant d'ailleurs, si c'est comme les choses qui sont meslees avec d'autres meilleures, ou bien si c'est pour ce que ce qui est soubs le gouvernement et soubs la domination d'autruy, semble participer de la puissance de ce qui luy commande et qui le gouverne: car qu'il soit bien possible que la vertu subsiste et demeure en estre sans aucune matiere ny meslange, j'estime qu'il soit assez manifeste. Mais premierement je croy qu'il vauldra mieux reciter sommairement en passant, les opinions des autres Philosophes, non par maniere de narration historiale seulement ains plus tost à fin que les opinions des autres exposees, la nostre en soit plus claire à entendre, et plus certaine à tenir. Menedemus doncques natif de la ville d'Eretrie, ostoit toute pluralité et toute difference de vertus, pour ce qu'il tenoit qu'il n'y en avoit qu'une toute seule, laquelle s'appelloit de divers noms, disant que c'estoit une mesme chose qui s'appelloit temperance, force, justice, comme c'est tout un que homme, et mortel, ou animal raisonnable. Ariston natif de Chio tenoit aussi, qu'en substance il n'y avoit qu'une seule vertu, laquelle il appelloit Santé, mais selon divers respects il y en avoit plusieurs differentes l'une de l'autre, comme qui appelleroit nostre veuë quand elle s'applique à regarder du blanc, Leucothee: et à regarder du noir, Melanthee: et ainsi des autres choses semblables. Car la vertu (disoit-il) qui concerne ce qu'il faut faire ou laisser, s'appelle Prudence, et celle qui regle la concupiscence, et qui limite ce qui est moderé et opportun és voluptez, se nomme Temperance: et celle qui concerne les affaires, et contraux, que les hommes ont les uns avec les autres, est Justice, ne plus ne moins qu'un cousteau est tousjours le mesme, mais il coupe tantost une chose et tantost une autre: et le feu agit bien en diverses et differentes matieres, mais c'est tousjours par une mesme nature. Et semble que Zenon mesme le Citieïen panche un petit en ceste opinion- là, quand il definit que la prudence qui distribue à chacun ce qui luy appartient, est la Justice: celle qui choisit ce qu'il faut eslire ou fuir, Temperance: ce qu'il faut supporter et souffrir, Force: et ceux qui le defendent en telle opinion, disent que par la prudence il entendoit la science. Mais Chrysippus estimant que chacune qualité a sa vertu propre, sans y penser introduisit en la Philosophie un exaim, comme disoit Platon, et toute une ruchee par maniere de dire, de vertus: car comme de fort se derive force, de juste justice, de clement clemence: aussi fait de gracieux grace, de bon bonté, de grand grandeur, de beau beauté, et toutes autres telles galanteries, gentillesses, courtoisies, et joyeusetez, qu'il mettoit au nombre des vertus, remplissant la Philosophie de nouveaux termes, sans qu'il en fust besoing. Mais tous ces Philosophes-là ont cela de commun entre eux, qu'ils tiennent que la vertu est une disposition et une puissance de la principale partie de l'ame, que est la raison, et supposent cela comme chose toute confessee, toute certaine et irrefragable: et n'estiment point qu'il y ait en l'ame de partie sensuelle et irraisonnable, qui soit de nature differente de la raison, ains pensent que ce soit tousjours une mesme partie et substance de l'ame, celle qu'ils appellent principale, ou la raison et l'entendement, qui se tourne et se change en tout, tant <p 31v>és passions, comme és habitudes et dispositions, selon la mutation desquelles il devient ou vice ou vertu, et qui n'a en soy rien qui soit irraisonnable, mais que lon l'appelle irraisonnable quand le mouvement de l'appetit est si puissant, qu'il demeure le maistre, et poulse l'homme à quelque chose deshonneste, contre le jugement de la raison: car ils veulent que la passion mesme soit raison, mais mauvaise, prenant sa force et vehemence d'un faux et pervers jugement. Tous ceux- là me semblent avoir ignoré, que chascun de nous est veritablement double et composé, au moins n'ont-ils cogneu, que ceste premiere composition de l'ame et du corps, qui est manifeste à tous, mais l'autre composition et mixtion de l'ame, ils ne l'ont point entenduë: toutefois qu'il y ait encore quelque duplicité et meslange en l'ame mesme, et quelque diversité de nature et difference entre la partie raisonnable et l'irraisonnable, comme si c'estoit presque un autre second corps par necessité naturelle meslé et attaché à la raison: il est bien vraysemblable, que Pythagoras ne ne l'a pas ignoré, à ce que lon peult conjecturer par la diligence grande qu'il a employee en la Musique, l'appliquant à l'Ame pour l'addoucir, domter et apprivoiser, comme s'appercevant bien, que toutes les parties d'icelle n'estoient pas obeïssantes ne subjectes à doctrine, ny aux sciences, de maniere que par la seule raison on les peust retirer de vice, et qu'elles avoient besoing de quelque autre maniere d'apprivoisement et de persuasion, autrement qu'il seroit impossible à la philosophie de venir à bout de sa rebellion. Mais bien est-il tout evident et tout certain, que Platon a tresbien entendu, que l'ame ou la partie animee de ce monde, n'est point simple, ains est meslee de la puissance du mesme, de l'autre, par ce que d'une part elle se regit et tourne tousjours par un mesme ordre, qui est le plus puissant mouvement, et de l'autre part elle est divisee en cercles, sph@eres, et mouvements à demy contraires au premier, vagabons et errans, en quoy est le principe des diversitez des generations qui se font en la terre. Aussi l'ame de l'homme estant part et portion de celle de l'univers, et composee sur les nombres et proportions d'icelle, n'est point simple ny d'une seule nature, ains a une partie qui est spirituelle et intelligente, où est le discours de la raison, à laquelle appartient, selon nature, de commander et dominer en l'homme: l'autre est brutale, sensuelle, errante et desordonnee d'elle mesme, si elle n'est regie et conduitte d'ailleurs. Et ceste-cy derechef se soubsdivise en deux autres parties, dont l'une s'appelle corporelle ou vegetative, l'autre irascible ou concupiscible, adherente tantost à la partie corporelle, et tantost à la spirituelle, et au discours de la raison, à qui elle donne force et vigueur. Or cognoist on la difference de l'une et de l'autre en ce principalement, que la partie intelligente resiste bien souvent à la concupiscible et irascible: et faut bien dire qu'elles soient diverses et differentes de la raison, attendu que bien souvent elles desobeïssent et repugnent à ce qui est tresbon. Aristote a supposé ces principes là bien longuement plus que nul autre, comme il appert par ses escripts, mais depuis il attribua la partie irascible à la concupiscible, les confondant toutes deux en une, comme estant l'ire une convoitise et appetit de vengeance, mais tousjours a il tenu, que la partie sensuelle et brutale estoit totalement distincte et divisee de l'intellectuelle et raisonnable, non qu'elle soit du tout privee de raison, comme l'est la vegetative et nutritive, qui est celle des plantes, par ce que celle là estant du tout sourde, ne peult ouir la raison, et est un germe qui procede de la chair, et tient tousjours au corps: mais la sensuelle ou concupiscible, encore qu'elle soit destituee de raison propre à elle, si est ce neantmoins, qu'elle est apte et idoine à ouir et obeir à la partie intelligente et discourante, à se retourner vers elle, et à se ranger à ses preceptes, prouveu qu'elle ne soit point gastee à faict, et corrompue par une volupté ignorante, et une habitude de vie dissoluë. Et s'il y en a qui s'esmerveillent et qui trouvent <p 32r>estrange, comment une partie peut estre irraisonnable, et neantmoins obeissante à la raison: ceux- là ne me semblent pas bien comprendre la force et la puissance de la raison, combien elle est grande, et jusques où elle passe et penetre à commander, conduire, et guider, non par dures ny violentes contrainctes, mais par molles et douces inductions et persuasions, qui ont plus d'efficace que toutes les forces du monde. Qu'il soit ainsi, les esprits, les nerfs et les os sont parties irraisonnables du corps, mais aussi tost qu'il y a en l'esprit un mouvement de volonté, comme aiant la raison tant soit peu secoué la bride, tous s'estendent, tous s'esveillent et se rendent prests à obeïr: si l'homme veut courir, les pieds sont dispos: s'il veut prendre ou jetter quelque chose, les mains sont incontinent prestes à mettre en oeuvre. Le poëte Homere mesme nous donne bien clairement à cognoistre la convenance et intelligence qu'il y a entre la raison, et les parties privees du discours de raison, par ces vers,
  Ainsi baignoit de larmes son visage
  Penelopé, en plorant le veufvage
  De son espoux tout joignant d'elle assis:
  Mais Ulysses en son esprit rassis
  Se sentoit bien attainct de pitié tendre,
  Voiant ainsi tant de larmes espandre
  Celle que plus il aimoit cherement:
  Et toutefois il tenoit sagement
  Ses pleurs cachez, et dessoubs les paupieres
  Fermes estoient de ses yeux les lumieres,
  Sans plus siller, que si leur dureté
  De roide fer ou de corne eust esté.
tant il avoit rendu obeïssans au jugement de la raison et les esprits, et le sang, et les larmes. Cela mesme monstrent aussi clairement les parties naturelles, qui se retirent, et par maniere de dire, s'enfuient, sans se bouger ny emouvoir, quand nous approchons des belles personnes que la raison ou la loy nous defendent de toucher. Ce qui advient encore plus evidemment à ceux, qui estans devenus amoureux de quelques filles ou femmes, sans les cognoistre, recognoissent puis apres que ce sont ou leurs soeurs, ou leurs propres filles: car alors tout soudain la concupiscence cede et fait joug, quand la raison s'y est interposee, et le corps contient toutes ses parties honestement, en devoir d'obeïr au jugement de la raison. Et advient aussi bien souvent, que lon mange quelques viandes de bon appétit sans sçavoir que c'est, mais aussi tost que lon s'apperçoit, ou que par autre on est adverty, que c'est quelque viande impure, mauvaise et defenduë, non seulement on s'en repent, et en est-on fasché en son entendement, mais aussi les facultez corporelles s'accordans avec l'opinion, on en prent des vomissements et des maux de coeur, qui renversent l'estomac sans dessus dessoubs. Et si ce n'estoit que j'aurois peur qu'il ne semblast, que j'allasse industrieusement ramasser de toutes parts des inductions plaisantes, pour aggreer aux jeunes gens, je m'eslargirois à deduire les psalterions, les lyres, les espinettes, les fleutes, et autres tels instruments de musique, que lon a inventez pour accorder et consoner avec les passions humaines, encore que ce soient choses sans ames, elles ne laissent pas toutefois de s'esjouir ou se plaindre et lamenter avec eux, ains chantent, s'esguayent, voire font l'amour quand et eux, representans les affections, les volontez, et les moeurs de ceux qui en jouënt. Auquel propos on dit, que Zenon mesme allant un jour au theatre pour ouïr le musicien Amoebeus, qui chantoit sur la lyre, dit à ses disciples: Allons-y, pour ouir et apprendre quelle armonie et resonance rendent les entrailles des bestes, les nerfs, les ossements, et les bois, quand on les sçait disposer par nombres, par proportions, et par ordre. <p 32v>Mais laissant ces exemples-là, je leur demanderois volontiers, si quand les chevaux, les chiens, et les oyseaux, que nous nourrissons en nos maisons, par accoustumance, nourriture et enseignement, apprennent à rendre des voix intelligibles, et à faire des mouvements, des gestes, et des tours qui nous sont et plaisans et utiles: et semblablement quand ils lisent dedans Homere, que Achilles excitoit à combattre et les hommes et les chevaux, ils s'esbahissent encore, et doutent si la partie qui se courrouce, qui appéte, qui se deult, qui s'esjouit en nous, peut bien obeïr à la raison, et pour estre affectionneee et disposee par elle, attendu mesmement qu'elle n'est point logee dehors, ny divisee et distincte d'avec nous, et qu'il n'y a rien au dehors qui la forme, ne qui la moule, ou qui la taille par force à coups de marteau ny de ciseau, ains que elle est tousjours attachee à elle, tousjours conversant avec elle, nourrie et duitte par longue accoustumance. Voyla pourquoy les anciens l'ont bien proprement appellee Ethos, qui est à dire, les Moeurs, pour nous donner grossement à entendre, que les moeurs ne sont autre chose, qu'une qualité imprimee de longue main en celle partie de l'ame qui est irraisonnable, et est ainsi nommee par ce qu'elle prend celle qualité de la demeure longue, et longue accoustumance, estant formee par la raison, laquelle n'en veut pas du tout oster ny desraciner la passion, par ce qu'il n'est ny possible, ny utile, ains seulement luy trasse et limite quelques bornes, et luy establit quelque ordre, faisant en sorte que les vertus morales ne sont pas impassibilitez, mais plustost reglements et moderations des passions et affections de nostre ame, ce qu'elle fait par le moyen de la prudence, laquelle reduit la puissance de la partie sensuelle et passible à une habitude honneste et louable. Par ce que lon tient que ces trois choses sont en nostre ame, la puissance naturelle, la passion, et l'habitude. La puissance naturelle est le commancement, et par maniere de dire, la matiere de la passion, comme la puissance de se courroucer, la puissance de se vergongner, la puissance de s'asseurer. La passion apres est le mouvement actuel d'icelle puissance, comme le courroux, la vergongne, l'asseurance. Et l'habitude est une fermeté establie en la partie irraisonnable par longue accoustumance, et une qualité confirmee, laquelle devient vice quand la passion est mal gouvernee, et vertu quand elle est bien conduitte et menee par la raison. Mais pourautant que lon ne trouve pas que toute vertu soit une mediocrité, ny ne l'appelle-on pas toute morale, à fin de mieux en monstrer et declarer la difference, il faut commencer un peu de plus haut. Toutes les choses sont ou absoluëment et simplement en leur estre, ou relativement au esgard à nous. Absoluëment sont en leur estre, comme la terre, le ciel, les estoilles, et la mer: relativement au regard de nous, comme bon, mauvais: proufitable, nuisible: plaisant desplaisant. La raison contemple l'un et l'autre, mais le premier genre des choses qui sont absoluëment appartient à science, et à contemplation, comme son object: le second, des choses qui sont relativement au esgard à nous, appartient à consultation et action: et la vertu de celuy-là est sapience, la vertu de cestui-cy, prudence: et y a difference entre prudence et sapience, d'autant que prudence consiste en une relation, et application de la partie contemplative de l'ame, à l'action et au regime de la sensuelle et passible selon raison, tellement que prudence a besoing de la fortune, là où sapience n'en a que faire, pour atteindre et parvenir à sa propre fin: ny aussi de consultation, par ce qu'elle concerne les choses qui sont tousjours unes et tousjours de mesme sorte. Et comme le Geometrien ne consulte pas touchant le triangle, à sçavoir s'il a trois angles egaux à deux droicts, ains le sçait certainement: et la consultation se fait des choses qui sont et adviennent tantost d'une sorte, et tantost d'une autre, non pas de celles qui sont fermes et stables tousjours en un estre immuable: aussi l'entendement et ame speculative exerceant ses functions sur les choses premieres et permanentes qui ont tousjours une mesme nature, et qui ne reçoivent <p 33r>point de changement, est exempte de toute consultation. Mais la prudence descendant aux choses pleines de variation, de troubles et de confusion, il est force qu'elle se mesle souvent des choses fortuites et casuelles, et qu'elle use de consultation en choses si douteuses et si incertaines, et apres avoir consulté, qu'elle vienne lors à mettre la main à l'oeuvre, et à l'action, assistee de la partie raisonnable, laquelle elle tire quand et soy aux actions, car elles ont besoing d'un instinct et esbranlement que fait l'habitude morale en chasque passion: mais cest instinct-là a besoing de raison qui le limite, à fin qu'il soit moderé, à fin qu'il ne passe point outre, ny ne demeure point deça le milieu, par ce que la partie brutale et passible a des mouvements qui sont les uns trop vehements et trop soudains, les autres trop tardifs et plus lasches qu'il n'appartient. C'est pourquoy nos actions ne peuvent estre bonnes qu'en une sorte, et mauvaises en plusieurs: comme lon ne peut assener au but que par une sorte seulement, mais bien le peut on faillir en plusieurs, en donnant ou plus haut ou plus bas qu'il ne faut. L'office doncques de la raison active selon nature est, d'oster et retrencher tous exces et toutes defectuositez aux passions, par ce que quelquefois l'instinct et esbranlement, soit par infirmité, ou par delicatesse, ou par crainte, ou par paresse, se lasche et demeure court au devoir, et là se treuve la raison active, qui le resveille et l'excite. Et quelquefois aussi, au contraire, se laisse aller à la debordee, estant dissolu et desordonné, et la raison luy oste ce qu'il a de trop vehement, reglant ainsi et moderant ce mouvement actif, elle imprime en la partie irraisonnable les vertus morales, qui sont mediocritez entre le peu et le trop. Car il ne faut pas estimer que toute vertu consiste en mediocrité, d'autant que la sapience et prudence, qui n'ont besoing aucun de la partie brutale et irraisonnable, gisent seulement au pur et sincere entendement et discours du pensement, non subjectes aux passions, n'estans autre chose qu'une cime et extremité de raison affinee, contente de soy, parfaitte, et n'ayant aucun besoing de la partie irraisonnable et sensuelle, en laquelle raison se forme et engendre la tres-divine et tres-heureuse science: mais la vertu morale tenant de la terre à cause du corps, a besoing des passions, comme d'outils et de ministres pour agir et faire ses operations, n'estant pas corruption ou abolition de la partie irraisonnable de l'ame, ains plus tost le reglement et l'embellissement d'icelle, et est bien extremité quant à la qualité et à la perfection, mais non pas quant à la quantité, selon laquelle elle est mediocrité, ostant d'un costé ce qui est excessif, et de l'autre ce qui est defectueux. Mais pource qu'il y a milieu et mediocrité de plusieurs sortes, il nous faut definir quel milieu et quelle mediocrité est la vertu morale. Premierement doncques, il y a un milieu qui est composé des deux extremitez, comme le gris ou le tanné, composé du blanc et du noir. Et ce qui contient ou qui est contenu est moyen et milieu entre ce qui contient et ce qui est contenu seulement, comme le monbre de huit entre le douze et le quatre. Ce qui ne participe et ne tient de nulle des extremitez s'appelle aussi moyen et milieu, comme ce qui est indifferent entre le bien et le mal, mais vertu ne peut estre milieu ne moyen selon pas une de ces interpretations- là, par ce qu'elle ne peut estre composition ny meslange de deux vices, ny ne peut contenir ce qui est moins, ny estre contenu de ce qui est plus que le devoir, et si n'est point du tout exempté des passibles emotions subjettes au trop et au peu, et au plus et au moins. Mais plus tost elle est et s'appelle milieu et moyen, selon la mediocrité qui est aux sons et aux accords des voix, car il y a en la Musique une note et une voix qui s'appelle moienne, pour ce qu'elle est au milieu de la basse et de la haute que lon appelle Hypaté et Neté, se retirant de la hautesse de l'une qui est trop aiguë, et de la bassesse de l'autre qui est trop grosse: aussi la vertu morale est un certain mouvement et puissance en la partie irraisonnable de l'ame qui tempere le relaschement ou roidissement, et le plus et moins qui y peuvent estre, reduisant chascune passion à temperature moderee pour la garder de faillir. <p 33v>En premier lieu doncques ils disent, que la force ou prouësse et vaillance est le moyen et le milieu entre couardise et temerité, desquelles deux extremitez l'une est exces, et l'autre defaut de la passion d'ire. La liberalité est un moyen entre chicheté et prodigalité: Clemence entre indolence et cruauté: Justice moyen entre le distribuer plus et moins de ce qu'il faut és contraux et affaires des hommes, les uns avec les autres: Temperance milieu entre l'impassibilité insensible, et la dissolution desbordee és voluptez: en quoy principalement et plus clairement se donne à cognoistre la difference qu'il y a de la partie brutale à la partie raisonnable de l'ame: et voit-on evidemment, qu'autre chose est la passion, et autre chose la raison, par ce qu'autrement il n'y auroit point de difference entre la temperance et la continence, et entre l'intemperance et l'incontinence és voluptez et cupiditez, si c'estoit une mesme partie de l'ame qui jugeast, et qui convoitast: mais maintenant la temperance est quand la raison gouverne et manie la partie sensuelle et passionnee, ne plus ne moins qu'un animal bien domté et bien fait à la bride, le trouvant obeïssant en toutes cupiditez, et recevant volontairement le mors. Et la continence est quand la raison demeure bien la plus forte, et méne la concupiscence, mais c'est avec douleur et regret, par ce qu'elle n'obeit pas volontiers, ains va de travers à coups de baston, forcee par le mors de bride, faisant toute la resistance qu'elle peut à la raison, et luy donne beaucoup de travail et de trouble: comme Platon, pour le mieux donner à entendre par similitude, fait qu'il y a deux bestes de voitture qui tirent le chariot de l'ame, dont la pire combat, estrive et regibbe contre la meilleure, et donne beaucoup d'affaire et de peine au cocher qui les conduit, estant contrainct de tirer alencontre, et tenir roide, de peur que les resnes purpurees, comme dit Simonides, ne luy eschappent des mains. Voila pourquoy ils ne tiennent point que continence soit vertu entiere et parfaitte, ains quelque chose moindre, par ce que ce n'est point une mediocrité de consonante armonie et accord du pire avec le meilleur, ne qui resecque ce qu'il y a de trop en la passion: ny l'appétit n'obeit point volontairement de gré à gré à la raison de l'ame, ains luy fait de la peine, et en reçoit aussi, et finablement est rangé soubs le joug par force, comme en une sedition civile, là où les deux parties discordantes se voulans mal, et se faisans la guerre l'une à l'autre, habitent dedans une mesme closture de ville, comme dit Sophocles,
  La cité est pleine d'encensements,
  Pleine de chants, et de gemissements.
telle est l'ame du continent, pour le combat et le discord qu'il y a entre la raison et l'appétit. C'est pourquoy ils tiennent aussi, que l'incontinence n'est pas du tout vice, ains quelque chose de moins, mais que l'intemperance est le vice tout entier, pour ce qu'elle a l'affection mauvaise et la raison gastee et corrompue, estant par l'une poulsee à appéter ce qui est deshonneste, et par l'autre induite à mal juger et consentir à la cupidité deshonneste: de maniere qu'elle perd tout sentiment des fautes et pechez qu'elle commet, là où l'incontinence retient bien le jugement sain et droict par la raison, mais par la vehemence de la passion plus puissante que la raison, elle est emportee comme son propre jugement: aussi est elle differente de l'intemperance, d'autant qu'en l'une la raison est vaincue par la passion, et en l'autre elle ne combat pas seulement. L'incontinent en combattant quelque peu, se laisse à la fin aller à sa concupiscence: l'intemperant en consentant, approuvant et louant, suit son appétit. L'intemperant est bien aise et se resjouit d'avoir peché, l'incontinent en a douleur et regret: l'intemperant va guayement et affectueusement apres sa villanie, l'incontinent enuis et mal volontiers abandonne l'honnesteté: et s'il y a difference entre leurs faicts et actions, il n'y en a pas moins entre leurs paroles, car les propos de l'intemperant sont tels,
  Grace il n'y a ny plaisir en ce monde,
<p 34r>   Sinon avec dame Venus la blonde:
  Puissent mes yeux par mort esvanouir
  Alors que plus je n'en pourray jouir.
Un autre dit, Boire, manger, et paillarder, c'est le principal: tout le reste je l'estime accessoire, quant à moy. Celuy-là est de tout son coeur enclin aux voluptez, et miné par dessoubs: aussi ne l'est pas moins celuy qui dit,
  Laisse moy perdre, il me plaist de perir.
Car il a le jugement avec l'appétit gasté et corrompu, depuis qu'il parle ainsi. Mais les propos et paroles de l'incontinent sont autres et differentes,
  J'ay le sens bon, mais nature me force. Et cest autre,
  Helas helas, c'est divine vengeance,
  Que l'homme aiant du bien la cognoissance,
  N'en use pas, ains fait out le contraire. Et cest autre,
  Là le courroux ne peut non plus durer
  Ferme, que l'ancre en tourmente asseurer
  La nave estant fichee dans du sable,
  Qui ne tient coup, et ne demeure stable.
Il ne dit pas mal, ny de mauvaise grace, l'ancre fichee dedans le sable, pour signifier la foible tenue de la raison, qui ne demeure pas fichee et ferme, ains par la lascheté, et molle delicatesse de l'ame, laisse aller son jugement: et n'est pas loing aussi de celle comparaison ce que dit un autre,
  Comme une nave attachee au rivage,
  Venu le vent rompt tout chable et cordage.
Car il appelle chable et cordage le jugement de la raison qui resiste à l'acte deshonneste, lequel vient à se rompre par l'impetuosité de la passion, comme d'un vent violent: car, à dire la verité, l'intemperance est poulsee par cupiditez à pleines voiles dedans les voluptez et luy mesme s'y dresse et s'y accommode: mais l'incontinent y va, par maniere de dire, de travers, desirant s'en retirer, et repoulser la passion qui l'attire, mais à la fin il se laisse couler et tomber en l'acte deshonneste, ainsi que Timon le donne à entendre par ces vers dont il picquoit Anaxarchus,
  D'Anaxarchus hardie et permanente
  La force estoit comme un chien impudente,
  Où que ce fust qu'il se voulust jetter:
  Mais malheureux, comme j'oy raconter,
  Il se jugeoit, pource que sa nature
  A volupté encline oultre mesure
  (Dont la plus part de ces Sages ont peur)
  Le retiroit arriere de son coeur.
Car ny le sage n'est continent, mais temperant: ny le fol incontinent, mais intemperant, par ce que le temperant se plaist et delecte des choses belles et honnestes, et l'intemperant ne se fasche et desplaist pas des deshonnestes: parquoy l'incontinence convient proprement et ressemble à une ame sophistique, qui a bien l'usage de la raison, mais si imbecille, qu'elle ne peut pas perseverer et demourer ferme en ce qu'elle a une fois jugé estre le devoir. Voyla doncques les differences qu'il y a entre l'intemperance et l'incontinence, et aussi entre la temperance et la continence: car le remors, le regret, et le contre-coeur n'ont point encore abandonné la continence, là où en l'ame temperante tout est applany: il n'y a rien emeu qui batte, tout y est sain: de sorte que qui verroit l'obeissance grande, et la tranquillité merveilleuse, dont la partie irraisonnable est unie et incorporee avec la raisonnable, il pourroit dire,
  Alors le vent avoit du tout cedé,
<p 34v>   Et luy estoit le calme succedé
  Sans nulle haleine, aiant des mers profondes
  Dieu appaisé totalement les ondes.
Aiant la raison assopy les excessifs, furieux et forcenez mouvements des cupiditez et passions, et celles dont la nature a necessairement besoing, les aiant rendues tellement soupples et obeissantes, amies et secondantes toutes les intentions et toutes les volontez de la raison, que ny elles ne courent devant, ny ne demourent derriere, ny ne font desordre quelconque par aucune desobeissance,
  Comme un poulain suit la jument qu'il tette.
Ce qui confirme le dire de Xenocrates touchant ceux qui prennent à bon escient l'estude de la philosophie, que seuls ils font volontairement ce que les autres font malgré eux par la crainte des loix, s'abstenans de satisfaire à leurs appétis desordonnez pour la doute des peines, comme les chiens pour la peur des coups de baston, et le chat pour le bruit, ne regardans seulement qu'au danger de la peine. Or qu'il y ait en l'ame sentiment d'une telle fermeté et resistance alencontre des cupiditez, comme s'il y avoit quelque chose qui les combattist, et qui leur feist teste, il est bien evident: toutefois il y en a qui maintiennent, que la passion n'est point chose differente ny diverse de la raison, et que cela qui se sent n'est point un combat de deux diverses choses, ains changement d'une seule, qui est la raison, mais que nous ne nous appercevons pas de ce changement, à cause de sa soudaineté, ne considerans pas ce pendant, que c'est une mesme subject de l'ame, laquelle de sa nature sçait convoiter, et se repentir, se courroucer et avoir peur, qui tend à faire chose deshonneste attiree par la volupté, et à l'opposite aussi s'en retient par crainte de la peine: car il est certain, que cupidité, crainte, et autres semblables passions, sont opinions perverses, et mauvais jugements qui s'impriment non en diverses parties de l'ame, ains en celle qui est la principale, c'est à sçavoir le discours de la raison, de laquelle les passions sont inclinations, consentements, appetitions, mouvements, et operations brief qui se changent legerement en peu d'heure, et dont l'impetuosité et vehemence violente est fort dangereuse, à cause de l'imbecillité et inconstance de la raison, ne plus ne moins que les courses des petits enfans. Mais le discours de cos oppositions-là premierement est contraire à l'evidence notoire, et au sens commun, car il n'y a personne qui en soymesme ne sente une mutation de concupiscence en jugement, et à l'opposite aussi, de jugement en concupiscence: et voyons que l'amant ne cesse point d'aimer, encore qu'en son entendement il discoure et juge, qu'il se faille departir de l'amour, et luy resister, ny derechef aussi ne sort il point du discours et du jugement, quand il se lasche et se laisse aller à sa cupidité, ains lors que par la raison il combat alencontre de sa passion, il est encore actuellement en la passion: et semblablement à l'heure mesme qu'il se laisse vaincre de la passion, il vcoit et cognoist par le discours de la raison, le peché qu'il commet: de maniere que ny par la passion il ne perd point la raison, ny par la raison il n'est point delivré de la passion, ains branslant tantost en un costé, et tantost en l'autre, il demeure neutre, mestoyen et commun entre les deux. Mais ceux qui estiment, que la principale partie de l'ame soit maintenant la cupidité, maintenant le discours qui s'oppose à la cupidité, ressemblent proprement à ceux qui voudroient dire, que le veneur et la beste sauvage ne fussent pas deux, ains un tout seul corps qui se changeast tantost en une beste, et tantost en un veneur: car, et ceux là en chose toute evidente ne verroient goutte, et ceux-cy parlent contre leur propre sentiment, attendu qu'ils sentent realement et de faict en eux-mesmes, non une mutation d'un en deux, mais un estrif et combat de deux l'un contre l'autre. Pourquoy doncques (disent-ils) ce qui delibere, et qui consulte en nous, n'est-il aussi bien double, ains est simple et seul? C'est bien allegué, respondrons nous, mais l'evenement <p 35r>et l'effect en est tout different: car ce n'est pas la prudence de l'homme qui combat contre soy-mesme, ains se servant d'une mesme puissance, et faculté de ratiociner, elle touche divers arguments: ou plus tost, dirons nous, c'est un mesme discours employé en divers subjects et matieres differentes: et pourtant n'y a-il point de douleur, ny de regret aux discours qui sont sans passion, ny ne sont point les consultans forcez de tenir une des parties contraires, contre leur propre volonté, si ce n'est que d'aventure il n'y ayt secrettement quelque passion attachee à l'une des parties, comme qui adjousteroit soubs main quelque chose à l'un des bassins de la balance: ce qui advient bien souvent, et lors ce n'est pas le discours de la ratiocination que se contrarie à soy- mesme, ains est quelque passion secrette qui repugne à la ratiocination, comme quelque ambition, quelque emulation, quelque faveur, quelque jalouzie, ou quelque crainte contrevenant au discours de la raison: et il semble que ce soient deux discours qui de paroles se combattent l'un contre l'autre, ainsi qu'il appert clairement par la sentence de ces vers d'Homere,
  Honte ils avoient du combat rejetter
  Le refusant, et peur de l'accepter. Et de ces autres,
  Souffrir la mort est chose douloureuse,
  Mais renommee on acquiert glorieuse:
  Craindre la mort est une lascheté,
  Mais il y a à vivre volupté.
Voyla pourquoy au jugement des proces, les passions qui s'y coulent, sont ce qui les fait longuement durer: et au conseil des Princes et des Roys, ceux qui y parlent en faveur de quelque partie, ne le font pas, ny ne defendent pas l'une des sentences pour la raison, ains se laissent traverser à quelque passion contre le discours de l'utilité. C'est pourquoy és citez qui sont gouvernees par un Senat, les Magistrats qui seient en jugement ne permettent pas aux orateurs et advocats d'emouvoir les affections: car le discours de la raison n'estant empesché d'aucune passion, tend directement à ce qui est bon et juste: mais s'il s'y met quelque passion à la traverse, alors le plaisir ou desplaisir y engendre combat et dissention alencontre de ce que lon juge estre bon. Qu'il soit ainsi, pourquoy est-ce, qu'aux disputes de la philosophie on ne voit point que les uns soient amenez avec douleur et regret par les autres en leurs opinions? Ains Aristote mesme, Democritus et Chrysippus ont depuis reprouvé quelque advis qu'ils avoient approuvez, sans regret ne fascherie quelconque, mais plus tost avec plaisir, pour ce qu'en la partie speculative de l'ame, il n'y a aucune contrarieté de passions, à cause que la partie irraisonnable de l'ame se repose, et demeure quoye sans curieusement s'ingerer de s'en entremesler. Ainsi les discours de la ratiocination, aussi tost que la verité luy apparoist, encline volontiers en celle part, et abandonne le mensonge, d'autant qu'en la partie irraisonnable de l'ame se repose, et demeure quoye sans curieusement s'ingerer de s'en entremesler. Ainsl les dicours de la ratiocination, ausso tost que la verité luy apparoist, encline volontiers en celle part, et abandonne le mensonge, d'autant qu'en luy est, non ailleurs, la faculté de croire ou descroire, là où les conseils et deliberations d'affaires, les jugements et arbitrages, pour la plus part estans pleins de passions, rendent le chemin mal aisé, et donnent bien de la peine à la raison, qui est arrestee et empeschee par la partie irraisonnable de l'ame, qui luy resiste, en luy mettant au devant quelque plaisir, ou quelque crainte, ou quelque douleur ou cupidité, de quoy le sentiment est le juge, touchant à l'une et à l'autre partie: car si bien l'une surmonte, elle ne deffait pas pour cela l'autre, ains la tire à soy malgré elle par force, comme celuy qui se tanse et se reprent soymesme, pour estre amoureux, use du discours de sa raison contre sa passion, estans tous les deux ensemble actuellement dedans son ame, ne plus ne moins que si avec la main il reprimoit et repoulsoit l'autre partie enflammee d'une fiévre de passion, sentant les deux parties realement se battans l'une contre l'autre dedans soymesme: là où és disputes et inquisitions non passionnees, telles que sont celles de l'ame speculative et contemplative, si les deux parties se trouvent <p 35v>egales, il ne se fait point de jugement, ains y a une irresolution, qui est comme une pause et un arrest de l'entendement, ne pouvant passer outre, ains demourant suspendu entre deux contraires opinions: et s'il advient qu'il encline en l'une des opinions, la plus forte dissoult l'autre, sans qu'elle en devienne marrie, ny qu'elle en conteste obstineement contre l'opinion. Brief là où il y a un discours et une ratiocination qui semble contrarier à l'autre, ce n'est pas que lon sente deux divers subjects, mais un seul en diverses apprehensions et imaginations. Mais quand la partie brutale combat alencontre de la raisonnable, estant telle qu'elle ne peult ny vaincre ny estre vaincue, sans regret et douleur, incontinent ceste bataille divise l'ame en deux, et rend ceste diversité toute evidente et manifeste. Si ne cognoit-on pas seulement à ce combat, qu'il y a difference entre la source de la passion, et celle de la raison, mais aussi à ce qui s'en ensuit, par ce que lon peult aimer un gentil enfant et bien né à la vertu, et en aimer aussi un mauvais et dissolu. Et se peut faire que lon use de courroux injustement alencontre de ses propres enfans, ou de ses peres et meres, et que lon en use aussi justement pour ses enfans, et pour ses peres et meres, alencontre des ennemis et des tyrans: et comme là se sent manifestement le combat et la difference de la passion d'avec le discours de la raison, aussi là sent-on icy de l'obeissance et de la suitte de la passion qui se laisse conduire et mener à la raison. Comme, pour exemple, il advient souvent qu'un homme de bien espouse une femme selon les loix, en intention de l'honorer et de vivre avec elle justement et honestement: mais puis apres, la longue conversation par laps de temps y aiant imprimé la passion d'amour, il apperçoit en son entendement, qu'il la cherit et l'aime plus tendrement qu'il n'avoit proposé du commancement. Et les jeunes gens qui rencontrent des maistres et precepteurs gentils, les suyvent et les caressent du commancement pour l'utilité qu'ils en reçoivent, mais par traict de temps puis apres, ils les aiment cordialement: et au lieu qu'ils leur estoient familiers et assidus disciples seulement, ils en deviennent amoureux. Autant en advient il envers les magistrats, envers les voisins, et envers les alliez: car du commancement nous hantons avecques eux civilement et par obligation de quelque honesteté: mais puis apres nous ne nous donnons garde, que nous les aimons cherement, venant la raison à persuader et y attirer la partie de l'ame qui est le subject des passions. Et celuy qui a dit le premier ce propos,
  Il y a deux hontes, l'une louable,
  L'autre fardeau qui les maisons accable,
ne monstre il pas manifestement, qu'il avoit en soy mesme souvent experimenté, que ceste passion luy avoit, par dilayer contre raison, et differer de jour à autre, ruiné ses affaires et fait perdre de belles occasions? Ausquelles preuves ces Stoïques icy se rendans pour l'evidence manifeste qu'il y a, appellent honte vergongne, et volupté joye, et peur circonspection: en quoy on ne les sçauroit pas justement reprendre de ces deguisemens là de noms honestes, prouveu qu'ils appellassent les mesmes passions, quand elles se rangent à la raison de ces honestes-là: et quand elles y repugnent et la forcent, de ces fascheux icy. Mais quand estans convaincus par larmes qu'ils espandent, par tremblemens de leurs membres, par changement de couleur, ils appellent au lieu de douleur et de peur, je ne sçay quelles morsures et contractions, et qu'ils disent au lieu de cupidité promptitude, pour cuider diminuer l'imperfection de leurs passions, il semble qu'ils inventent et mettent en avant des justifications plus apparentes que vrayes, et sophistiques, non pas philosophiques, cuidans pour neant s'exempter et esloigner des choses par les changemens et desguisemens des noms: et toutefois eux mesmes appellent encore ces joyes là, ces promptitudes de volonté, ces circonspections retenues, Eupathies, c'est à dire, bonnes affections ou droittes passions, et non pas impassibilitez, usans en cest endroit des noms ainsi comme il appartient. <p 36r>Car il se fait alors une droitture de passions, quand le discours de la raison vient non à abolir et oster du tout les passions, mais à les regler et bien ordonner en ceux qui sont sages: mais les vicieux et incontinens, que leur advient-il quand ils ont jugé qu'il leur faut aimer pere et mere, et au lieu d'une amie ou d'un amy? Ils ne peuvent venir à bout de le faire: et au contraire, s'ils ont jugé qu'il leur faille aimer une courtisane ou un flatteur bouffon, ils les aiment incontinent. Or si c'estoit une mesme chose que la passion et le jugement, il faudroit que aussi tost comme lon auroit jugé, qu'il seroit besoing d'aimer ou de haïr, que l'aimer ou le haïr s'en ensuivist incontinent: mais au contraire, tout au rebours advient, par ce que la passion s'accorde bien avec quelques jugements, et à d'autres elle repugne: parquoy eux mesmes forcez par la verité des choses, disent bien que toute passion n'est pas jugement, ains seulement celle qui emeut l'appetition forte et vehemente, confessans par là, que ce sont choses diverses en nous, celle qui juge, et celle qui souffre, c'est à dire, qui reçoit les passions, comme ce qui remue, et ce qui est remué. Chrysippus mesmes en plusieurs passages definissant que c'est patience et continence, il dit, que ce sont habitudes aptes et idoines à suivre l'election de la raison: par où il monstre evidemment, qu'il est contraint de confesser et advouer, que c'est autre chose en nous, ce qui suit en obtemperant, ou qui repugne en n'obtemperant pas, que ce qui est suivy, ou non suivy. Et quant à ce qu'ils tiennent que tous pechez sont egaux, et toutes fautes egales, il n'est pas maintenant temps ne lieu à propos pour le refuter: mais bien diray-je en passant, que en la plus part des choses ils se trouveront repugner et resister à la raison, contre l'apparence et evidence toute manifeste: car toute passion selon eux est faute, et tous ceux qui se devillent, ou qui craignent, ou qui appétent, faillent. Or y a il certainement de grandes differences entre les passions selon plus et moins: car qui diroit que la peur de Dolon fust egale à celle d'Ajax, qui regardoit tousjours derriere luy, et se retiroit au petit pas d'entre les ennemis,
  L'en des genoux avançant de peu l'autre,
comme dit Homere: et entre la douleur de Platon pour la mort de Socrates, et celle d'Alexandre pour la mort de Clytus, qui s'en voulut tuer luy mesme? Car les douleurs et regrets croissent infiniement quand c'est contre toute apparence de raison, et l'accident est bien plus grief et plus angoisseux, quand il advient tout au rebours de l'esperance: comme, pour exemple, si un pere qui s'attendoit de voir son fils advancé en honneur et credit, entend dire qu'il est en prison, là où on luy donne la gehenne fort estroit, ainsi que Parmenion entendit de son fils Philotas. Et qui diroit que le courroux de Nicocreon alencontre de Anaxarchus ait esté pareil à celuy de Magas alencontre de Philemon, tous deux aians esté injuriez et outragez de paroles par eux? car Nicocreon feit piler et briser Anaxarchus avec des pilons de fer dedans un mortier: et Magas commanda au bourreau d'appliquer le trenchant de l'espee nue sur le col de Philemon, sans luy faire autre mal, et puis le laisser aller. C'est pourquoy Platon appelle l'ire et le courroux, les nerfs de l'ame, pour donner à entendre qu'ils se peuvent lascher et roidir. Pour repoulser ces objections là, et autres semblables, ils disent que ces tensions et roidissemens-là des passions ne se font pas par jugement, attendu qu'il y a faute en toutes, mais que ce sont certaines pointures d'aiguillons, et certaines contractions, et dilatations qui reçoivent plus ou moins par raison: et toutefois encore y a il difference, quant aux jugements, par ce que les uns jugent que la pauvreté n'est pas mal, et les autres tiennent que c'est un bien grand mal, et les autres encores plus, jusques à se jetter du hault des rochers dedans la mer, pour en eschapper. Les uns tiennent que la mort est mal, en ce qu'elle nous prive de la fruition du bien: les autres disent, qu'il y a soubs la terre des maux eternels, et des punitions horribles. Et la santé aucuns l'aiment comme chose utile, et qui est selon nature: <p 36v>aux autres il semble, que c'est le souverain des biens, tellement que sans elle les richesses ne servent de rien, ny les enfans, ny les estats, non pas
  La Royauté, qui l'homme egale à Dieu.
voire jusques à dire, que les vertus mesmes ne servent de rien, et sont inutiles, si elles ne sont accompagnees de la santé: de sorte qu'il appert, que aux jugements mesmes on erre plus et moins: mais il n'est pas maintenant à propos de refuter cela, seulement faut-il de là prendre ce qu'ils confessent eux mesmes, qu'il y a une partie du jugement qui est irraisonnable, en laquelle ils tiennent que se forme la passion plus grande et plus vehemente, contestans de voix et de parole, et ce pendant confessans de faict la chose à ceux qui maintiennent, que la partie qui reçoit les passions de l'ame est differente de celle qui juge et qui discerne. Et Chrysippus en son livre qu'il a intitulé Anomologie, apres qu'il a dit, que la cholere est aveugle, et qu'elle nous empesche de voir bien souvent ce qui est tout evident, et qu'elle offusque et se met au devant de ce que lon sçait parfaittement, un peu apres il dit: «Car les passions qui surviennent chassent du tout hors le discours de la raison, et comme si lon estoit d'autre advis, ils poulsent l'homme à faire de contraires actions.» Puis il allegue le tesmoignage de Menander,
  O moy chetif, helas, en ce temps là
  Que je choisy non cecy, mais cela!
  En quel endroit de toute ma personne
  Estoit logé ce qui en moy raisonne?
Et passant encore plus outre: «Comme ainsi soit, dit-il, que l'animal raisonnable soit né pour en toutes choses user de la raison, et se gouverner par icelle, nous la rejettons neantmoins en arriere par une autre plus violente force.» confessant bien clairement en ces termes, ce qui advient du debat de la passion alencontre de la raison: car ce seroit une mocquerie, comme dit Platon, de dire qu'un fust meilleur et puis apres pire que soy mesme, ou qu'il fust maistre et maistrisé tout ensemble de soy mesme, si ce n'estoit pour ce que naturellement un chascun de nous est double, et qu'il a en soy une partie meilleure et une autre pire: ainsi celuy qui rend la pire partie subjette et obeissante à la meilleure, est continent, et meilleur que soymesme: mais celuy qui souffre que la partie brutale et irraisonnable de son ame commande, et aille devant celle qui est plus noble et meilleure, celuy là est incontinent, et pire que soymesme, faisant contre nature, d'autant que selon nature il est raisonnable que la raison, qui est divine, marche devant et commande à la partie sensuelle et brutale, qui prent sa naissance du corps mesme, et auquel elle ressemble, de sa proprieté participant, ou pour mieux dire estant pleine des passions du corps mesme, auquel elle est adjointe: ainsi que tesmoignent et declarent tous ses mouvemens qui ne tendent qu'à toutes choses materielles et corporelles, et qui prennent leurs roidissemens ou relaschemens des mutations du corps. Voyla pourquoy les jeunes hommes sont prompts, hardis, et en leurs appetits bouillans, jusques à en estre presque furieux, pour la quantité et chaleur de leur sang: et des vieux, au contraire, la source de concupiscence, qui est au foye, s'esteint, et devient foible et imbecille, et à l'opposite la raison vient en force et vigueur, d'autant que la partie sensuelle et passionnee vient à s'amortir avec le corps: et c'est cela mesme qui dispose la nature des bestes sauvages à diverses passions, car ce n'est point pour droittes ou perverses, bonnes ou mauvaises opinions qu'elles aient, que les unes sont incitees à faire effort, et se mettre en defense contre quelque peril qui se presente, et les autres sont si esprises de peur et de frayeur, que lon ne les sçauroit jamais asseurer, ains les forces qui sont au sang, aux esprits et en tout le corps, font les diversitez et differences des passions qui sourdent et germent de la chair, comme de leur source et racine. Mais en l'homme que le corps se meuve et souffre quand et les eslans des passions, on l'apperçoit evidemment par la couleur pasle en frayeur, <p 37r>par la rougeur de visage, par le tremblement des jambes, le battement du coeur en cholere: et au contraire aussi, par les espanouissemens et eslargissemens du visage, quand l'homme est en esperance de quelques voluptez: là où quand l'esprit et l'entendement se meut seul sans passion, alors le corps se repose et demeure quoy, n'ayant communication ny participation quelconque avec la partie qui entend et qui discourt: où s'il se met à penser quelque proposition de Mathematique ou d'autre science speculative, il n'y appelle pas seulement pour adjoinct la partie irraisonnable, tellement que par là mesme il appert clairement, que ce sont deux parties differentes en facultez et en puissance. En somme, de toutes les choses qui sont au monde, comme eux mesmes le disent, et comme il est aussi tout evident, les unes sont regies et gouvernees par habitude, les autres par nature: les unes par l'ame sensuelle et irraisonnable, les autres par celle qui est la raison et l'entendement: dequoy l'homme est en tout participant, et né avec toutes ces differences: car il est contenu par habitude, et nourry par nature, et use de raison et d'entendement: ainsi a-il sa part de ce qui est irraisonnable: et est nee avec luy, non venue ny introduitte d'ailleurs, la source et cause primitive des passions, laquelle par consequent luy est necessaire: et pource ne la faut pas oster ny déraciner du tout, ains seulement la cultiver, la regir et gouverner. Pourtant ne faut-il pas, que la raison face comme jadis feit Lycurgus le Roy de Thrace, qui feit couper les vignes pourautant que le vin enyvroit: ny ne faut pas qu'elle retrenche tout ce qu'il y peut avoir de profitable en la passion, avec ce qu'il y a de dommageable: ains faut qu'elle face comme le bon Dieu, qui nous a enseigné l'usage des bonnes plantes et arbres fruictiers, c'est de resequer ce qu'il y a de sauvage, et oster ce qu'il y a de trop, et au demourant cultiver ce qu'il y a d'utile: car ceux qui craignent de s'enyvrer, ne respandent pas le vin en terre: ny ceux qui craignent la violence de la passion, ne l'ostent pas du tout, ains la temperent: comme lon domte bien la fierté des boeufs et des chevaux, pour les garder de regimber et de sauter: aussi le discours de la raison se sert des passions quand elles sont bien domtees et bien duittes à la main, sans enerver ny du tout couper à la racine la partie de l'ame qui est nee pour seconder et servir,
  Le cheval est pour servir à la guerre:
  Pour la charruë à labourer la terre
  Il faut le boeuf: le Dauphin court volant
  Jouxte la nef en pleine mer cinglant:
  Au fier sanglier, qui de tuer menace,
  Faut un levrier hardy qui le terrasse,
ce dit Pindare: Mais l'entretenement des passions est encore bien plus utile que toutes ces bestes-là, quand elles secondent la raison, et servent à roidir les vertus, comme l'ire moderee sert à la vaillance, la haine des meschans sert à la justice, l'indignation alencontre de ceux qui indignement sont heureux, car leur coeur eslevé de folle arrogance et insolence à cause de leur prosperité a besoing d'estre reprimé, et n'y a personne qui voulust, encore qu'il se peust faire, separer l'indulgence de la vraye amitié ou l'humanité de la misericorde, ny le participer aux joyes et aux douleurs de la vraye bien-vueillance et dilection. Et s'il est ainsi, comme il est, que ceux qui voudroient chasser amour du tout à cause du fol amour, erreroient grandement, assi peu feroient bien ceux, qui pour l'avarice, qui est convoitise d'avoir, voudroient esteindre, et blasmeroient toute cupidité: et feroient ne plus ne moins, que ceux qui voudroient empescher que lon ne courust, pour ce que lon choppe quelquefois en courant: et que lon ne tirast jamais de l'arc, pour ce que lon faut aucunefois à donner au blanc: et comme si quelqu'un ne vouloit jamais ouir chanter, pourautant que le discorder luy desplairoit: car ainsi comme la musique ne fait pas l'armonie de l'accord, en ostant le bas et le haut de la voix: ny la medecine ne ramene pas la santé és corps en ostant le <p 37v>chaud et le froid, mais en les temperant et meslant ensemble par bonne proportion, ainsi est-il quant à ce qui est louable és moeurs, quand par la raison il y a une mediocrité et moderation emprainte és facultez et mouvemens des passions, par ce que l'excessive joye, l'excessive douleur et tristesse, ressemblent à la fiévre et inflammation du corps, non pas la joye ny la tristesse, simplement. Voyla pourquoy Homere dit sagement,
  L'homme de bien n'a jamais trop de peur,
  Ny pour effroy ne change de couleur.
Car il n'oste pas la peur simplement, mais l'excessive peur, à fin que lon ne pense pas que la vaillance soit une folie desesperee, ny que l'asseurance soit temerité. Ainsi faut-il aux voluptez retrencher la trop vehemente cupidité, et és vengeances, la trop grande haine des meschans: et qui le fera ainsi, se trouvera non point indolent, mais temperant, et juste, non point cruel: là où si lon oste de tout point entierement les passions, encore qu'il fust possible de le faire, on trouvera que la raison en plusieurs choses demourera trop lasche et trop molle, sans action, ne plus ne moins qu'un vaisseau branlant en mer, quand le vent luy defaut. Ce que bien entendans les legislateurs és establissemens de leurs loix et polices, y meslent des emulations et jalousies des citoyens, les uns sur les autres: et contre les ennemis ils aiguisent la force du courage, et la vertu militaire, avec des tabourins et trompettes, les autres avec des fleutes et semblables instrumens de musique. Car non seulement en la poësie, comme dit Platon, celuy qui sera espris et ravy de l'inspiration des Muses, fera trouver tout autre ouvrier, quelque laborieux, exquis et diligent qu'il soit, digne d'estre mocqué: mais aussi és combats l'ardeur affectionnee et divinement inspiree est invincible, et n'y a homme qui la peust soustenir: c'est une fureur martiale que Homere dit que les Dieux inspirent aux hommes belliqueux,
  Parlé qu'il eut, de grande force il enfla
  Le coeur du Roy, que dedans il souffla. Et cest autre,
  Il faut qu'il soit assisté d'un des Dieux,
  Qu'il est si fort au combat furieux.
adjoustant au discours de la raison comme un aiguillon et une voitture de la passion qui la poulse, et qui la porte. Et nous voyons que ces Stoïques icy, qui rejettent tant les passions, incitent bien souvent les jeunes gens avec louanges, et bien souvent les tansent de bien severes paroles et aigres reprehensions, à l'un desquels est adjoinct le plaisir, et à l'autre le desplaisir, par ce que la reprehension apporte repentance et vergongne, dont l'une est comprise soubs le genre de douleur, et l'autre soubs le genre de crainte: aussi usent-ils de ceux-là principalement aux corrections et reprehensions. C'est pourquoy Diogenes, un jour que lon louoit hautement Platon, «Et que trouvez vous, dit-il de si grand et si digne en ce personnage, veu qu'en si long temps qu'il y a qu'il enseigne la philosophie, il n'a encore fasché personne?» car les sciences mathematiques ne sont pas si proprement les anses de la philosophie, comme souloit dire Xenocrates, comme le sont les passions des jeunes gens, c'est à sçavoir la honte, la cupidité, la repentance, la volupté, la douleur, l'ambition, ausquelles passions la raison et la loy venans à toucher avec une touche discrette et salutaire, remet promptement et efficacement le jeune homme en la droitte voye: tellement que le P@edagogue Laconien respondit tresbien, quand il dit, qu'il feroit que l'enfant qu'on luy bailloit à gouverner se resjouiroit des choses honestes, et se fascheroit des deshonestes: qui est la plus belle et la plus magnifique fin, qui sçauroit estre de la nourriture et education d'un enfant de bonne et noble maison.

<p 38r>Du vice et de la vertu.
IL SEMBLE que ce soient les habillemens qui eschauffent l'homme, et toutefois ce ne sont-ils pas qui l'eschauffent, ne qui luy donnent la chaleur, par ce que chascun d'iceux vestements à par soy est froid: de maniere que quand on est en fiévre et en chaud mal, on aime à changer souvent de draps et de couverture, pour se refreschir: mais l'habillement enveloppant le corps, et le tenant joinct et serré, arreste et contient la chaleur au dedans, que l'homme rend de soy-mesme, et empesche qu'elle ne se respande parmy l'air. Cela mesme estant és choses humaines trompe beaucoup de gens, lesquels pensent s'ils sont logez en belles et grandes maisons, s'ils possedent grand nombre d'esclaves, et qu'ils amassent grosse somme d'or et d'argent, qu'ils en vivront joyeusement: là où le vivre doucement et joyeusement ne procede point du dehors de l'homme, ains au contraire l'homme despart et donne à toutes choses qui sont autour de luy joye et plaisir, quand son naturel et ses moeurs au dedans sont bien composez, par ce que c'est la fontaine et source vive, dont tout ce contentement procede.
  La maison est à veoir plus honorable,
  Où il y a tousjours feu perdurable.
Aussi les richesses sont plus aggreables, la gloire a plus de lustre et de splendeur, et l'authorité apporte plus de contentement si la joye interieure de l'ame y est conjointe, attendu que l'homme supporte et la pauvreté, et le bannissement de son païs, et la vieillesse plus patiemment et plus aiseement, si de luy-mesme il a les moeurs doulces, et le naturel debonnaire. Car tout ainsi comme les senteurs des espiceries et des parfums rendent les haillons mesmes tous deschirez, bien odorans: et au contraire, l'ulcere du Duc Anchise rendoit une bouë de tresmauvaise odeur, ainsi que dit le poëte Sophocle,
  Son dos estant ulceré de tonnerre,
  Bouë d'odeur mauvaise degouttoit
  Sur son habit qui de fin crespe estoit.
aussi avec la vertu toute façon de vivre est doulce et aisee: au contraire, le vice rend les choses qui sembloient autrement grandes, honorables et magnifiques, fascheuses, et desplaisantes, quand il est meslé parmy, comme tesmoignent ces vers,
  Tel au dehors en public semble heureux,
  Qui, porte ouverte, au dedans malheureux
  Se trouve: en tout sa femme est la maistresse,
  Elle commande, elle tanse sans cesse:
  Il a plusieurs causes de se douloir,
  Je n'en ay point qui force mon vouloir.
Et toutefois, encore est-il plus aisé de se desfaire d'une mauvaise femme, pourveu que lon soit homme, et non pas esclave: mais il n'y a point de divorce avec son propre vice, ny moyen d'en estre exempt, delivré de toutes fascheries, pour demourer en repos à par soy, en luy escrivant un petit libelle de repudiation, ains adhere tousjours aux entrailles de celuy qui s'en est une fois emparé, luy demourant attaché jour et nuict,
  Sans torche ardente en cendres le reduit,
  Et à vieillesse avant temps le conduit.
C'est un fascheux compagnon par les champs, par ce qu'il est presomptueux, et ne fait que mentir: mauvais à la table, parce qu'il est friand et gourmand: ennuyeux au lict, pour ce que de soucy, d'ennuy, et de jalousie il rompt le sommeil, et engarde de dormir: car le sommeil est le repos du corps à ceux qui dorment: et à l'opposite, <p 38v>ce n'est que frayeur et trouble de l'ame pour les songes espouventables qu'ont ceux qui sont espris de superstition,
  Si je m'endors quand mes ennuys me tiennent,
  Je suis perdu des songes qui me viennent,
ce dit quelqu'un: autant en font les autres vices, comme l'envie, la peur, la cholere, l'amour et l'incontinence. Car tant que le jour dure, le vice regardant au dehors, et se composant au gré des autres, a quelque honte, et couvre ses passions, ne se laissant pas du tout aller à ses appetits desordonnez, ains y resistant et contestant quelquefois: mais en dormant, estant eschappé de la crainte des loix, et de l'opinion du monde, et se trouvant arriere de toute crainte et de toute honte, alors il remue toute cupidité, il resveille sa malignité, il desploye son intemperance, il s'efforce d'habiter charnellement avec sa propre mere, comme dit Platon, il mange des viandes abominables, et n'y a chose vilaine dont il s'abstienne, employant et executant sa mauvaise volonté en tout ce qui luy est possible, par illusions et imaginations de songes, qui se terminent, non en aucune volupté, ny jouyssance de sa mal-heureuse cupidité, ains seulement à esmouvoir, exciter, et irriter d'avantage ses passions et maladies secrettes. En quoy doncques gist et consiste le plaisir du vice, s'il est ainsi qu'il ne soit jamais sans ennuy, sans peur, et sans soucy, s'il n'est jamais content, s'il est tousjours en trouble, et jamais en repos? Car il faut que la bonne complexion et saine disposition du corps donne lieu et naissance aux voluptez de la chair: et au regard de l'ame il n'y peut avoir joye certaine ny contentement, si tranquillité d'esprit, constance et asseurance n'en ont posé le fondement, et n'y ont apporté un calme, sans aucune apparence de tempeste ny de tourmente: ains s'il y a quelque esperance qui luy rie, ou quelque delectation qui le chatouille, incontinent soing et solicitude perce, qui comme une nuee vient à brouiller et troubler toute la serenité du beau temps. Amasse force or, assemble de l'argent, edifie de belles galeries, emply toute une maison d'esclaves, et toute une ville de tes debteurs: si tu n'applanis les passions de ton ame, si tu n'appaises ta cupidité insatiable, et que tu ne te delivres toy-mesme de toute crainte et toute solicitude, c'est tout autant comme si tu versois du vin à un qui auroit la fiévre, ou si tu donnoir du miel à un qui auroit un flon, ou la maladie qui s'appelle cholere, et si tu apprestois force viande et bien à manger, à qui auroit un grand flux de ventre, et une dysenterie telle, qu'il ne pourroit rien digerer, ny retenir viande aucune, et à qui la viande mesme apporteroit corruption encore plus grande. Ne vois-tu pas que les malades ont à contre-coeur, et rejettent les plus delicates et plus exquises viandes qu'on leur sçauroit presenter, et qu'on s'efforce de leur faire prendre? puis quand la bonne temperature du corps leur est retournee, les esprits nets, le sang doulx et la chaleur moderee et familiere, ils sont bien aises, et ont à plaisir de manger du pain tout sec avec un peu de fourmage, ou un peu de cresson. La raison apporte une telle disposition à l'ame: et seras alors content de ta fortune, quand tu auras bien appris que c'est que la vraye honnesteté, et que c'est que la bonté: tu auras pauvreté en delices, et seras veritablement Roy, n'aimant pas moins la vie privee et retiree loing de charges et d'affaires, que celle de ceux qui ont les grandes armees et les grands estats à gouverner: et quand tu auras profité en la philosophie, tu vivras par tout sans desplaisir, et sçauras vivre joyeusement en tout estat. La richesse te resjouira, d'autant que tu auras plus de moyen de faire du bien à plusieurs: la pauvreté, d'autant que tu auras moins de soucy: la gloire, d'autant que tu te verras honoré: la basse condition, d'autant que tu en seras moins enuié.

<p 39r>Que la vertu se peut enseigner et apprendre.
NOUS mettons la vertu en dispute, et doutons si la prudence, la justice et la preudhommie se peuvent enseigner: et ce pendant nous admirons les oeuvres des orateurs, des mariniers, des architectes, des laboureurs, et autres infinis semblables: et de gens de bien il n'y aura que le nom tout simple, et que la parole toute nue seulement, comme si c'estoient Hippocentaures, Geans ou Cyclopes? et cependant d'action vertueuse où il n'y ait rien à redire, qui soit entiere et parfaite, il ne s'en pourra point trouver, ny de moeurs tellement composees à tout devoir, qu'il n'y ait meslange aucune de passion, ains si par fortune la nature d'elle-mesme en produit quelques unes qui soient belles et bonnes, elles sont incontinent offusquees et obscurcies par autres mixtions estrangeres, ne plus ne moins qu'un fruict franc, qui seroit alteré par adjonction de matiere et nourriture sauvage? Les hommes apprennent à chanter, à baller, à lire et à escrire, à labourer la terre, à picquer chevaux: ils apprennent à se chauffer, à se vestir, à donner à boire, à cuysiner, et n'y a rien de tout cela qu'ils sçachent bien faire, s'ils ne l'ont appris: Et ce, pourquoy toutes ces choses et autres s'apprennent, qui est la preudhommie et la bonne vie, sera chose casuelle et fortuite, qui ne se pourra ny enseigner ny apprendre? O bonnes gens, pourquoy est-ce qu'en niant que la bonté se puisse enseigner, nous nions quant-et-quant qu'elle puisse estre? car s'il est vray que son apprentissage soit sa generation, en niant qu'elle se puisse apprendre, nous affermons aussi qu'elle ne peut doncques estre. Et toutefois, comme dit Platon, pour estre le manche d'une lyre disproportionné et demesuré d'avec le corps, jamais il n'y eust frere qui en feist la guerre à son frere, ny amy qui en prist querelle à son amy, ny ville qui en entrast en inimitié avec autre ville sa voisine, jusques à faire et à souffrir les maux et miseres extremes que telles guerres ont accoustumé d'apporter: et ne sçauroit on dire que pour occasion d'un accent, s'il faut prononcer Telchinas l'accent sur la premiere syllable, ou sur la seconde, il se soit emeu jamais sedition en aucune cité: ny debat en une maison entre le mary et la femme à raison de la trame et de l'estaim: et neantmoins jamais homme ne se mettra à vouloir tistre un drap, ou ourdir une toile, ny à manier un livre, ou une lyre, qu'il ne l'ait au paravant appris: non qu'il fust autrement pour en recevoir quelque dommage notable, quand il le feroit, ains seulement pour ce qu'il se feroit mocquer de luy, par ce qu'il vaut mieulx, comme disoit Heraclitus, cacher son ignorance: et ce pendant il presume de pouvoir bien gouverner et administrer une maison, un mariage, un magistrat, une chose publique, sans l'avoir appris? Diogenes voyant un jeune garçon qui mangeoit gouluëment, donna un soufflet à son p@edagogue: et eut raison de ce faire, attribuant la faute plustost à celuy qui ne luy avoit pas enseigné, qu'à celuy qui ne l'avoit pas appris. Ainsi on ne pourra mettre la main au plat honestement, ny prendre la coupe de bonne grace, qui ne l'aura appris de jeunesse, ny se garder
  D'estre goulu, ou friand, ou gourmand,
  Ny d'esclatter de rire vehement,
  Ny mettre un pied en croix par dessus l'autre,
comme dit Aristophanes: Et ce pendant il sera bien possible qu'une personne sçache comment il se faut gouverner en mariage, au maniement des affaires de la chose publique, vivre parmy les hommes, exercer un magistrat, sans avoir premierement appris comment il s'y faut comporter les uns envers les autres? Quelqu'un dit un jour, en disputant, à Aristippus, «Es tu doncques par tout? Je perdrois, respondit-il, le naulage que je paye au marinier, si j'estois par tout.» Ne pourroit on pas aussi <p 39v>dire, on pert doncques le salaire que lon donne aux maistres et p@edagogues, si les enfans par apprentissage ne deviennent point meilleurs? Mais au contraire il se voit, que comme les nourrices forment et dressent les membres de leurs enfans avec les mains, aussi les gouverneurs et p@edagogues les prenans au partir des nourrices, les addressent par accoustumance au chemin de la vertu. Auquel propos un Laconien respondit sagement à celuy qui luy demandoit, quel profit il faisoit à l'enfant qu'il gouvernoit: «Je fais, dit-il, que les choses bonnes et honestes luy plaisent.» Ils leur enseignent à ne se pancher pas en avant quand ils cheminent, ne toucher à la saulse que d'un doigt, de deux au pain et à la viande, se frotter ainsi, trousser ainsi sa robbe. Que diroit on doncques à celuy qui voudroit dire, qu'il y auroit art de medecine pour guarir une dartre, et un panaris, ou mal au bout du doigt, et qu'il n'y en auroit point à guarir une pleuresie, une fiévre chaude, ou une frenesie? ne seroit-ce pas tout autant comme qui diroit, que raisonnablement il y auroit escholes, maistres, et preceptes de petites et peuriles choses, mais que des grandes et parfaites il n'y auroit qu'une rotine, ou une rencontre fortuite et cas d'adventure seulement? Car ainsi que celuy meriteroit d'estre mocqué qui diroit, que nul ne doit mettre la main à la rame pour voguer, qu'il ne l'ait appris, mais bien au timon pour gouverner: aussi en seroit digne celuy qui maintiendroit, qu'il y eust apprentissage és autres sciences inferieures, et en la vertu qu'il n'en eust point: Voyez le commancement du 4. livre d'Herodote. et si feroit le contraire des Scythes, lesquels ainsi comme escrit Herodote, crévent les yeux à leurs esclaves, à fin qu'ils leur tournent et remuent leur laict: et celuy-là donnant l'oeil de l'art et de la raison aux arts inferieurs l'osteroit à la vertu. Là où, au contraire, Iphicrates respondit à Callias fils de Chabrias qui luy demandoit par une façon de mespris, Qu'es-tu toy? Archer, Picquier, homme d'armes ou cheval leger? «Je ne suis pas un de tous ceux-là, mais bien celuy qui leur commande à tous.» Digne doncques de mocquerie et impertinent seroit celuy, qui diroit qu'il y auroit de l'art à tirer de l'arc, à escrimer, à ruer de la fonde, et à picquer chevaux, mais qu'à conduire une armee il n'y en auroit point, et que c'est chose qui se rencontre par cas d'aventure: et encore plus impertinent seroit, qui voudroit dire, que la prudence ne se peut enseigner, sans laquelle tous les autres arts seroient de nulle utilité, et ne serviroient de rien. Et qu'il soit ainsi, que ce soit la guide qui méne, conduit, et rend utiles et honorables toutes les autres sciences et vertus, on le peult cognoistre à ce qu'il n'y auroit aucune grace en un festin, encore qu'il y eust de bons et friands cuysiniers, de bons escuyers trenchans, et de bien adroits eschansons, s'il n'y avoit un bon ordre et belle disposition parmy eux.

Comment on pourra discerner le FLATEUR D'AVEC L'AMY.

PLATON escrit, que chascun pardonne   à celuy qui dit qu'il s'aime bien soy-mesme, Amy Antiochus Philopappus, mais neantmoins que de cela il s'engendre dedans nous un vice, oultre plusieurs autres, qui est tresgrand: c'est, que nul ne peut estre juste et non favorable juge de soymesme: car l'amant est ordinairement aveugle à l'endroit de ce qu'il aime, si ce n'est qu'il ait appris et accoustumé de longue main à aimer et estimer plus tost les choses honnestes, que ses propres, et celles qui sont nees avec luy cela donne au flateur la large campagne qu'il y a entre flaterie et amitié, où il a un fort assis bien à propos pour nous endommager, qui s'appelle l'Amour de soy-mesme, moyennant <p 40r>laquelle chascun estant le premier et le plus grand flateur de soy-mesme, n'est pas difficile à recevoir et admettre pres de soy un flateur estranger, lequel il pense et veut luy estre tesmoing et confirmateur de l'opinion qu'il a de soy-mesme: car celuy, auquel on reproche à bon droict, qu'il aime les flateurs, s'aime aussi bien fort soy-mesme, et pour l'affection qu'il se porte, veut et se persuade, que toutes choses soient en luy, desquelles la volonté n'est point illicite ny mauvaise, mais la persuasion en est dangereuse, et a besoing d'estre bien retenue. Or si c'est chose divine que la verité, et la source de tous biens aux Dieux et aux hommes, ainsi que dit Platon, il faut estimer, que le flateur doncques est ennemy des Dieux, et principalement d'Apollo, pour ce qu'il est tousjours contraire à cestuy sien precepte, Cognoy toy mesme: faisant que chascun de nous s'abuse en son propre faict, tellement qu'il ignore les biens et les maulx qui sont en soy, luy donnant à entendre, que les maulx sont à demy, et imparfaicts, et les biens si accomplis, que lon n'y sçauroit rien adjouster pour les emender. Si doncques le flateur, comme la plus part des autres vices, s'attachoit seulement ou principalement aux petites et basses personnes, à l'adventure ne seroit il pas si mal faisant, ny si difficile à s'en garder, comme il est: mais pour autant que ne plus ne moins que les artisons s'engendrent et se mettent principalement és bois tendres et doulx, aussi les gentilles, ambitieuses, et amiables natures, sont celles qui plus tost reçoivent et nourrissent le flateur, qui s'attache à elle: et encore, tout ainsi comme Simonides souloit dire, que l'entretenir escuirie ne suit point la lampe, ains les champs à bled: c'est à dire, que ce n'est point à faire à pauvres gens à entretenir grands chevaulx, ains à ceux qui ont beaucoup de revenue: aussi voyons nous ordinairement, que la flaterie ne suit point les pauvres ou petites personnes, et qui n'ont aucune puissance, ains qu'elle est ordinairement la peste et la ruine des grandes maisons et des grands estats, et que bien souvent elle renverse sans dessus dessoubs les royaumes mesmes, et les principautez et grandes seigneuries: ce n'est pas peu de chose, ne qui requiere peu de soing et de solicitude, que de bien recercher et considerer la nature d'icelle, à fin qu'estant bien descouverte et entirement cogneuë, elle n'endommage ny ne descrie point l'amitié. Les flateurs ressemblent aux pous, car les poux s'en vont incontinent d'avec les morts, et abandonnent leurs corps aussi tost que le sang, duquel ils se souloient nourrir, en est esteint: aussi ne verrez vous jamais, que les flateurs s'approchent seulement de personne dont les affaires commancent à se mal porter, et dont le credit s'aille passant ou refroidissant: ains s'attachent tousjours à gens d'authorité et de puissance grande, et les font encores plus grands qu'ils ne sont: mais soudain qu'il leur advient quelque changement de fortune, ils s'escoulent et se tirent arriere. Voyla pourquoy il ne faut pas entendre ceste preuve-là qui est inutile, ou plus tost dommageable et dangereuse: car c'et une dure chose d'experimenter en temps qui a besoing d'amis, ceux qui ne sont pas amis, mesmement quand lon n'en a pas un vray et loyal pour opposer à un faux et desloyal: à raison dequoy il faut avoir esprouvé l'amy, ne plus ne moins que la monnoye, avant que le besoing soit venu de l'employer, non pas de l'essayer au besoing et à la necessité, pour ce qu'il ne faut pas l'esprouver à son dommage, ains au contraire trouver moyen de sçavoir que c'est, de peur d'en recevoir dommage: autrement il nous en prendra tout ainsi, comme à ceux qui pour cognoistre la force des poisons mortels, en font eux-mesmes l'essay les premiers: car ils en ont la cognoissance, mais c'est aux despens de leur vie, et avec leur mort. Et comme je ne louë pas ceux- là, aussi ne sais-je ceux qui estiment, que l'estre amy soit seulement estre honeste et profitable, et pour ceste cause pensent que ceux dont la compagnie et frequentation est plaisante et joyeuse, soient aussi tost attaincts et convaincus d'estre flateurs: car l'amy ne doit point estre desplaisant, et tel qu'il n'ait rien que l'affection toute simple: ny n'est pas l'amitié venerable pour <p 40v>estre aspre ou austere, ains au contraire son honesteté mesme et sa gravité est doulce et desirable, et comme dit le poëte,
  Grace et Amour aupres d'elle demeurent.
Et si n'est pas seulement vray ce que dit Euripide,
  L'homme affligé grandement se soulage,
  Quand il peut voir son amy au visage.
pource que l'amitié n'adjouste pas moins de grace et de plaisir aux prosperitez, qu'elle oste de douleur et de fascherie aux adversitez. Et tout ainsi comme Evenus disoit, que la meilleure saulse du monde estoit le feu: aussi Dieu ayant meslé l'amitié parmy la vie humaine, a rendu toutes choses joyeuses, doulces et plaisantes, là où elle est presente et jouissante de partie du plaisir: car autrement, en quelle sorte se couleroit en grace le flateur par le moyen de volupté, s'il voioit que l'amitié de sa nature ne receust et n'admist jamais aucun plaisir? cela ne se sçauroit dire ne maintenir. Mais ainsi comme les escus faulx, et qui ne sont pas de bon aloy, representent seulement le lustre et la spendeur de l'or: aussi le flateur contrefaisant seulement la doulceur et l'aggreable façon de l'amy se monstre tousjours guay, joyeux, et plaisant, sans jamais resister ny contredire. Pourtant ne fault pas souspeçonner universellement, que tous ceux qui louënt autruy soient incontinent flateurs: car le louër quelquefois, en temps et lieu, ne convient pas moins à l'amitié, que le reprendre et le blasmer: et à l'opposite, il n'y a rien si contraire à l'amitié, ne si mal accointable, que l'estre fascheux, chagrin, tousjours reprenant, et tousjours se plaignant: là où quand on cognoist une benevolence preste à louër volontiers et largement les choses bien faittes, on en porte plus patiemment et plus doulcement une libre reprehension et correction és choses mal-faittes, d'autant que lon le prent en bonne part, et croit-on que, «Qui louë volontiers, il blasme à regret.» C'est doncques chose bien fort mal-aisee, dira quelqu'un, que de discerner un flateur d'avec un amy, puis qu'il n'y a difference entre eux, ny quant à donner plaisir, ny quant à donner louange: car au demourant, quand aux menus services et entremises de faire plaisir, on voit bien souvent que la flaterie passe devant l'amitié. Nous respondrons, que c'est chose tresdifficile voirement de les discerner, si nous prenons le vray flateur qui sçache bien avec artifice et dexterité grande mener le mestier, et que nous n'estimions pas, comme fait le rude et commun populaire, que ces plaisans de table et poursuyvans de repeuës franches, qui n'ont jamais audience qu'apres qu'on a lavé les mains à table, ce disoit un ancien, soient flateurs, qui n'ont rien d'honeste, et dont la villanie se manifeste à un seul plat de viande et un verre de vin, avec toute truanderie et meschanceté: car il n'y auroit pas grande affaire à descouvrir un tel truand escornifleur qu'estoit Melanthius, le plaisant d'Alexandre tyran de Pheres: lequel respondit un jour à ceux qui luy demandoient comment son maistre Alexandre avoit esté tue: «d'un coup d'espee, dit-il, qui luy donnant au costé, a percé jusques à mon ventre:» ny ceux qui ne bougent jamais d'alentour des tables plantureuses et friandes, qui ne cerchent que le broust, comme lon dit: de sorte qu'il n'y a feu, ny fer, ny cuyvre, qui les peust arrester ny engarder de se trouver là où lon disne: ny de telles femmes qu'estoient jadis en Cypre celles que lon surnommoit les Colacides, c'est à dire, les flateresses, qui depuis, apres qu'elles furent passees en la terre ferme de la Syrie, furent appellees Climacides, comme qui diroit eschelieres, pour autant qu'elles se courboient à quatre pieds, et faisoient escheles de leur dos aux femmes des Princes et des Roys, quand elles vouloient monter dedans leurs coches. De quel flateur doncques est- il difficile, et neantmoins necessaire, de se garder? De celuy qui ne semble pas flater, et ne confesse pas estre flateur, que lon ne trouve jamais alentour d'une cuisine, que lon ne surprent jamais mesurant l'ombre, pour sçavoir combien il y a encore jusques au souper, que <p 41r>lon ne voit jamais yvre couché par terre tout de son long, ains qui est le plus du temps sobre, qui est curieux d'entendre et recercher toutes choses, qui veut se mesler d'affaires, qui pense qu'on luy doive communiquer des secrets: et brief qui est un Tragique, c'est à dire, serieux et grave, non pas Satyrique ny Comique, c'est à dire joyeux contrefaiseur d'amitié. Car tout ainsi que Platon escrit, que «c'est une extréme injustice, faire semblant d'estre juste quand on ne l'est pas:» aussi faut il estimer, que la flaterie la pire qui soit, est celle qui est couverte, et qui ne se confesse pas estre telle, qui ne se jouë pas, ains fait à bon escient: tellement qu'elle fait bien souvent mescroire la vraye amitié mesme, d'autant qu'elle a ne sçay quoy de commun avec elle, si lon n'y prend garde de bien pres. Il est vray que Gobrias s'estant jetté dedans une petite chambre obscure pres l'un des tyrans de Perse, qui s'appelloient Mages, comme qui diroit les Sages, et se trouvant aux prises bien à l'estroit avec luy, crya à Darius (qui y survint l'espee nue au poing, et qui doutoit de frapper le Mage, de peur qu'il n'assenast quant et quant Gobrias) qu'il donnast hardiment, quand il devroit donner à travers tous les deux: mais nous, qui ne pouvons en sorte ne maniere du monde trouver bon ce mot ancien, «Perisse l'amy quand et l'ennemy:» et qui cerchons à separer le flateur d'avec l'amy, avec lequel il est entrelassé par plusieurs grandes similitudes: nous, dis-je, devons grandement craindre, que nous ne chassions, avec ce qui est mauvais, ce qui est bon et utile, ou qu'en pardonnant à ce qui nous est aggreable et familier, nous ne tombions en ce qui est nuisible et dommageable. Car tout ainsi qu'entre les grains et semences sauvages ou differentes d'espece, celles qui sont de mesme forme en grandeur et grosseur que le froument, se trouvans meslees parmy, sont bien mal-aisees à trier, et separer d'ensemble avec le crible, d'autant qu'elles ne passent pas à travers les trous du crible, s'ils sont trop petits, non plus que les grains du froument, ou bien y passent ensemble, si les trous sont larges: aussi est l'amitié tres-difficile à cribler et discerner d'avec la flaterie, d'autant qu'elle se mesle en tous accidents, en tous mouvements, en tous affaires et en toute conversation avec elle: car pource que le flateur voit qu'il n'y a rien si doux, ne qui donne plus de plaisir et de contentement à l'homme, que fait l'amitié, il s'insinue en grace à force de donner plaisir, et est tout apres à cercher moyen de plaire et de resjouir. Et d'autant que grace et utilité accompagnent tousjours l'amitié, suyvant l'ancien proverbe qui dit, «Que l'amy est plus necessaire que ne sont les elemens de l'eau et du feu:» pour ceste cause le flateur s'entremet à tout propos de faire service, et travaille à se monstrer tousjours homme d'affaires, diligent et prompt: et d'autant que ce qui lie et qui estreinct principalement l'amitié à son commancement, c'est la similitude de moeurs, d'estudes, d'exercices et d'inclinations: et brief, s'esjouir et recevoir plaisir ou desplaisir de mesmes choses, c'est ce qui assemble et conjoint les hommes en amitié les uns avec les autres, par une similitude et correspondance de naturelles affections: le flateur se compose comme une matiere propre à recevoir toutes sortes d'impressions, s'estudiant à se conformer et s'accommoder à tout ce qu'il entreprent, de ressembler par imitation, estant soupple et dextre à se transmuer en toutes similitudes, tellement que lon pourroit dire de luy,
  Ce n'est le fils d'Achilles, mais luy mesme.
Et ce qui est la plus grande ruse et plus fine malice qui soit en luy, c'est que voyant comme à la verité, et selon le dire de tout le monde, la franchise de parler librement est la propre voix et parole de l'amitié: et que là où il n'y a celle liberté de parler franchement, il n'y a point d'amitié ny de generosité, il n'est pas celle là qu'il ne contreface: ains comme les bons cuysiniers usent quelquefois de jus aigres, et de saulses aspres, pour diversifier, et engarder qu'on ne se saoule, et que lon ne s'ennuye des doulces: aussi les flateurs usent d'une certaine franchise de parler, qui n'est ny veritable ny profitable, ains qui par maniere de dire guigne de l'oeil en se mocquant, et sans <p 41v>nulle doute ne touche pas au vif, et ne fait que chatouiller par dessus: C'est pourquoy le flateur veritablement est tres-difficile à descouvrir et surprendre, ne plus ne moins que les animaux qui de nature ont cest proprieté de muer de couleur, et de ressembler en teinture à tous lieux et tous corps où ils touchent: mais puis qu'ainsi est, qu'il deçoit les personnes, et se cache dessoubs tant de similitudes q'il a avec l'amy, c'est notre office en touchant les differences qu'il y a, de descouvrir et despouiller ce masque qui se vest et se pare des couleurs et habits d'autruy, ainsi que dit Platon, à faute d'en avoir de propres à luy. Or commanceons doncques à entrer de ce pas en matiere. Nous avons desja dit, que le commancement de l'amitié en la plus part des hommes est une conformité de nature et d'inclination, qui aime tous mesmes exercices, et se delecte de mesmes et semblables occupations: suyvant lequel propos on dit en commun proverbe,
  Au vieillard plaist d'un vieillard le langage,
  Et de l'enfant à l'enfant de bas aage:
  La femme avec l'autre femme convient,
  Et le malade au malade survient:
  Le malheureux tout de mesme lamente
  Avec celuy que fortune tourmente.
Parquoy le flateur entendant tresbien, que c'est chose nee avec nous que prendre plaisir à estre avec nos semblables, à communiquer avec eux, et à les aimer, et essaye premierement à s'approcher de chascun qu'il veut envelopper, à se loger pres de luy et à l'accoster, ne plus ne moins que lon fait és pasturages une beste sauvage que lon veut apprivoiser, se coulant petit à petit pres de luy, et s'incorporant avec luy par mesmes affections, mesmes occupations à choses semblables, et mesme façon de vivre, jusques à ce que l'autre luy ait donné prise sur luy, et qu'il se soit rendu familier et privé, jusques à se laisser manier et toucher, blasmant les choses, les personnes et les moeurs qu'il verra que l'autre aura en haine, et louant ceux qu'il sentira luy plaire, non simplement, mais excessivement avec admiration et esbahissement, la confirmant par ce moyen en son amour ou en sa haine, comme n'aiant point receu ces impressions-là par passion, mais par jugement. Comment donc, et par quelles differences le peut-on adverer, et convaincre qu'il n'est pas semblable, ne qu'il ne le devient pas, mais qu'il le contrefait? Premierement il faut considerer s'il y a egalité uniforme en ses intentions et actions, s'il continue de prendre plaisir à mesmes choses, et s'il les louë de mesme en tout temps, s'il dresse et compose sa vie à un mesme moule, ainsi comme il convient à homme libre amateur de semblables moeurs et semblables conditions à la sienne: car tel est le vray amy: là où le flatteur au contraire, comme celuy qui n'a pas un seul domicile en ses moeurs, et qui ne vit pas d'une vie qu'il ait eleuë à son gré, mais qui se forme et compose au moule d'autruy, n'est jamais simple, uniforme, ne semblable à soy- mesme, ains variable et changeant tousjours d'une forme en une autre, comme l'eau que lon transvase, qui tousjours coule, et s'accommode à la façon et figure des vases et lieux qui la reçoivent: de maniere qu'il est en cela du tout contraire au singe, car le singe en cuydant contrefaire l'homme, en se remuant et dansant quand et luy, se prent: mais le flateur à l'opposite attire et surprent les autres à la pipee, en les contrefaisant, non pas tout d'une sorte, mais l'un en dansant, l'autre en chantant, un autre en luictant et se pouldrant pour luicter comme luy, et un autre en se promenant avec luy. Car s'il s'attache à un qui aime la chasse et la venerie, il sera tousjours apres luy, cryant presque à haute voix les paroles que dit Ph@edra en la Trag@edie du poëte Euripide, qui se nomme Hippolyte,
  Mon deduit est à pleine voix
  Appeller chiens parmy les boys,
<p 42r>   En suivant les cerfs à la trace,
  Ainsi des Dieux j'aye la grace:
et si ne luy chault pas de beste qui soit és forests, car c'est le veneur mesme qu'il veult prendre et enfermer dedans ses toiles. Et si d'adventure il se met à chasser un jeune homme studieux, aimant les lettres, et desireux d'apprendre, au rebours il sera du tout apres les livres, il laissera croistre sa barbe longue jusques aux pieds, par maniere de dire, se vestira d'une robbe d'estude à la Grecque, sans faire compte de sa personne, il aura tousjours en la bouche les nombres, les angles droicts et les triangles de Platon. Mais s'il luy vient par les mains quelque faitneant homme riche, aimant à boire et à faire grand' chere,
  Adonc le sage Ulysses vistement
  Met bas le sien deschiré vestement:
il jette arriere la robbe longue d'estude, il vous fait raser sa barbe comme une moisson sterile, il ne parle plus que de flascons et bouteilles, de refrechissoirs pour boire froid, et dire mots plaisants pour rire, en se promenant, donner des attainctes et traicts de mocquerie à l'encontre de ceux qui se travaillent apres l'estude de la philosophie. Ainsi que lon dit qu'en la ville de Syracuse, quand Platon y arriva, et que Dionysius tout à coup fut espris d'un furieux amour de la philosophie, le chasteau du tyran fut plein de poulciere, pour la multitude d'estudians qui trassoient les figures de la Geometrie: Mais depuis que Platon se fut courroucé à luy, et qui Dionysius eut abandonné la philosophie, se remettant de rechef à faire grand' chere, à l'amour, à follastrer, et se laisser aller à toute dissolution, il sembla qu'ils eussent esté ensorcellez et transformez par une Circé, tant ils furent incontient espris d'une haine des lettres, oubliance de toute honesteté, et saisine de toute sottie. Auquel propos se rapporte le tesmoignage des façons de faire des grands flateurs, et de ceux qui ont gouverné les peuples: entre lesquels le plus grand qui fut onc a esté Alcibiades, lequel estant à Athenes jouoit, disoit le mot, entretenoit grands chevaux, et vivoit en toute galanterie et toute joyeuseté: quand il estoit en Laced@emone, il faisoit sa barbe au rasoir, il portoit une meschante cappe de gros bureau, se lavoit en eau froide: puis quand il estoit en Thrace, il faisoit la guerre, et beuvoit: depuis qu'il fut arrivé devers Tissaphernes en Asie, ce n'estoit que delices, superfluité et volupté, que toute sa vie gaignant ainsi et prenant un chascun, en se transformant et s'accommodant aux moeurs de tous ceux qu'il hantoit. Mais ainsi ne faisoit pas Epaminondas, ny Agesilaus, car combien qu'ils ayent hanté en plusieurs villes, avec plusieurs hommes, et plusieurs sortes de vie, ils ne changerent jamais pourtant, ains reteindrent tousjours, et par tout, ce qui estoit digne d'eux en habillements, en façon de vivre, en parole, et en tous leurs deportements. Et Platon, tout de mesme, estoit tel à Syracuse comme en l'Academie, et tel aupres de Dionysius comme aupres de Dion. Mais qui voudra prendre garde de pres, il appercevra facilement les mutations et changemens du flatteur, comme du poulpe: et verra qu'il se transforme en plusieurs façons, blasmant tantost une vie qu'il avoit louee nagueres, et approuvant une affaire, une façon de vivre, et une parole qu'il rejettoit au paravant: car il ne le cognoistra jamais constant en une chose, ne qui ait rien de peculier à soy, ne qui aime ou qui haïsse, qui s'attriste ou qui s'esjouisse d'une sienne propre affection, par ce qu'il reçoit tousjours, comme un miroir, les images des passions, des vies, des mouvemens et affections d'autruy: tellement que si vous venez à blasmer quelqu'un de vos amis devant luy, il dira incontinent, Vous avez demouré longuement à le cognoistre, car quant à moy, il y a ja long temps q'il ne me plaisoit point. Et si, au contraire, vous venez de rechef à changer d'opinion, et à le louër: Certainement, dira-il aussi tost, j'en suis bien aise, et vous en remercie pour l'amour de luy. Si vous dittes que vous voulez changer de façon de <p 42v>vivre, comme vous retirer du maniement des affaires de la chose publique, pour vivre en paix et en repos: Il y a ja long temps, dira-il, qu'il le falloit faire, et se tirer hors de ces troubles et enuies. Et si, au contraire, il vous prent envie de laisser le repos et vous entremettre d'affaires et de parler en public, il respondra incontinent: Vous entreprenez chose digne de vous, car à ne rien faire, encore qu'il y ait quelque aise, si est-ce vivre trop bassement et sans honneur. Parquoy il luy faut incontinent mettre devant le nez,
  Tu es soudain tout autre devenu,
  Que tu n'estois par cy devant tenu.
Je n'ay que faire d'amy qui se change ainsi quand et moy, et qui s'encline en mesme part que moy, cela est le propre d'un umbre: j'ay plustost besoing d'un amy, qui avec moy juge la verité, et qui la die franchement. Voyla l'une des manieres qu'il y a pour esprouver et discerner le vray d'avec le faulx amy. Mais il faut observer une autre difference qu'il y a entre leurs similitudes, car le vray amy n'imite point toutes les conditions ny ne louë point toutes les actions de celuy qu'il aime, ains seulement tasche à imiter les meilleurs: et comme dit Sophocles,
  Il veut aymer, non haïr, avec luy.
c'est à dire, qu'il veut bien faire et honestement vivre, non pas errer ne faillir quand et luy: si ce n'est d'adventure que pour la grande frequentation et conversation ordinaire qu'il a avec luy, il ne se remplisse, malgré qu'il en ait, sans y penser, de quelque qualité et condition vicieuse, par la longue accoustumance, ne plus ne moins que par contagion se prent la chassie et le mal des yeux: ainsi comme lon escrit, que les familiers de Platon contrefaisoient ses hautes espaules, et ceux d'Aristote son begueyement, ceux du Roy Alexandre son ply du col, l'aspreté de sa voix: car ainsi prennent la plus part des hommes l'impression de leurs moeurs et de leurs conditions. Mais le flateur fait tout à la mesme sorte que le Cham@eleon, lequel se rend semblable, et prent toute couleur, fors que la blanche: aussi le flateur és choses bonnes et importantes ne se pouvant rendre semblable, ne laisse rien de mauvais et de laid à imiter: comme les mauvais peintres ne pouvans par leur insuffisance en l'art contrefaire les beaux visages, en representent quelque semblance en des rides, des lentilles, et des cicatrices: aussi luy se rend imitateur d'une intemperance, et d'une superstition, d'une soudaineté de cholere, d'une aigreur envers ses serviteurs, et deffiance envers ses domestiques et ses parents, pour ce qu'il est de sa nature tousjours enclin à ce qui est le pire, et semble estre bien loing de vouloir blasmer le vice, puis qu'il le prent à imiter. Car ceux qui cerchent amendement de vie et de moeurs sont suspects, et qui monstrent de se fascher et courroucer des fautes de leurs amis: ce qui meit en malegrace de Dionysius Dion, Samien de Philippus, et Cleomenes de Ptolomeus, et fut à la fin cause de leur totale ruine: mais le flateur veult estre estimé ensemble autant loyal et fidele comme plaisant et aggreable, de maniere que pour la vehemence de son amitié, il ne s'offense pas mesme des choses mauvaises, ains est en tout et par tout de mesme inclination et de mesme affection: en sorte que des choses fortuites et casuelles, qui advienent sans nostre volonté et conseil, il en veult avoir sa part, tellement que s'il vient à flater un qui soit maladif, il fait semblant d'estre subject à mesmes maladies: et dira que la veuë luy baisse fort, et qu'il a l'ouye dure, s'il frequente avec gens qui soient à demy aveugles ou à demy sourds: comme les flateurs de Dionysius qui ne voyoit presque goutte, s'entrehurtoient les uns les autres, et faisoient tomber les plats de dessus la table, pour dire qu'ils avoient mauvaise veuë. Les autres penetrans encore d'avantage au dedans, meslent leurs conformitez jusques aux plus secrettes passions. Car s'ils peuvent sentir que ceux qu'ils flatent soient mal fortunez en femmes, ou qu'ils soient en quelque deffiance de leurs propres enfans, ou de leurs <p 43r>domestiques, eux mesmes ne s'espargneront pas: et commanceront à se plaindre de leurs femmes, de leurs propres enfans, de leurs parents, ou de leurs domestiques, et si en allegueront quelques occasions qui vaudroient mieux teuës que dittes: car ceste semblance les rend plus affectionnez l'un à l'autre par compassion: ainsi les flatez cuydans avoir receu d'eux comme un gage de loyauté, leur laissent aussi aller de leur bouche quelque chose de secret, et l'aiant ainsi laissé eschapper, ils sont puis apres contraincts de se servir d'eux, et craignent de là en avant leur donner à cognoistre qu'ils se deffient aucunement de leur foy, jusques là, que j'en ay cogneu un qui repudia sa femme, pour ce que celuy qu'il flatoit avoit fait divorse avec la siene, et fut trouvé qu'il alloit secrettement et envoyoit devers elle: ce qui fut apperçeu par la femme mesme de son amy: tant peu cognoissoit la nature du vray flateur celuy qui estimoit que ces vers iambiques ne convinssent pas plus à la description du cancre que du flateur,
  Tout son corps n'est autre chose que ventre,
  Son oeil perçant par tout penetre et entre,
  Un animal qui marche de ses dents.
Car ceste figuration est celle d'un escornifleur poursuyvant de repeuë franche, et de ces amis de fricassee et de nappe mise, comme dit Euopolis: mais quant à cela, remettons-le à son lieu propre pour en parler plus amplement. Et pour ceste heure, ne laissons pas derriere une grande ruze du flateur en ses imitations, c'est que s'il contrefait quelque bonne qualité qui soit en celuy qu'il flate, il luy en cede tousjours le dessus: car entre ceux qui sont vrais amis, il n'y a jamais emulation de jalousie, ny jamais envie, ains soit qu'ils se treuvent egaux en bien faisant ou inferieurs, ils le portent doucement et modereement. Mais le flateur aiant tousjours en memoire et singuliere recommendation le seconder, cede tousjours en son imitation l'egalité, confessant estre vaincu et demourer tousjours derriere, excepté és choses mauvaises: car és mauvaises il ne cede jamais la victoire à son amy, ains s'il est difficile, il dira de soy-mesme qu'il est melancholique: si l'autre est superstitieux, luy sera tout transporté et esperdu de la crainte des Dieux, si l'autre est amoureux, luy sera furieux d'amour: si l'autre dit, je ris à pleine bouche: luy, je cuide mourir de rire. Mais aux choses louables et honnestes, au contraire, de luy il dira: le cours bien assez viste, mais vous, vous volez: Je suis, dira-il, assez bien à cheval, mais ce n'est rien au pris de ce Centaure icy: Je ne suis pas trop mauvais poëte, et fais assez bien un carme, mais tonner n'est pas à faire à moy, c'est à ce Jupiter icy, en quoy il fait deux choses ensemble, l'une qu'il declare l'entreprise de l'autre honneste en ce qu'il l'imite, et sa suffisance non pareille en ce qu'il confesse en estre vaincu. Voyla doncques quant aux ressemblances, les marques de difference qu'il y a entre le flateur et l'amy. Et pour autant que la delectation, ainsi que nous avons dit paravant, est aussi commune entre eux, pour ce que l'homme de bien ne prent pas moins de plaisir à ses amis, que l'homme de neant à ses flateurs: considerons un peu la difference qu'il y a en cela: le moyen de les distinguer sera, de remarquer la fin à laquelle l'un et l'autre dirige la delectation qu'il donne, ce qui se pourra plus claiement entendre par cest exemple. Une huyle de perfum a bonne odeur, aussi a quelque drogue de medecine: mais il y a difference en ce, que l'huyle de perfum se fait seulement pour donner le plaisir de la senteur, et rien plus: mais en la drogue medicinale, outre le plaisir de la doulce odeur, il y a une force qui purge le corps, ou qui le rechauffe, ou qui fait naistre la chair. D'avantage, les peintres broyent des couleurs plaisantes et recreatives, et aussi y a il des drogues medicinales qui ont des couleurs et teintures qui sont belles et aggreables à l'oeil: quelle difference doncques y a-il? Il est tout evident qu'il ne faut que regarder, pour les sçavoir discerner, à quelle fin l'usage d'icelle est destiné. <p 43v>Au cas pareil aussi, les graces des amis, parmy l'honnesteté et l'utilité qu'elles ont, apportent je ne sçay quoy qui delecte, ne plus ne moins qu'une fleur qui paroist par dessus: et quelquefois ils usent d'un jeu, d'un boire et manger ensemble, d'une risee, d'une facetie l'un avec l'autre, comme de saulses pour assaisonner des affaires de pois et de grande consequence: auquel propos est dit,
  Joyeusement ensemble ils s'entretiennent
  De maints propos plaisans, qu'entre eux ils tiennent.
Et,   Rien n'a jamais desjoint nostre amitié,
  Ny nos plaisirs partis par la moytié.
Mais la seule besongne du flateur, et le but où il vise, est de tousjours inventer, apprester et confire quelque jeu, quelque faict, et quelque parole à plaisir et pour donner plaisir: brief, pour comprendre le tout en peu de paroles, le flateur estime qu'il faille tout faire pour estre plaisant: et le vray amy faisant tousjours et par tout ce que le devoir requiert, bien souvent plaist, et quelquefois aussi desplaist: non que son intention soit de desplaire, comme aussi ne le fuit-il pas, s'il voit que meilleur soit de le faire. Ne plus ne moins que le medecin, s'il voit qu'il soit expedient, jettera du saffran ou de la lavende dedans ses compositions de medecine, voire que bien souvent il baignera delicatement, et nourrira friandement son patient: et quelquefois aussi laissant ces douces odeurs là, il y ruera du Castorium, ou,
  Du Polium, de qui la senteur forte,
  Puante au nez est d'une estrange sorte.
ou bien il broyera de l'Hellebore, qu'il le contraindra de boire, ne se proposant pour sa fin ne là le plaire, ny icy le desplaire, ains conduisant son malade par diverses voyes à un mesme but, c'est à sçavoir ce qui est expedient pour sa santé, aussi le vray amy aucunefois par complaire et haut louër son amy, en le resjouissant le conduit à faire ce qu'il doit, comme celuy qui dit en Homere,
  Amy Teucer de Telamon extraict,
  Fleur des Grejois, tire ainsi de son traict. Et ailleurs,
  Comment mettrois-je Ulysses en oubly,
  Qui de vertu divine est ennobly?
A l'opposite aussi, là où il est besoing de correstion, il le vous tanse avec une parole mordante, et une liberté authorisee d'une affection soigneuse de son bien,
  Menelaus né de divin lignage,
  Je t'advertis que tu n'es pas bien sage:
  De ta folie aussi mal te prendra.
Quelquefois il conjoinct le faict avec la parole, comme Menedemus faisant fermer sa porte au fils d'Asclepiades son amy, qui estoit desbauché, et menoit une vie dissoluë, et ne le daignant pas saluër, le retira de son mauvais gouvernement: et Arcesilaus defendit l'entree de son eschole à Battus, pour ce qu'en une Com@edie qu'il avoit composee, il avoit mis un vers qui poignoit Cleanthes: mais depuis, en aiant fait satisfaction à Cleanthes, et s'en estant repenty, il luy pardonna, et le receut en sa grace comme devant. Car il fault contrister son amy en intention de luy profiter, non pas de rompre l'amitié, ains user de reprehension picquante, comme d'une medecine preservative, qui sauve la vie à son patient: ainsi fait le bon amy comme le sçavant musicien, qui pour accorder son instrument, tend aucunes de ses cordes, et en lasche les autres: aussi concede il aucunes choses et en refuse d'autres, changeant selon que l'honnesteté ou l'utilité le requierent: et est par ce moyen aucunefois aggreable, et par tout utile: mais le flateur aiant accoustumé de tousjours sonner une seule note, qui est de complaire, et de faire et dire toutes choses au gré de celuy qu'il flate, ne sçait que c'est ny de resister de faict, ny de fascher de parole, ains va <p 44r>tousjours apres ce que lon veult, s'accordant tousjours, et disant tousjours ad idem. Or ainsi comme Xenophon escrit, qu'Agesilaus estoit bien aise de se sentir louër de ceux qui l'eussent bien voulu blasmer: aussi faut-il estimer que celuy-là resjouit et complaist en amy, qui peult aussi quelquefois contrister et contredire: et avoir pour suspecte la conversation de ceux qui ne font jamais que donner plaisir, en accordant tout sans aucune pointure de reprehension, et de contradiction, et avoir tousjours à main le dire d'un ancien Laconien, lequel oyant que lon louoit haultement le Roy Charilaus, Et comment seroit-il bon, dit-il, quand il n'est pas aspre aux meschans? On dit que le tahon qui tourmente les taureaux, se fiche aupres de leurs aureilles, et aussi fait la tique aux chiens: tout ainsi le flateur attachant les hommes ambitieux par les oreilles, à force de leur chanter leurs louanges, est bien malaisé à secouer et chasser depuis qu'il y est une fois fiché: et pourtant fault-il avoir le jugement bien esveillé en cest endroict, à observer diligemment si ces louanges seront attribuees à la chose, ou à la personne: elles seront attribuees à la chose s'il louë les absents plus tost que les presents, si luymesme veult et desire en luy ce qu'il louë en autruy, et s'il ne nous louë pas seuls, mais tout autres pour semblables qualitez: et s'il ne varie point en disant et faisant tantost d'un tantost d'autre, mais tousjours d'une sorte. Et ce qui est le principal à considerer, c'est si nous mesmes en nostre secret ne nous repentons point ou n'avons point de honte de ce dont il nous louë, et si nous ne voudrions point plus tost avoir fait et dit le contraire: car le jugement de nostre conscience nous portant tesmoignage au contraire, empeschera que telles louanges ne nous affectionneront, ny ne nous atteindront point au vif, et consequemment le flateur ne nous en pourra surprendre. Mais je ne sçay comment il advient, que la plus part des hommes ne reçoivent point les consolations que lon leur baille en leurs adversitez, ains plus tost se laissent mener à ceux qui plorent et lamentent avecques eux: et quand ils ont offensé et failly, si quelqu'un les en reprent, et les en blasme si vifvement qu'il leur en imprime au coeur un remors et une repentance, ils estiment celuy-là leur accusateur et leur ennemy: et au contraire ils embrassent et reputent leur bienvueillant et amy celuy, qui louëra et magnifiera ce qu'ils auront fait. Or ceux qui louënt et qui prisent avec un applaudissement de mains ce que lon aura fait ou dit, soit à bon escient ou soit en jouant, ceux-là encore ne sont dommageables que pour le present, et pour cela que lon a à l'heure en main: mais ceux qui avec leurs louanges penetrent jusques aux moeurs, et par leurs flateries atteignent jusques à corrompre les conditions, ceux là font comme les mauvais esclaves et serfs, qui ne desrobent pas seulement du bled de leur maistre, ce qui est en monceau au grenier, mais aussi ce qui est preparé pour la semence: car les conditions de l'homme sont la source de toutes ses actions, et les moeurs sont le principe et la fontaine, dont découle toute nostre vie, laquelle ils détordent, en donnant au vice les noms des vertus. Thucydides escrit qu'és seditions et guerres civiles, lon transferoit le signification accoustumee des mots, aux actes que lon faisoit, pour les justifier: car une temerité desesperee estoit reputee vaillance aimant ses amis: une dilation providente, honneste couardise: une temperance, couverture de lascheté: une prudence circumspecte, generale paresse: aussi faut-il bien prende garde és flateurs là où lon verra qu'ils appelleront prodigalité, liberalité: timidité, seureté: teste écervelee, promptitude: chicheté mechanique, temperance et frugalité: un qui sera sujet à folles amourettes, gracieux et homme de bonne compagnie: un cholere ou superbe, vaillant et magnanime: et, au contraire, un de coeur bas et lasche, doulx et humain: ainsi comme Platon escrit en quelque passage, que l'amoureux est flateur de ce qu'il aime: car s'il est camus, il l'appellera aggreable: s'il a nez aquilin, face royale: s'il est noiraut, viril: s'il est blanc, enfant des Dieux, et quant à <p 44v>ce nom [...], basané et couleur de miel, il dit que c'est une feinte d'amoureux, qui diminue pour apprendre à supporter plus aiseement une couleur palle et morte de son amy: combien que celuy qui se donne à entendre qu'il soit beau quand il est laid, ou grand quand il est petit, ne demeure pas longuement en son erreur: et si n'en reçoit perte sinon bien fort legere, et non pas irremediable. Mais les louanges qui accoustument l'homme à cuider que vice soit vertu, tellement qu'il ne se desplaist pas en son mal, mais plus tost qu'il s'y plaist, et qui ostent toute honte de pecher et de faillir, ce furent celles qui amenerent la ruine des Siciliens, en donnant occasion aux flateurs d'appeller la cruauté de Dionysius et de Phalaris, haine des meschants et bonne justice: ce furent celles qui perdirent l'Aegypte, en appellant la lascheté effeminee du Roy Ptolom@eus, sa furieuse superstition, ses lamentables chansons, ses sonnements de tabourins, et ses danses bacchanales, devotion, religion et le service des Dieux: ce furent celles aussi qui cuiderent gaster et corrompre du tout les moeurs et façons Romaines, qui par avant tenoient tant du grand, en surnommant les delices, les dissolutions, les jeux et festes d'Antonius, joyeusetez, gentillesses, et humanitez, en desguisant et diminuant ainsi la faute d'Antonius, qui abusoit excessivement de sa fortune, et grandeur de sa puissance. Que fut-ce autre chose qui attacha à Ptolom@eus la museliere à jouër des fleutes? Qui feit monter Neron sur l'eschafaud avec un masque sur le visage, et des brodequins aux jambes, qui estoit l'accoustrement des joueurs de farce, ne furent-ce pas les louanges des flateurs? Et la plus part des Roys ne sont ils pas attirez en toute vergongne et tout deshonneur par les flateries de ceux qui les appellent Apollons, pour peu qu'ils sçachent mionner, et Bacchus quand ils s'enyvrent, et Hercules quand ils luictent, et qu'ils prennent plaisir à telles gallanteries de surnoms? Et pourtant se faut-il principalement donner de garde du flateur en ses louanges: ce que luy-mesme n'ignore pas, mais estant caut et subtil à se garder de se rendre suspect, si d'adventure il rencontre quelque mignon glorieux, bien paré, ou bien quelque lourdault qui ait un peu le cuir gros, et comme lon dit vulgairement, qui soit un peu de grosse paste, il se mocque et gaudit d'eux à gorge desployee, comme fait Struthias en la com@edie, foullant aux pieds et ballant sur le ventre de la sottise de Bias, en maniere de dire, par les louanges qu'il luy donne, sans que l'autre le sente, Tu as plus beu que ne feit oncques le Roy Alexandre le grand: et cependant il se pasme et fond à force de rire, en se tournant devers le Cyprien. Mais s'il a affaire à quelques habiles et galants hommes, qui aient l'oeil sur luy principalement en cest endroict, et qui soient au guet pour bien garder ceste place et ce lieu- là, il ne leur addresse pas des louanges de droit fil, ains vient de loing tournant tout à l'entour, et puis fait ses approches petit à petit, sans faire bruit, tant qu'il vient à les manier, comme lon fait une beste que lon veut apprivoiser, et les taster: car tantost il viendra rapporter à son amy des louanges qu'il aura ouy dire à quelques uns de luy, faisant comme les Rhetoriciens, qui quelques fois en leurs harengues parlent en tierce personne: J'ay pris grand plaisir, dira-il, nagueres estant en la place, à ouir certains estrangers, ou bien de bons vieillards, qui racontoient tous les biens du monde de vous, et vous louoient à merveilles. Tantost il controuvera quelques legeres fautes alencontre de luy, disant qu'il les aura entendues d'autres qui les disoient de luy, et qu'il s'en est venu en diligence incontinent vers luy, pour luy demander là où il auroit dit cela, ou fait une telle chose: l'autre luy niera, comme il est vraysemblable: et de là adonc il prendra son commancement pour entrer en ses louanges, Aussi m'esbahissois-je bien, comment vous eussiez mesdit de quelqu'un de vos familiers, veu que vous ne mesdites pas de vos ennemis mesmes: et comment vous eussiez attenté à usurper de l'autruy, veu que vous donnez si largement et si liberalement le vostre. Les autres font comme les peintres, qui pour relever et faire plus <p 45r>apparoistre les choses luisantes et claires, les renforcent avec des obscures et ombrageuses qu'ils mettent aupres: car en blasmant, detractant, mocquant, et injuriant les choses contraires, tacitement ils louënt et approuvent les vices et imperfections qui sont en ceulx qui flatent, et en les louant, ils les nourrissent: car ils vous blasmeront la temperance, et abstinence, en l'appellant rusticité, s'ils se trouvent parmy des hommes luxurieux, avaricieux, gens de mauvais affaire, qui acquierent des biens par tous moyens deshonnestes et meschans. La justice et bonne conscience, qui se contente du sien, sans rien vouloir avoir de l'autruy, ils l'appelleront lascheté, et faute de coeur, de n'oser entreprendre. Et quand ils seront avec des paresseux, gens oisifs, qui fuyent les affaires, ils n'auront point de honte de blasmer l'entremise du gouvernement de la chose publique, et de dire que c'est faire les affaires d'autruy à grand travail sans profit. Un desir d'estre en magistrat ils l'appelleront vaine gloire, qui ne sert à rien. Pour flater un orateur, ils blasmeront en sa presence le Philosophe. Parmy des femmes lascives et impudiques, ils seront les bien-venus en appellant les honnestes qui n'aiment que leurs marits, sottes, mal-apprises, et sans grace quelconque. Et y a encore une plus grande meschanceté, c'est que ces flateurs ne s'espargnent pas eux mesmes: car ainsi comme les luicteurs baissent aucunefois leur corps pour renverser par terre leurs compagnons, aussi quelquefois par se blasmer eux mesmes ils se coulent secrettement à louër autruy. Je suis, diront- ils, plus couard qu'un esclave sur la mer: je ne puis durer au travail: j'enrage de cholere quand j'entens que lon a mesdit de moy: mais à cestuy-cy, ce luy est tout un, il ne trouve rien de mauvais: c'est un homme tout autre que les autres, il ne se courrouce de rien, il porte tout patiemment. Et si d'adventure il se treuve quelqu'un qui ait grande opinion de sa suffisance et de son entendement, qui veuille faire de l'austere, et du roide et entier, disant à tout propos,
  Diomedes ne me va trop prisant,
  Ny au contraire aussi trop mesprisant:
le flateur bon ouvrier de son mestier ne s'assaudra pas par ceste voye, ains usera d'un autre artifice à l'endroit de celuy- là. C'est qu'il viendra devers luy pour avoir conseil en ses propres affaires, comme de celuy qu'il estime plus sage et mieux advisé que luy, et dira qu'il a bien d'autres avec lesquels il aura plus grande familiarité, mais neantmoins qu'il est contrainct de l'importuner: car à qui aurons nous recours nous autres qui avons besoing de conseil, et à qui nous fierons nous? et puis apres avoir ouy ce que l'autre luy aura dit, quoy que ce soit, il s'en ira disant qu'il aura eu un oracle, et non pas un conseil. Et si d'adventure il voit que l'autre s'attribue quelque suffisance en la cognoissance des lettres, il luy apportera quelques sienes compositions, le priant de les lire, et de les corriger. Le Roy Mithridates aimoit l'art de medecine, au moyen dequoy il y eut quelques uns des ses familiers qui luy baillerent de leurs membres à inciser, et brusler avec des cauteres: qui estoit le flater de faict, non pas de parole: car il sembloit qu'ils luy portassent tesmoignae de sa suffisance, puis qu'ils se fioient de leur vie à luy.
  Les cas divins sont de beaucoup de formes:
Mais ceste espece de louanges dissimulees, aiant besoing de plus grande circonspection pour s'en garder, merite d'estre diligemment averee et esprouvee: et pourtant faudra-il que celuy qui sera tenté par telle sorte de flaterie, tout expressément luy mette en avant des advis, où il n'y aura point d'apparence quand le flateur luy demandera conseil, et des advertissements tout de mesme: et aussi des corrections sans propos, quand il luy apportera ses compositions à revoir et corriger: car quand il verra que le flateur ne luy contredira en rien, ains luy consentira en tout et par tout, et recevra tout: et qui plus est encor, qu'à chasque point il s'escriera, hó voyla bien dict! il n'est <p 45v>possible de mieux: il est tout manifeste qu'il fait comme dit le commun proverbe,
  Le mot du guet il nous va demandant,
  Mais autre chose il cerche ce pendant.
c'est qu'en nous louant, il nous veut enfler de vaine outrecuidance. D'avantage ainsi comme aucuns ont definy la peinture, estre une poësie muette, aussi y a-il des louanges que donne une flaterie muette: car ne plus ne moins que les chasseurs deçoivent mieux les bestes qu'ils chassent, quand il ne semble pas qu'ils chassent, mais bien qu'ils passent leur chemin, ou qu'ils gardent leurs troupeaux, ou qu'ils labourent la terre: aussi est-ce lors que les flateurs touchent mieux au vif en louant, quand il ne semble pas qu'ils louënt, ains qu'ils facent autre chose: car celuy qui cede une chaire, ou un lieu à table, à un survenant, ou qui aiant accoustumé de haranguer devant le peuple, ou devant le Senat, s'il sent que l'un des riches veuille parler, entrerompt son parler pour se taire, et quitter la place et le rang de parler: celuy-là, dis-je, en se taisant, declare plus que s'il crioit à haute voix, qu'il repute l'autre plus suffisant et plus prudent que luy. De là est que lon voit ceste maniere de gens, qui font profession de flaterie, se saisir ordinairement des premiers sieges, tant és sermons, harangues publiques que lon va ouir, comme és theatres, non qu'ils s'en reputent dignes, mais à fin qu'en les cedant aux plus riches, ils les flatent d'autant: et és assemblees et compagnies ils seront les premiers à entamer les propos, mais c'est pour puis apres les quitter aux plus puissans, voire pour passer facilement à une opinion toute contraire à la leur premiere, si le contredisant sera homme puissant, ou riche ou personne d'authorité: c'est pourquoy il se faut de tant plus esvertuer pour les convaincre, et averer qu'ils ne font point ces cessions et ces reculemens là pour reverence qu'ils portent ou à la suffisance plus grande, ou à la vertu, ou à l'aage, mais seulement aux biens, aux richesses, et au credit. Megabyzus un des plus grands seigneurs de la court du Roy de Perse vint un jour visiter Apelles jusques en sa boutique, et s'estant assis aupres de luy à le regarder besongner, commcea à vouloir discourir de la ligne et des umbres. Apelles ne se peut tenir de luy dire: «Voys-tu, ces jeunes garçons qui broyent l'ochre, pendant que tu ne disois mot te regardoient fort attentifvement, et s'esbahissoient de voir tes beaux habits de pourpre, et tes chaines et joyaux d'or: mais depuis que tu as commancé à parler, ils se sont pris à rire, en se mocquant de toy, d'autant que tu te mets à discourir des choses que tu n'as pas apprises.» Et Solon estant interrogué par le Roy de Lydie Croesus, quels hommes il avoit veus qu'il reputast les plus heureux de ce monde, luy nomma Tellus, un simple citoyen d'Athenes, et un Cleobis, et Biton, qu'il dit avoir cogneus pour les mieux fortunez: mais les flateurs ne disent pas seulement, que les Roys, les riches hommes, et les personnes de grande authorité soient bien fortunez et heureux, mais aussi les declarent les premiers hommes du monde en prudence, en science, et en vertu. Et puis il y en a qui ne peuvent pas seulement endurer les Stoïques, qui appellent le sage tel qu'ils le depeignent riche, beau, noble et roy tout ensemble: là où les flateurs vous rendent le riche qu'ils flattent, orateur, poëte, voire et s'il veut encore, peintre et bon joueur de fleutes, leger du pied, et roide de corps, se laissans tomber dessoubs luy en luictant, et demourans derriere en courant: ainsi comme Crisson Himerien demoura derriere en courant à l'encontre d'Alexandre, dequoy Alexandre fut fort courroucé quand il le sçeut. Carneades souloit dire, que les enfans des Roys et des riches n'apprenoient rien adroit, qu'à picquer et manier les chevaux, et rien autre chose, pource que le maistre les flate aux escholes en les louant: à l'exercice de la luicte celuy qui luicte avec eux se laisse volontairement tomber dessous eux: mais le cheval ne cognoissant pas qui est fils d'un homme privé, ou d'un prince, qui est pauvre ou riche, jette par terre ceux qui ne se sçavent pas bien tenir. Parquoy le dire de Bion est sot <p 46r>et lourd, car il disoit ainsi: Si à force de louër je pouvois rendre une terre bonne, grasse et fertile, je ne ferois point de faute en la louant, plus tost que de me travailler le coeur et le corps à la labourer et cultiver. Celuy doncques ne peche point aussi qui louë un homme, si en le louant il le rend utile et fertile à celuy qui le louë: car on luy peut renverser sa raison, en luy alleguant, que la terre ne devient pas pire pour estre louee, là où ceux qui louënt faulsement, et outre le merite et le devoir, un homme, l'emplissent de vent, et sont cause de sa ruine. Mais à tant avons nous assez discouru sur cest article des louanges: il suit apres de traicter touchant la franchise de librement parler. Or estoit-il bien raisonnable, que comme Patroclus se vestant des armes d'Achilles, et menant ses chevaux à la guerre, n'osa toucher à sa javeline, ains la laissa seule, aussi que le flateur se masquant et desguisant des marques et enseignes d'un amy, laissast la seule franchise de parler librement, sans y toucher ne la contrefaire, comme estant le baston propre, pesant, grand et fort, qu'il appartient de porter à l'amitié seule, et non à autre: mais pour autant qu'ils se donnent bien garde d'estre descouverts en riant, ny en beauvant, ny en gaudissant ou jouant, ils elevent ja leur piperie jusques à une monstre de sourcil severe, et flattent avec un visage renfrongné, meslans parmy leur flaterie ne sçay quoy de reprehension et de correction, ne laissons point passer cela sans le toucher et examiner. Quant à moy, j'estime que comme en la com@edie de Menander, Hercules contrefait vient en avant avec une massue sur l'espaule qui n'est ny pesante, ny massive, ne forte, ains une vaine, feinte, legere, où il n'y a rien dedans: aussi que la liberté de parler dont usera le flateur, se trouvera molle et legere, et qui n'aura point de coup à ceux qui l'esprouveront, ains qu'elle fera ne plus ne moins que les aureillers des femmes, qui au lieu qu'ils semblent repoulser et resister aux testes que lon couche dessus, plient plus tost dessoubs et leur cedent: aussi ceste faulse liberté de parler, pleine de vent, s'eléve et s'enfle bien d'une enfleure vaine et tromperesse, à fin que se resserrant et s'abbaissant elle reçoive et attire avec soy celuy qui se laisse aller dessus: car la vray et amie liberté de parler s'attache à ceux qui faillent et qui pechent, apportant une douleur bienfaisante et salutaire, ne plus ne moins que le miel qui mord les parties ulcerees, mais il les nettoye, estant au demourant profitable et doulce, de laquelle nous parlerons à part en son lieu. Mais le flateur monstre premierement d'estre aspre, violent, et inexorable envers les autres: car à ses serviteurs il est fascheux à servir, aigre à reprendre les fautes de ses domestiques et parents: il n'estime ny ne prise personne hors luy, ains mesprise tout le monde, ne pardonne à homme qui vive, accuse un chascun, s'estudiant à acquerir la reputation d'homme haïssant le vice, en provoquant les autres à courroux, comme celuy qui pour rien ne laisseroit volontairement à leur dire leur verité, et qui ne feroit ny ne diroit jamais rien pour complaire à autruy: Et puis il fera semblant de ne voir ny ne cognoistre pas un des vrais et gros pechez, mais s'il y a d'adventure quelque legere et exterieure faulte, il fera merveille de crier hault à bon escient, et de la reprendre avec une voix forte et une vehemence de parole: comme, pour exemple, s'il apperçoit quelque chose qui traine parmy la maison, si lon est mal logé, si lon a la barbe mal faitte, ou un vestement qui seie mal, ou un chien et un cheval qui ne soient pas traittez comme il appartient. Mais au demourant une oubliance de ses pere et mere, faulte de soing de ses propres enfans, ne faire cas ne compte de sa femme, mespris de ses parents, ruine et perte de biens, toutes ces choses-là ne luy touchent en rien, ains est muet et couard en tout cela: ne plus ne moins que un maistre du jeu de la luicte, qui laisse enyvrer et paillarder son escholier et champion de luicte, et puis le tanse s'il treuve faulte à la burette à l'huile, et à l'estrille: ou comme un grammairien qui reprend son escholier s'il fault à avoir son escritoire et sa plume, et puis ne fait pas semblant de l'ouir quand il commet une incongruité en parlant, ou qu'il use de quelque mot barbare: car le flateur <p 46v>est tel, que d'un mauvais orateur et digne d'estre mocqué, il ne dira rien quant à sa harangue, mais bien le reprendra-il de sa voix, et l'accusera griefvement de ce qu'il se gastera le gosier et la voix par boire trop froid: et si on luy baille à lire un Epigramme qui ne vaille rien, il s'attachera à blasmer le papier qui sera trop gros, ou bien l'escrivain qui aura esté trop negligent ou ignorant. En ceste sorte les flatteurs qui estoient alentour du Roy Ptolomeus, lequel sembloit aimer les lettres, et estre desireux de sçavoir, estendoient ordinairement leurs disputes jusques à la minuit, à debattre de la proprieté d'un mot, ou d'un verset, ou touchant une histoire: et ce pendant il n'y en avoit pas un de tant qu'ils estoient, qui luy remonstrast rien touchant la cruauté dont il usoit, ny de l'insolence en laquelle il se debordoit, ny quand il jouoit du tabourin, ou qu'il faisoit d'autres indignitez soubs couleur de religion. C'est tout ne plus ne moins, que si à un qui auroit quelque gross apostume, ou quelque ulcere fistuleux, on venoit avec la lancette à luy raire les cheveux, ou à luy rongner les ongles: car ainsi les flateurs appliquent leur liberté de parler aux parties qui ne sont point dolentes, et qui ne font point de mal. Il y en a d'autres qui sont encore plus cauts et plus rusez que toux ceux-là, car ils usent de ceste liberté de parler, et de reprendre et blasmer pour complaire: comme Agis natif de la ville d'Argos, voyant qu'Alexandre donnoit de grands dons à ne sçay quel plaisant, s'escria d'envie et de douleur qu'il en avoit, «O le grand abus!» Alexandre l'aiant ouy se tourna devers luy en courroux, et luy demanda, que c'estoit qu'il vouloit dire: «Je confesse, dit-il, qu'il me fait mal, et que j'ay grand despit de voir, que tous vous autres qui estes nez de la semence de Jupiter, prenez plaisir d'avoir autour de vous des flateurs et des plaisants pour vous faire rire: car Hercules avoit ainsi en sa compagnie les Cercopes, et Bacchus les Silenes: et autour de vous aussi, tout de mesmes, ces bouffons icy sont en credit.» Et un jour comme l'Empereur Tiberius C@esar fust entré au Senat, il y eut un des Senateurs flateur, qui se dressa en pieds, et dit tout haut, «Qu'il falloit puis qu'ils estoient libres, qu'ils parlassent aussi librement, et qu'ils ne s'en feignissent point, ny ne teussent ce qu'ils sçavoient estre utile.» Il feit dresser les oreilles à tout le monde par ces paroles, et se feit un grand silence: Tiberius mesme prestoit l'oreille fort attentifvement pour ouir ce qu'il voudroit dire: et lors il se prit à dire, «Escoute C@esar en quoy nous nous plaignons tous de toy, et n'y a personne qui te l'ose dire ouvertement: C'est que tu ne fais compte de toy, ains abandonnes ta personne, et affliges ton corps de soucis et de travaux que tu prens pour nous, sans te donner repos ne jour ne nuict.» Et comme il continuast une longue trainee de tels propos, on dit que l'orateur Cassius Severus dit, «La liberté de parler dont use cest homme, le fera mourir.» Telles flateries sont legeres, et ne nuisent pas beaucoup: mais celles-cy sont dangereuses, et corrompent les moeurs des mal-advisez, quand les flateurs accusent et blasment ceux qu'ils flatent des vices et crimes contraires à ceux dont ils sont entachez, comme Himerius un flateur Athenien tansoit et injurioit un vieil usurier le plus chiche et le plus avaricieux de toute la ville, l'appellant prodigue, negligent de son profit, et qu'il en mourroit de male faim luy et ses enfans: ou, au contraire, un prodigue despensier qui consumera tout, ils luy reprocheront qu'il sera un taquin, mechanique, ainsi comme Titus Petronius faisoit à Neron: ou si ce sont Princes et seigneurs qui traittent durement et cruellement leurs subjects, ils leur diront, qu'il fauldra oster ceste trop grande doulceur, et ceste importune grace, et misericorde inutile. Tout pareil à ceux-là est celuy qui fait semblant de redouter et se donner de garde d'un lourdault et gros sot, comme si c'estoit quelque habile homme, caut et rusé et celuy qui tanse et reprent un envieux et mesdisant, qui prent ordinairement plaisir à detracter et mesdire de tout le monde, si d'adventure il luy eschappe quelquefois de louër aucun excellent personnage: C'est un vice que vous avec de louër ainsi toute sorte de gens, <p 47r>voire jusques à ceux qui ne valent à chose qui soit: car quel homme est cestuy-cy que vous louez si fort? qu'a il jamais ne fait ne dit qui meritast d'estre si haultement prisé? Mais c'est principalement aux amours que les flateurs ruent leurs grands coups, et qu'ils enflamment plus ceux qu'ils flatent: car s'ils voyent qu'ils aient quelque differént alencontre de leurs freres, ou qu'ils ne facent compte de leurs parents, ou qu'ils soient en quelque souspeçon et deffiance de leurs femmes, ils ne les en reprennent ny ne les en corrigent point, ains au contraire augmentent leur mescontentement: C'est bien employé, car vous ne vous sentez pas vous mesmes: vous estes cause de tout cecy, en monstrant trop de les recercher et caresser, et vous humiliant trop envers eux. Et si d'adventure il sourd quelque demangeaison d'amour, ou quelque courroux de jalousie envers quelque concubine ou quelque amie mariee, alors la flaterie se tirera en avant avec une liberté et franchise de parler tout ouverte, apportant du feu en la flamme: accusant et faisant le proces à l'amoureux, comme ayant fait et dit beaucoup de choses mal seantes à l'amour, mal gracieuses, et pour faire haïr plustost qu'aimer une personne,
  O homme ingrat de tant de doux baisers!
En ceste sorte les familiers d'Antonius qui brusloit de l'amour de Cleopatre l'Aegyptienne, luy faisoient à croire, que c'estoit elle qui estoit amoureuse de luy, et le tansant l'appelloient homme sans affection et superbe: Ceste Dame, disoient-ils, laissant un si grand et si opulent Royaume, et tant de belles et plaisantes maisons, se consume le coeur et le corps à tracasser çà et là apres ton camp, aiant pour tout honneur le tiltre de concubine d'Antonius.
  Tu as un coeur bien dur et inflexible,
de la laisser ainsi se consumer d'ennuy: et luy estant bien aise d'estre ainsi convaincu de luy faire tort, et prenant plaisir à se voir ainsi accuser, plus qu'il n'eust fait à s'ouïr louër, ne se donna garde que ce qui sembloit l'admonester de son devoir, le desbauchoit encore plus qu'il ne l'estoit. Car ceste liberté simulee de parler franchement ressemble aux morsures des femmes impudiques, qui chatouillent et provoquent le plaisir par ce qui semble devoir faire douleur. Et tout ainsi comme le vin pur, qui autrement est un certain remede contre la poison de la cigúe, si vous le meslez avec le jus de la cigúe rend la force de la poison irremediable, d'autant que par le moyen de sa chaleur il la porte promptement au coeur: aussi les meschants entendans tresbien que la franchise de parler est un grand secours contre la flaterie, flatent par elle mesme. Et pourtant semble-il que Bias ne respondit pas du tout bien à celuy qui luy demandoit, qui estoit la plus mauvaise beste de toutes: des sauvages, dit-il, c'est le Tyran, et des privees le flateur: car il pouvoit dire plus veritablemenmt, qu'entre les flateurs les privez sont ces poursuyvants de repeuës franches, et ces amis de table et d'estuves: mais celuy qui estend sa curiosité, sa calomnie, et sa malignité, comme le poulpe fait ses branches, jusques és chambres secrettes et cabinets des femmes, celuy-là, dis-je, est sauvage, farouche, et dangereux à approcher. Or l'un des moyens pour s'en donner de garde est, d'entendre et se souvenir tousjours, que nostre ame a deux parties, l'une qui est plus veritable, aimant l'honnesteté et la raison: l'autre irraisonnable de sa nature, aimant passion et mensonge. Le vray amy assiste tousjours et donne confort et conseil à la meilleure partie, comme le bon medecin qui vise tousjours à augmenter et entretenir la santé: mais le flateur se sied tousjours aupres de celle qui est privee de raison et pleine de passion, la gratte et la chatouille continuellement, en la maniant de sorte qu'il la destourne du discours de la raison, luy inventant et preparant tousjours quelques vicieuses et deshonnestes voluptez. Tout ainsi comme entre les viandes que l'homme mange, il y en a qui ne servent ny à augmenter le sang ny les esprits, ny à adjouster force ne vigueur aucune aux nerfs ny aux mouëlles, ains seulement <p 47v>excitent les parties naturelles, laschent le ventre, et engendrent une chair mollace et demy pourrie: aussi qui y prendra de pres garde on ne faudra jamais à veoir, que tout le parler du flateur n'adjouste rien de bon à l'homme prudent et sage, qui se gouverne par raison, ains facilite à un fol quelque volupté d'amour, ou luy enflamme une cholere follement conceuë, ou irrite une envie, ou l'emplit d'une odieuse et vaine presumption de soymesme, ou de douleur, en lamentant avec luy, ou luy rend la malignité qu'il aura en luy, ou une deffiance, ou une timidité servile, tousjours de plus en plus aigúë à mal penser, plus tremblante de peur, et plus souspeçonneuse par quelques faulses accusations, ou faux indices et conjectures qu'il luy mettra en avant: car il est tousjours rangé au long de quelque vice et maladie de l'ame, laquelle il nourrit et engraisse, et comparoist incontinent qu'il y a quelque partie mal saine de ll'ame, ne plus ne moins que fait la bosse és parties enflammees et pourrissantes du corps. Estes vous en courroux contre quelqu'un? Punissez, dira-il. Convoittez vous? Jouissez. Avez vous peur? fuyons nous en. Souspeçonnez vous? croyez le fermement. Et si d'adventure il est mal aisé à descouvrir et surprendre en ces passions-là, parce qu'elles sont si violentes et si fortes, que bien souvent elles chassent de nostre entendement tout usage de raison, il nous donnera aiseement prise en d'autres qui seront moins vehementes, là où nous le trouverons tout semblable. Car si l'homme se trouve en quelque doubte d'avoir trop beu ou trop mangé, et pour ceste occasion qu'il face difficulté d'entrer en un baing, où bien de banqueter, le vray amy le retiendra, l'admonestant de se garder, et d'avoir soing de sa santé: mais le flateur le tirera luy-mesme dedans le baing, et commandera qu'on apporte sur table quelque nouvelle viande, non pas offenser son corps par le trop adjeuner. Et s'il voit son homme mal affectionné à entreprendre quelque voyage par terre ou par mer, ou à faire chose que ce soit, il dira que le temps ne presse point, et qu'il n'y est pas propre, et que lon le pourra bien remettre à un autre temps, ou bien y envoyer quelque autre. S'il voit qu'il ait promis à quelque sien familier de luy prester ou donner de l'argent, et puis qu'il s'en repente, mais neantmoins qu'il ait honte de faillir de promesse en cest endroict: le flateur s'adjoustant au pire plat de la balance, la fera pancher du costé de la bourse, et chassera la vergongne de refuser, luy conseillant d'espargner son argent, attendu la grande despense qu'il fait, et le nombre de gens ausquels il a à fournir: de sorte que si nous ne nous mescognoissons nous mesmes, et que nous ne voulions ignorer que nous soions ou convoiteux, ou dehontez, ou pusillanimes, jamais le flateur ne nous pourra decevoir: car ce sera tousjours celuy qui defendra ces passions là, et qui parlera franchement en faveur d'elles, quand on les voudra outrepasser. Mais à tant est-ce assez parlé de ceste matiere. Venons maintenant aux services, et aux entremises de faire plaisir, car en tels offices le flateur confond et obscurcit fort la difference qu'il y a entre luy et le vray amy, se monstrant tousjours en apparence prompt et diligent en toutes occurrences, sans cercher occasion de restiver ou refuser: car le naturel du vray amy, ne plus ne moins que la parole de la verité, comme dit Euripides, est simple, naif, et sans fard ne feintise quelconque: mais celuy du flateur, estant certainement mal-sain en soy mesme, a besoing de plusieurs exquises et rusees medecines pour s'entretenir. Ainsi doncques comme quand on s'entrerencontre par la ville, le vray any quelque fois sans mot dire ny saluer, et aussi sans qu'on luy en die, ny qu'on le resaluë autrement que des yeux, passe oultre, declarant seulement avec un doux regard et un sous-ris la bienveillance et l'affection qu'il a imprimee dedans son coeur: et au contraire le flateur court au devant, et va apres, et estend les bras pour embrasser de tout loing: et si d'adventure on l'a salüé devant, pour l'avoir apperceu le premier, il en fait ses excuses avec tesmoins et avec grands serments. Bien souvent aussi aux affaires et negoces, les amis omettent plusieurs choses petites et legeres, <p 48r>sans se monstrer trop exactement serviable, ny trop curieux, et sans s'ingerer à toute sorte de service: mais le flateur est en cela assidu, continuel, sans jamais se lasser, ne jamais donner lieu ne place à autre de faire aucun service, ains voulant estre commandé, et estant marry si on ne luy commande, voire s'en desesperant, et appellant les Dieux à tesmoing, comme si on luy faisoit grand tort. Ces signes là monstrent à ceux qui ont bon entendement, une amitié qui n'est point vraye ne pudique, mais plus tost qui sent son amour de putain, ambrassant plus chaudement et plus volontiers que lon ne demande: toutefois pour les examinder plus par le menu, il faut premierement considerer és offres et promesses la difference qu'il y a entre l'amy et le flateur: car ceux qui ont escrit paravant nous, disent bien, que ceste sorte de promesse est promesse d'amy,
  Si je le puis, et si faire se peult:
mais que ceste-cy est l'offre d'un flateur,
  Demande moy tout ce que tu voudras.
Car les poëtes comiques introduisent de tels prometteurs en leurs Comedies,
  Nicomachus mettez moy alencontre
  De ce soudard, qui si brave se monstre,
  Et vous verrez si à coup de baston
  Je ne le rend soupple comme un poupon,
  Et ne luy fais toute la face molle,
  Comme une esponge avec sa chaude chole.
D'avantage les amis ne s'ingerent pas de donner confort et aide en aucun affaire, si premierement ils n'ont esté appellez au conseil de l'entreprise, et qu'ils ne l'ayent approuvee ou comme honneste, ou comme utile: mais le flateur encore que devant que faire l'entreprise on luy demande son advis, et qu'on se remette en luy de l'approuver, ou reprouver, non seulement il desire ceder et gratifier, mais il craint que lon ne le souspeçonne de vouloir reculer ou de fuir à mettre la main à l'oeuvre, et pour ceste cause s'accommode à ce qu'il voit où l'autre encline, et qui plus est l'aiguillonne et l'incite encore à le faire: car il se trouve bien peu, ou point du tout, de riches hommes ou de roys qui dient ces paroles,
  Pleust or à Dieu, qu'un mendiant sa vie,
  Et pis encor qu'un pauvre qui mendie,
  M'estant amy vinst devers moy sans peur,
  Me declarer ce qu'il a sur le coeur.
Mais au contraire ils font comme les composeurs de Trag@edies, qui veulent avoir une danse de leurs amis pour chanter avec eux, et un Theatre d'hommes qui leur applaudissent: d'ou vient que Meropé en une Trag@edie donne ces sages advertissements,
  Prens pour amy ceux qui point ne flechissent
  En leurs propos, mais ceux qui obeissent
  A ton vouloir pour te gratifier,
  Fais leur fermer ton huys, sans t'y fier.
Et les Seigneurs font tout au rebours, car ceux qui ne chalent et ne flechissent à leurs devis, ains y resistent, en leur remonstrant ce qui est plus utile, ils les haïssent, et ne les daignent pas regarder: et, au contraire, les meschants hommes, de lasche coeur et trompeurs, qui sçavent bien leur complaire, non seulement ils leur ouvrent leurs huys, et les reçoivent en leurs maisons, mais les admettent jusques à la communication de leurs plus interieures affections, et leurs plus secrettes pensees: entre lesquels celuy qui sera un peu plus simple dira, qu'il ne luy appartient pas, et qu'il ne l'estime pas digne d'estre appellé en deliberation de si grands affaires, et qu'il se sentira bien heureux de faire, comme simple ministre et serviteur, ce qui luy sera enjoint et commandé: <p 48v>mais celuy qui sera plus fin, et plus malicieux,s'arrestera bien à la consultation, oyant les doutes que lon fera, froncera bien ses sourcils, fera signe des yeux et de la teste, mais il ne dira rien, sinon que si l'autre declare ce qui luy en semble, il s'escriera incontinent, ô Hercules, vous me l'avez osté de la bouche, car si vous ne m'eussiez prevenu, je m'en allois dire le mesme. Et ainsi comme les Mathematiciens tiennent, que les superfices et les lignes ne se courbent ny ne s'estendent, et ne se meuvent point d'elles mesmes, d'autant qu'elles sont intellectuelles et incorporelles, mais qu'elles se plient, qu'elles s'estendent, et qu'elles se remuent quand et les corps, dont elles sont les extremitez: aussi vous trouverez tousjours, que le flateur ne dira jamais, ny n'asseurera, ny ne sentira, ny ne se courroucera de luy-mesme, ains dira, asseurera, sentira, et se courroucera tousjours avec un autre: de sorte qu'en cela sera tres-facile à appercevoir la difference qu'il y a entre l'amy et le flateur, et encore plus en la maniere de faire service et bons offices pour l'amy: car le service ou office qui procedera de l'amy, aura comme un oeuf, le meilleur au fond du dedans, et rien de monstre ny de parade en front: ains bien souvent comme le sage medecin guarit son patient sans qu'il en sache rien, aussi le bon amy porte quelque bonne parole qui luy profite, ou luy appointe quelque querelle, et fait ses affaires sans qu'il en sache rien. Tel a esté le philosophe Arcesilaus, tant en autres offices, qu'en cestuy-cy qu'il feit à l'endroit d'un sien amy nommé Apelles, natif de l'Isle de Chio: un jour qu'il estoit malade l'estent allé veoir, et aiant cogneu qu'il estoit pauvre, il y retourna un peu apres, portant en sa main vingt drachmes d'argent, qui sont environ trois francs et demy, et se seant aupres de luy qui estoit en son lict: Il n'y a rien icy, luy dit il, sinon les elements d'Empedocles,
  L'eau, et le feu, la terre, et l'air mobile,
et si tu n'es pas bien couché à ton aise: et quant et quant en luy remuant son aureiller, secrettement il luy meit ce peu d'argent dessoubs. La vieille qui le servoit, en refaisant son lict le trouva, dont elle fut bien esbahie, et le dit sur l'heur à Apelles: lequel en se soubs-riant luy respondit, C'est un larcin d'Arcesilaus. Et pource qu'en la philosophie les enfans naissent semblables à leurs parents, Lacydes un des disciples d'Arcesilaus, assistoit en jugement avec plusieurs autres à un sien amy nommé Cephisocrates accusé de crime de l@ese majesté: en plaidant laquelle cause l'accusateur requit qu'il eust à exhiber son anneau, lequel il avoit tout bellement laissé tomber à terre, dequoy Lacydes s'estant apperçeu, meit aussi tost le pied dessus, et le cacha, pource que toute la preuve du faict, dont il estoit question, dependoit de cest anneau: apres la sentence donnee, Cephisocrates absouls à pur et à plein, alla remercier et caresser les juges, de la bonne justice qu'ils luy avoient faitte: entre lesquels il y en eut un qui avoit veu le faict, qui luy dit, Remerciez en Lacydes, et luy conta comme le cas estoit allé, sans que Lacydes en eust dit mot à personne. Ainsi estime-je que les Dieux font beaucoup de biens et de graces aux hommes, sans que les hommes le cognoissent, aians telle nature, qu'ils prennent plaisir et s'esjouïssent de gratifier et bien faire. Au contraire, l'office que fait le flateur n'a rien de juste, rien de veritable, rien de simple, ne de liberal: ains une sueur au visage, un courir çà et là, une face chagrine et pensive, tous signes qui donnent apparence et opinion d'oeuvre laborieuse, et faitte avec une grand' peine et grand soing: ne plus ne noins qu'une peinture affettee, qui avec couleurs renforcees, avec plis rompus, et avec rides et angles cercheroit de se monstrer bien vivement apparente: de sorte qu'il ennuye et fasche à force de conter comment il a fait les allees et venuees, les soucis qu'il en a euz en luy mesmes, les malveuillances qu'il en a encourus envers les autres, et puis dix mille autres empeschements, dangers et grands accidents qu'il recite: tellement que lon pourroit dire, Cecy ne meritoit pas tant de travaux et de peines: car tout plaisir et tout bienfait que lon reproche, devient odieux, desaggreable, et du tout insupportable. Et en tous ceux que <p 49r>fait le flateur, le reproche, et la honte, qui fait rougir, y sont conjoincts, non seulement apres qu'il les a faicts, mais aussi à l'instant mesme qu'il les fait: là où le vray amy, si d'adventure il eschet, qu'il luy faille par force reciter le faict, il l'exposera nuëment, mais de soymesme il ne dira jamais un mot: ainsi que firent jadis les Laced@emoniens apres qu'ils eurent envoyé du bled à ceux de la ville de Smyrne, qui en leur extréme necessité leur en avoient demandé: car comme les Smyrneïens magnifiassent et louassent fort hautement ceste liberalité envers eux, ils leur respondirent, «Ce n'est pas si grande chose qu'il la faille tant louër: car nous avons assemblé cela en faisant commandement, que tous, hommes et bestes, s'absteinssent pour un jour de disner.» Ceste grace et beneficence ainsi faitte, non seulement est liberale, mais aussi plus aggreable à ceux qui la reçoivent, d'autant qu'ils estiment qu'elle n'a pas porté grand dommage à ceux qui la leur ont faitte. Or n'est-ce pas à la façon odieuse de faire service facheusement, ny à la promptitude de les offrir et promettre facilement, que le flateur donne principalement à cognoistre sa nature, mais beaucoup plus en ce, que l'amy fait office en chose honneste, le flateur en chose honteuse: et à diverse fin, l'un pour profiter, et l'autre pour complaire. Car l'amy ne requerra jamais, ainsi que disoit Gorgias, que son any luy face plaisir en choses justes, et luy ce-pendant luy en fera en choses injustes,
  Car à tout bien il doit estre conjoinct
  Avecques luy, mais à mal faire point.
Et pourtant le divertira-il plus tost des choses mal-seantes et mal- honnestes: et si d'adventure l'autre ne le veult croire, la response que feit Phocion à Antipater sera bien à propos en cest endroit, «Tu ne sçaurois m'avoir pour amy et pour flateur ensemble:» c'est à dire, pour amy et pour non amy. Car il faut bien estre du costé de son amy à faire, non pas à mesfaire, et à deliberer, non pas à conjurer: à porter tesmoignage de verité, non pas à opprimer aucun par faulseté: voire jusques à luy aider à porter une adversité patiemment, non pas à rien commettre meschamment: car il ne faut pas seulement sçavoir aucune chose honteuse et reprochable de son amy, tant s'en fault qu'il soit loysible de la faire, et de pecher avec luy. Tout ainsi doncques comme les Laced@emoniens aians esté desfaicts en bataille par Antipater, et traittans de paix avec luy, le prioient de leur commander tant qu'il voudroit de charges dommageables, mais de honteuses nulle: aussi le vray amy est tel, que si d'adventure il survient à son amy quelque affaire qui requiere de se mettre en despense, en danger ou en peine pour luy, il veut estre le premier appellé, et en veut alaigrement porter sa part, sans alleguer excuse quelconque: mais 'il y a tant soit peu de honte et de deshonneur, il s'excusera, et priera qu'on le laisse en paix, et qu'on luy pardonne. Mais le flateur fait tout au contraire, car és dangereuses et laborieuses entremises de faire plaisir, il se tire arriere: et si pour le sonder vous le touchez, il vous sonnera je ne sçay quel son cas et bas de quelque excuse qu'il forgera: mais au contraire en services et offices deshonnestes, vils, bas et honteux, «Je suis à vous, dira-il, faittes de moy ce que vous voudrez: mettez moy sous voz pieds.» rien ne luy est indigne, ny ignominieux. Voyez le singe, il n'est pas propre à garder la maison des larrons comme le chien, ny à porter sur son dos comme le cheval, ny à labourer la terre comme le boeuf: et pourtant faut-il qu'il supporte toutes les nazardes, toutes les injures, et tous les jeux malfaisans du monde, servasnt d'un instrument de mocquerie, et de faire rire les gens: ainsi est-il du flateur, qui n'est bon ny à plaider en jugement pour son amy, ny à mettre la main à la bourse, ny à combattre, comme celuy qui ne sçait ne travailler, ne faire rien qui soit de bon: mais aux affaires qui se font soubs l'aisselle, c'est à dire, à cachette, aux ministeres de sales et secrettes voluptez, il ne cerchera point d'excuse, il sera fidele courtier et ministre de quelques folles amourettes, pour <p 49v>tirer quelque garse de la main d'un maquereau, exquis à merveille pour mettre au net le compte de la despense d'un festin, diligent, non paresseux, à faire apprester un banquet, bien advenant à entretenir des concubines: si on luy commande de parler des grosses dents à un fascheux beau-pere, ou de chasser la femme espousee et legitime, il est sans honte et sans mercy, tellement qu'il n'est pas malaisé à descouvrir en cest endroit: car commandez luy ce que vous voudrez de vilain et de deshonneste, il est tout prest de ne s'espargner point, pour complaire à celuy qui luy commande. Encore y a il un autre grand moyen de le cognoistre, par la disposition qu'il aura envers les autres amis, là où lon trouvera qu'il sera bien different du vray amy, lequel n'a rien plus aggreable que d'aimer avec beaucoup d'autres, et aussi d'estre aimé de plusieurs, et va tousjours procurnt cela à son amy, qu'il soit aimé et honoré de plusieurs autres: car estimant que tous biens sont communs entre amis, il pense qu'il n'y doit avoir rien plus commun que les amis: mais le supposé, faulx, et contrefaict, comme celuy qui cognoist tresbien en soy-mesme, qu'il tient grand tort à l'amitié, en la contrefaisant ainsi qu'une faulse monnoye, et est bien de sa nature envieux, et exerce son envie alencontre de ses semblables, s'efforceant de les surpasser en gaudisserie, et en babil, mais il redoute et tremble devant celuy qu'il sçait estre plus homme de bien que luy, ne comparoissant pas certes aupres de luy plus qu'un homme de pied aupres d'un chariot de Lydie, comme lon dit en commun proverbe, ou comme dit Simonides,
  Plus que du plomb noir aupres de fin or.
Se sentant donc leger, non naturel, ains falsifié, quand on le vient à conferer de pres avec une vraye, solide, et grave amitié, qui endure le marteau, il ne la peut endurer, pource qu'il sçait bien qu'il sera descouvert pour tel qu'il est: au moyen dequoy, il fait ne plus ne moins qu'un mauvais peintre, qui avoit fort mal peint des coqs, car il commandoit à son vallet de chasser bien loing de sa peinture les coqs naturels: aussi cestui-cy chasse les vrais amis, et ne les seuffre pas approcher: ou s'il ne le peult faire en public et ouvertement, il fera semblant de les caresser, honorer et admirer, comme gens de plus grande valeur que luy, mais soubs main, et en derriere, il vous jettera et semera des calomnies: et si ses clandestins et secrets rapports poignans en derriere n'engendrent pas soudainement un ulcere, il retient en sa memoire ce que disoit anciennement Medius. Ce Medius estoit comme le maistre et le chef du troupeau de tous les flateurs qui estoient en la court d'Alexandre, bandé alencontre de tous les plus gens de bien de la court: celuy-là donnoit un enseignement que lon ne feignist point de picquer hardiment, et de mordre avec force calomnies: car encore, disoit-il, que celuy qui aura esté mordu guarisse de la playe, la cicatrice pour le moins en demeure. Par telles cicatrices de faulses accusations, ou pour les mieux appeller, par telles gangraines et tels chancres Alexandre estant rongé, feit mourir Callisthenes, Parmenion et Philotas, et s'abandonna à renverser et donner le croc en jambe, à leur volonté, à un Agnon, un Bagoas, un Agesias, et un Demetrius, estant vestu, paré, diapré et adoré par eux, comme une statue barbaresque: tant a le complaire grande force et efficace, mais je dis tresgrande, mesmement envers ceux qui en ce monde sont estimez les tresgrands: car d'autant qu'ils se persuadent, et qu'ils desirent les meilleures choses du monde estre en eux, cela donne foy et hardiesse tout ensemble au flateur: au contraire des places qui sont situees en haults lieux, lesquelles en sont inaccessibles et impossibles à approcher à ceux qui les cuident surprendre d'emblee: là où un coeur elevé pour la haultesse de sa fortune, ou pour l'excellence de sa nature, en une ame où il n'y a point de sain jugement de raison, est facile à prendre, voire à fouler aux pieds, aux plus basses et plus viles personnes. C'est pourquoy dés l'entree de ce discours nous avons admonesté, <p 50r>et encores admonestons en cest endroit les lisans, de chasser arriere d'eulx l'amour et l'opinion de soymesme, car ceste presumption-là nous flatant premierement nous mesmes au dedans, nous rend plus tendres et plus faciles aux flateurs de dehors, comme y estans ja tous disposez: là où si obeïssans au dieu Apollo, et recognoissans combien en toutes choses fait à estimer son oracle, qui nous commande de nous cognoistre nous mesmes, nous allions recercher nostre nature, nostre institution, et nostre nourriture, quand nous y trouverions infinies defectuositez de ce qui y deust estre, et tant de choses malement, ou temerairement meslees, qui ne deussent pas estre en nos actions, en nos propos, et en nos passions, nous ne nous abandonnerions pas ainsi facilement aux flateurs à nous fouler aux pieds, et faire ainsi, par maniere de dire, littiere de nous à leur plaisir. Le Roy Alexandre souloit dire, que deux choses principalement le destournoient d'adjouster foy à ceux qui le salüoient et l'appelloient Dieu: l'une estoit le dormir, et l'autre le jouïr d'une femme: comme se sentant plus imparfaict, et plus defectueux en ces deux poincts là, qu'en nuls autres. Mais si nous considerions, chascun en son privé, plusieurs choses laides, fascheuses, imparfaittes et mauvaises que nous avons, nous trouverions que nous aurions besoing, non d'un amy qui nous louast, et qui dist bien de nous: mais plus tost qui parlast à nous librement, qui nous reprist et blasmast des fautes que nous commettons en nostre particulier. Car il y en a bien peu entre plusieurs, qui osent librement et franchement parler à leurs amis, et entre ces peu là encore y en a-il moins qui le sçachent bien faire: car ils pensent que dire injure et blasmer soit librement parler, et neantmoins ceste liberté de parler, comme toute autre medecine qui n'est pas donnee à propos, en temps et en lieu, a cela qu'elle offense, fasche, et trouble sans aucun profit, et qu'elle produit aucunement le mesme effect avec douleur que le flater fait avec plaisir: car les hommes reçoivent dommage, non seulement pour estre louez, mais aussi pour estre blasmez importunément, et hors de temps et de saison, et est cela qui les rend plus faciles à prendre, et leur fait plus monstrer le costé aux flateurs, se laissans facilement aller et couler, ne plus ne moins que l'eau qui court tousjours d'un hault en un fond et contre bas. Parquoy il fault que ceste liberté de reprendre soit temperee d'une affection amiable et accompagnee d'un jugement de raison, comme d'une lumiere retrenchant ce qu'il y pourroit avoir de trop vehement et de trop crud, de peur que se voyans ainsi repris de toutes choses, et blasmez à tout propos, ils ne s'en faschent et ne se despitent, de sorte qu'ils se jettent à l'ombre et à l'abry de quelque flateur, et se tournent devers ce qui ne les faschera point. Car il fault fuir, Amy Philopappus, tout vice par le moyen de la vertu, et non pas par le vice contraire, comme aucuns font, qui pour fuir la honte sotte tombent en impudence, et pour eviter incivilité tombent en plaisanterie, et cuidans esloigner leurs noeurs bien loing de lascheté et de couardise, ils s'approchent d'audace et de braverie: et y en a qui pour se justifier de n'estre point superstitieux deviennent atheïstes, et pour ne sembler et estre tenus pour lourdauts, se rendent fins et malicieux, faisant des moeurs comme d'un bois courbé d'un costé, à faute de le sçavoir bien redresser, ils le courbent de l'autre. Or est-ce une bien laide façon de monstrer que lon ne soit point flateur, que de se rendre fascheux sans profit, et une conversation bien rustique et ignorante de se faire aimer, que de se rendre mal-plaisant et ennuyeux, à fin de ne sembler point servir ne valeter en amitié, ne plus ne moins que le serf affranchy en une Com@edie, qui pense que la licence d'accuser autruy, soit jouïssance de la liberté de parler de pair à pair. Puis que donc c'est chose laide que de tomber en flaterie, en cerchant de complaire, et aussi que de corrompre par immoderee liberté de parler toute la grace de l'amitié, et le profit de remedier aux maux en cuidant eviter flaterie, et que lon ne doit faire ne l'un ne l'autre, ains que comme <p 50v>en toute autre chose, il faut que la liberté de parler prenne sa perfection et bonté de la mediocrité, en n'en usant ne trop ne peu: il semble que le fil mesme et la deduction de ce propos requiert, que le subject du reste de ce traicté soit discourir de ce poinct là. Voyans doncques, que ceste liberté de franchement parler et reprendre a plusieurs vices qui luy nuisent, essayons de les luy oster l'un apres l'autre: et premierement delivrons la de l'amour de soy-mesme, nous donnans fort bien de garde qu'il ne semble que ce soit pour nostre interest, comme pour aucun tort que nous aions receu, ou pour quelque despit que lon nous ait fait, que nous tansions et reprochions: car ils n'estiment point que ce soit pour bien veuillance que nous leur portions, mais pour un maltalent que nous aions dedans le coeur, quand ils voyent que nous avons interest à ce que nous disons: ny ne reputent pas que ce soit un admonestment, ains une plainte: car la liberté de reprendre, soigneuse du bien de son amy, est venerable, là où la plainte sent son homme qui s'aime soy-mesme, et qui est de coeur bas. De là est que lon revere, honore et admire ceux qui parlent librement, et au contraire on accuse reciproquement et mesprise-lon ceux qui se plaignent: ainsi comme nous voions en Homere que le Roy Agamemnon ne peut supporter Achilles, qui avoit assez modereement usé de ceste franchise de parler endroit luy, là où il donne gaigné, et supporte doulcement Ulysses qui le poingt fort aigrement, et luy dit,
  Que pleust à Dieu (malheureux) que d'une autre
  Tu fusses chef, non de l'armee nostre.
se rendant à la parole aigre d'un homme sage, de bon conseil, et soigneux du bien public: car Ulysses n'avoit aucune occasion particuliere de courroux contre luy, et parloit franchement pour l'interest public de toute la Grece, là où Achilles se courrouceoit et tourmentoit principalement pour son interest privé. Et luy-mesme, encore qu'il ne fust pas gueres
  Doulx en son ire, et de leger courroux,
ains tel qu'il eust bien accusé celuy qui n'eust point esté coulpable, endura neantmoins patiemment et sans mot dire, que Patroclus luy dist plusieurs paroles de telle sorte,
  Coeur sans mercy, Thetis n'est point ta mere,
  Ny Peleus ne fut oncques ton pere:
  Celle qui t'a enfanté c'est la Mer,
  Et les Rochers qui la font escumer,
  Puis que tu es à pitié inflexible.
Car ainsi comme Hyperides l'orateur disoit aux Atheniens, qui se plaignoient de luy qu'il estoit trop aspre et trop rude, qu'ils considerassent non seulement s'il estoit aspre, mais s'il l'estoit sans rien prendre: aussi la reprehension d'un amy estant pure et nette de toute passion particuliere, se fait reverer, et rougir de honte, de sorte que lon n'oseroit lever les yeux alencontre: tellement que s'il appert, que celuy qui tanse librement rejette loing les fautes que son amy aura commises alencontre de luy, et n'en face mention quelconque, mais qu'il arguë et reprenne d'autres erreurs et fautes qu'il aura commises contre d'autres, sans se feindre ny l'espargner, la vehemence de ceste franchise de parler est invincible, d'autant que la douceur et bienveuillance du reprenant fortifient l'aigreur et l'austerité de la reprehension. Et pourtant, a il esté bien dit anciennement, que quand on est en courroux ou en different avec ses amis, c'est lors que plus on doit estudier à faire quelque chose qui leur soit ou profitable ou honorable: et ne sent pas moins que cela son affection amiable, quand on se voit soymesme contemné et mesprisé, parler franchement pour d'autres qui seront mesprisez aussi, et les ramentevoir. Comme feit Platon envers Dionysius du temps qu'il le mesprisoit, et qu'il avoit quelque mescontentement de luy. Il luy feit demander audience pour pouvoir à part parler à luy. Dionysius luy donna assignation, <p 51r>pensant qu'il luy deust faire quelque plainte pour luy-mesme, et luy en deduire les occasions: mais Platon luy parla en ceste maniere, «Si tu estois bien adverty, seigneur Dionysius, qu'il y eust quelqu'un de tes malveuillans, qui fust de propos deliberé venu en la Sicile pour te faire desplaisir, et qu'il ne differast à executer sa mauvaise volonté, que pource qu'il n'en auroit point de moyen, le laisserois-tu partir de la Sicile? et souffrirois-tu qu'il s'en allast sans peine quelconque?» «Je m'en garderois bien, Platon, respondit Dionysius: car il ne faut pas seulement chastier les faicts de ses ennemis, mais aussi haïr et punir leur mauvaise intention.» «Si doncques, à l'opposite (ce dit Platon) quelque autre estant expressément venu pour amitié qu'il te porte, pour l'envie qu'il a de te faire quelque plaisir, et que tu ne luy en donnes point le temps ny l'opportunité, est-il raisonnable de ne luy en sçavoir point de gré, et n'en faire compte, ains le mespriser?» Dionysius adonc luy demanda qui estoit celuy-là: «c'est, luy respondit-il, Aeschines, homme aussi bien conditionné et aussi honneste, qu'il y en eust point en toute l'eschole et compagnie de Socrates, et qui pourroit aussi bien par son eloquence reformer les moeurs de ceux avec lesquels il hanteroit: et aiant fait un si long voiage par mer pour cuider conferer et communiquer avec toy, est là demouré sans que personne en face compte.» Ces paroles toucherent si vifvement Dionysius, qu'il remercia sur l'heure et embrassa Platon, louant grandement sa debonnaireté et magnanimité: et depuis traicta honorablement et magnifiquement Aeschines. Secondement il faut repurger et nettoier la franchise de parler de toute parole injurieuse, de toute risee, de toute mocquerie, et de tout plaisanterie, car ce sont de mauvaises saulses pour l'en cuider assaisonner: pour ce que tout ainsi comme quand le Chirurgien incise la chair d'un homme, il faut qu'il y use d'une grande dexterité, netteté, et propreté en son faict, mais non pas que la main luy danse, ne qu'il affecte aucun geste superflu pour monstrer l'habilité de sa main: aussi la franchise de parler librement à son amy reçoit bien quelque rencontre bien à propos, prouveu que la grace n'en gaste point la gravité, mais pour peu qu'il y ait de braverie, d'insolence, d'aigreur picquante ou d'injure, elle perd toute son authorité. Et pourtant un musicien jadis fort gentilment et de bonne grace ferma la bouche au Roy Philippus, qui disputoit et contestoit alencontre de luy de la maniere de toucher des chordes d'un instrument de musique, en luy disant, «Dieu te gard, Sire, d'un si grand mal, que d'entendre cela mieux que moy.» Et, au contraire, Epicharmus ne parla pas sagement, car comme le Roy Hieron, aiant peu de temps au paravant fait mourir aucuns de ses familiers, l'eust envoyé convier quelques jours apres à souper avec luy: Mais nagueres, dit-il, quand tu sacrifias, tu n'y appellas pas tes amis. Aussi mal feit Antiphon chez le tyran Dionysius, car s'estant esmeu propos entre eux, quel estoit le meilleur cuyvre, il respondit promptement, celuy duquel les Atheniens fondirent les statues à Armodius et Aristogiton. Ceux qui avoient conspiré contre le tyran Pisistratus, et ses enfans. Car ny l'aigreur et aspreté de telles paroles picquantes ne profite, ny la joyeuseté et plaisanterie ne delecte, ains est une espece d'incontinence de langue meslee avec une malignité, une volonté de faire injure, portant declaration d'inimitié, de laquelle ceux qui usent ne servent à rien, et se prdent eux-mesmes, dansant, comme lon dit en commun proverbe, la danse d'alentour du puis. Car Dionysius en feit mourir Antiphon, et Timagenes en fut privé de la familiarité d'Auguste C@esar, non qu'il eust jamais parlé trop franchement, pour ce qu'en toutes tables, en tous promenemens, où l'Empereur l'appelloit, sans propos il alleguoit tousjours ces vers,
  Il ne venoit seulement que pour dire
  Ce qui sembloit les Grejois faire rire.
tournant la cause de la faveur qu'on luy faisoit en arguce d'un traict de mocquerie: car mesme les Poëtes Comiques anciennement en leurs Comedies mettoient bien quelques remonstrances serieuses appartenantes au gouvernement de la chose <p 51v>publique, mais pour autant qu'il y avoit de la risee et de la gaudisserie parmy, comme une saulse de mauvais goust parmy de bonnes viandes, tout cela rendoit inutile et vaine leur franchise de parler, et n'en demouroit sinon la reputation de malignité et de dangereuse et mauvaise langue à ceux qui les disoient, et nul profit à ceux qui les escoutoient. Ce sera doncques ailleurs qu'il faudra user de risee et de jeu envers ses amis: mais la franchise de parler en faisant remonstrance, soit toute serieuse, et monstrant toute bonne intention, et toute doulce nature: mais si c'est touchant affaires de grand pois, la parole soit telle, et en affection, et en geste, et en vehemence de la voix, qu'elle se face croire, et qu'elle emeuve celuy à qui elle sera adressee. Au demourant le poinct de l'occasion en toutes choses estant oublié et omis, apporte grande nuisance, mais sur tout oste- il toute l'utilité et l'efficace de la remonstrance. Or est- il tout manifeste, qu'il se faut bien garder d'en user à table où lon est ensemble pour faire bonne chere, car il ameine en temps serein des nuees celuy qui entre les joyeux et plaisans devis de table met en avant des propos qui font froncer les sourcils, et rider le visage, comme se voulant opposer au Dieu qui est à bon droict appellé Ly@eus, pour autant qu'il deslie les fascheux liens des soucis et ennuis, comme dit Pindare: et puis ceste importunité porte quand et soy un grand peril, pour ce que nos ames eschauffees de vin sont fort faciles à s'allumer de cholere, et advient souvent que quand apres boire on se cuide mesler de faire remonstrance, on engendre des inimitiez tresgrandes. Bref ce n'est point fait en homme genereux et de courage asseuré, ains craintif et paoureux, de n'oser hors de table franchement parler, et apres boire s'entremettre de librement remonstrer, comme les chiens couards, qui ne grongnent jamais sinon tandis que lon est à table: pourtant n'est-il ja besoing d'allonger ce propos d'avantage. Mais pour autant que plusieurs ne veulent ny n'osent redresser leurs amis quand ils faillent, pendant qu'ils sont en prosperité, et estiment que la remonstrance ne doit approcher ny ne peut attaindre à la felicité: et puis quand ils ont bronché, ou qu'ils sont tombez, alors ils leur courent sus, et les foulent aux pieds, par maniere de dire, les tenant soubs leurs main prosternez en terre, en laissant aller tout à un coup leur liberté de tanser, comme un eau retenue par force contre nature: et sont bien aises de jouir de ceste occasion de changement de fortune, pour l'arrogance de leurs amis, qui par avant les mesprisoient, et pour leur imbecillité aussi. Il ne sera pas impertinent d'en discourir un petit, et respondre à Euripides qui dit,
  Quand lon est bien, qu'a lon besoing d'amis?
Car c'est principalement à ceux qui ont fortune à leur commandement, que les amis parlans librement sont necessaires, pour leur rabattre un peu la hautaineté de coeur que la prosperité leur apporte, pour ce qu'il y en a bien peu qui en felicité retiennent le bon sens, et la plus part ont besoing de sagesse empruntee, et de raison venant d'ailleurs pour les abbaisser et affermir quand ils sont enflez ou esbranlez par les faveurs de la fortune: car quand la fortune vient à oster la grandeur et l'authorité, alors les affaires mesmes apportent quand et eux un chastiement accompagné de repentance: et pourtant n'est-il lors point besoing d'amy qui remonstre librement, ny de paroles graves et poignantes, ains en telles mutations certainement
  L'homme affligé grandement se soulage,
  Quand il peut voir son amy au visage,
qui le console, et qui le reconforte, comme Xenophon escrit qu'és batailles, au plus fort des dangers, quand on voyoit la face riante et guaye de Clearchus, cela donnoit plus grand courage à ceux qui combattoient: là où celuy qui fait à un homme affligé de la fortune une remonstrance aspre et mordante, c'est ne plus ne moins que qui appliqueroit à un oeil travaillé et enflammé de fluxion une drogue propre à esclaircir la veuë, car il ne le guariroit point, ny ne luy diminueroit aucunement sa douleur, <p 52r>mais il adjousteroit courroux à son mal, et luy rengregeroit son tourment. Quand l'homme est sain, ordinairement il n'est pas si hargneux, ny tant impatient qu'il ne veuille aucunement prester l'oreille à un sien amy, qui le reprendra de ce qu'il sera trop subject aux femmes, ou au vin, ou qui le blasmera de paresse, et de ce qu'il ne fera pas assez d'exercice, ou qu'il ira trop souvent aux estuves, ou qu'il mangera trop, et à heures indeuës: là où lors que lon est malade, c'est chose insupportable, et qui engrege le mal, que d'ouïr, Ceste maladie vous est venuë de trop boire, ou de paresse, ou de trop manger, ou de trop hanter les femmes. O la grande importunité! he deà mon amy, je fais mon testament, et les medecins me preparent une medecine de Castorium, ou de Scammonee, qui sont celles que lon donne à l'extremité, quand il n'y a plus d'autre esperance, et tu me viens icy amener des raisons de philosophie, et me faire des remonstrances! ainsi est-il des affaires de ceux à qui la fortune court sus, car ils ne reçoivent point d'aspres remonstrances, ny de graves sentences, ains ont besoing d'aide et de secours: comme les nourrices, quand leurs petits enfans sont tombez, ne courent pas les battre et injurier, ains vont premierement les relever, et les laver, nettoyer et raccoustrer, et puis apres elles les tansent, et les chastient. Auquel propos on recite que Demetrius le Phalerien estant banny de son païs, et s'estant retiré en la ville de Thebes, ne veit pas volontiers de prime face le philosophe Crates, qui l'alla visiter, d'autant qu'il s'attendoit qu'il luy deust dire quelques paroles aspres, fascheuses, et picquantes, en usant de la liberté de parler que usurpoient alors les Philosophes Cyniques: mais quand il l'eut ouy parler modestement, et discourir doulcement de l'exil, qu'il n'apportoit rien de miserable, ne pourquoy on se deust griefvement tourmenter, et que plus tost au contraire, il l'avoit delivré de la charge et du maniement d'affaires fort muables et fort dangereux, et quant-et-quant l'admonester de remettre tout son reconfort en soy mesme, et en sa bonne conscience, il en fut tout resjouy, et reprenant courage, il dit en se tournant devers ses amis, Maudits soient les affaires et les fascheuses occupations qui m'ont engardé de cognoistre et prattiquer un tel homme.
  Le doulx parler d'un amy consolant
  A l'homme plaist qui a le coeur dolent:
  Mais remonstrer à une teste folle,
  C'est perdre temps, sa peine, et sa parole.
telle est la façon des amis genereux: mais les autres de coeur bas flatent leurs amis, pendant qu'ils ont la fortune propice, et comme dit Demosthenes, que toutes les vieilles rompures et denoueures s'esmeuvent en nostre corps soudain qu'il luy advient quelque nouveau mal, aussi eux s'attachent aux changemens de la fortune, comme s'ils en estoient bien aises, et qu'ils en eussent plaisir: car, encore que l'affligé eust aucunement besoing qu'on luy ramenast en memoire sa faulte, pour laquelle il seroit tombé en cest inconvenient par avoir suivy mauvais conseil, il suffiroit de luy dire,
  Ce n'a jamais esté de mon advis,
  Je vous ay fait, contre, plusieurs devis.
En quelles occurrences doncques est-ce, que le vray amy doit estre vehement? et en quel temps doit-il renforcer la voix de sa remonstrance? C'est quand l'occasion se presente, de retenir une volupté qui se desborde, de reprimer une cholere qui sort hors des gonds, et de refrener une insolence qui se laisse trop aller, ou d'empescher une avarice, ou d'arrester quelque fol mouvement. Ainsi parla librement Solon à Croesus le voyant enflé et enorgueilly pour l'opinion d'une felicité incertaine qu'il avoit, l'advertissant, qu'il falloit attendre quelle en seroit la fin: ainsi Socrates rongna les ailes à Alcibiades, et luy feit venir les larmes vrayes aux yeux, en le reprenant, et luy mettant sans dessus dessoubs l'entendement: telles estoient les remonstrances de Cyrus à Cyaxares, et celles de Platon à Dion, lors qu'il estoit en la plus grande <p 52v>fleur de ses prosperitez, et que les yeux de tous les humains estoient tournez sur luy, pour la grandeur et l'heureux succes de ses affaires, en l'admonestant de se donner garde de l'arrogance, comme de celle qui demouroit avec solitude, c'est à dire, qui en fin estoit abandonnee de tout le monde: aussi luy escrivit Speusippus, qu'il ne presumast point de soy, pourtant si jusques aux femmes et aux enfans on ne parloit que de luy: mais qu'il regardast de si bien orner la Sicile de religion et de pieté envers les Dieux, de justice et de bonnes loix envers les hommes, que l'eschole de l'Academie en demourast à jamais honoree. A l'opposite, Euctus et Eulaeus deux familiers amis du Roy Perseus, luy aians tousjours compleu en toutes choses, tandis que la bonne fortune luy avoit duré, et aians tousjours applaudy et consenty à toutes ses volontez, comme ses autres courtisans, apres qu'il eut perdu la battaille pres la ville de Pidne contre les Romains, ils se jetterent sur luy à grosses paroles, à le reprendre amerement, en luy reprochant les fautes qu'il avoit faictes, et les hommes qu'il avoit mal traittez, ou mesprisez, jusques à ce qu'ils l'irriterent si fort, que transporté de douleur et de courroux, il les tua tous deux sur le champ à coups de poignard. Voyla le poinct de l'occasion, à le definir universellement: mais au demourant, il ne faut pas rejetter celles qu'eux mesmes nous presentent, si nous avons soing de leur bien, ains s'en servir et les embrasser promptement: car bien souvent une interrogation, ou une narration, ou un blasme de semblables choses en autres personnes, ou une louange, nous ouvrent la porte pour entrer en libre remonstrance: comme lon dit que Demaratus le Corinthien feit un jour, venant de Corinthe en Macedoine, du temps que Philippus estoit en querelle à l'encontre de sa femme et de son fils: Car l'aiant le Roy salué et embrassé, il luy demanda incontinent si les Grecs estoient bien d'accord les uns avec les autres. Demaratus, qui estoit son amy, et bien privé de luy, luy respondit, «Vrayment il te sied bien, Sire, de t'enquerir de la concorde des Atheniens et des Peloponesiens, et ce pendant laisser ta maison ainsi pleine de division et de dissension domestique.» Aussi feit bien Diogenes, lequel estant allé au camp de Philippus lors qu'il venoit pour faire la guerre aux Grecs, fut surpris et mené devant luy. Le Roy ne le cognoissant pas, luy demanda, s'il estoit pas une espie: «ouy certainement, luy respondit-il, je suis espie voirement, qui suis venu pour espionner ton imprudence, et ta folie, veu que sans estre contraint de personne, tu viens icy mettre sur le tablier, au hazard d'une heure, ton royaume et ta propre vie avec.» Mais cela fut à l'adventure un peu trop vehement. Il y a un autre temps propre pour faire remonstrance, qui est, quand ceux que nous voulons reprendre, aiants esté reprochez par d'autres des fautes qu'ils commettent, en sont tous ravalez, retirez, et r'abaissez: de laquelle occasion l'homme de bon entendement se serviroit bien à propos en reboutant en public, et repoulsant ces injurieux- là, et puis apres prenant à part son amy, et luy ramentevant, que quand nous ne devrions prendre garde à vivre correctement pour autre cause, encore le deussions nous faire, au moins à fin que nos ennemis et malveuillants n'eussent point d'occasion de se lever insolentement encontre nous. Car dequoy pourront ils ouvrir la bouche pour mesdire de toy, que te pourront ils reprocher, si tu veux jetter arriere et laisser ce que maintenant ils t'obeïssent? par ce moyen la pointure de ce qui offense est rejettee sur celuy qui a dit injure, et l'utilité de la remonstrance attribuee à celuy qui donne l'advertissement. Il y en a d'autres qui le font encore plus galantement, et en parlant d'autres admonestent leurs familiers: car ils accusent des estrangers en leur presence des fautes qu'il sçavent bien qu'eux commettent: comme nostre maistre Ammonius s'appercevant à sa leçon d'apres disner, que quelques uns de ses disciples et familiers avoient disné plus amplement qu'il n'estoit convenable à des estudiants, commanda à un sien serviteur affrancy qu'il luy fouëtast son propre fils, «Il ne sçauroit, dit-il, disner sans vinaigre:» En disant cela il jetta l'oeil sur nous, de sorte que ceux <p 53r>qui en estoient coulpables, sentirent bien que cela s'addressoit à eux. D'avantage il faut bien prendre garde de n'user pas de ceste libre façon de remonstrer devant plusieurs personnes, attendu ce qui en advint à Platon: car comme un jour Socrates se fust attaché un peu vehementement à quelqu'un de ses familiers, devant tous ceux de la maison, en pleine table, Platon ne se peut tenir de luy dire, «Ne vaudroit-il pas mieux que cela eust esté dit à part en privé?» Socrates luy respondit tout sur l'heure: «Mais toy-mesmes n'eusses tu pas mieux fait de me dire cela en privé?» Et Pythagoras, à ce que lon dit, s'estant attaché de paroles fort asprement à un de sa cognoissance en la presence de beaucoup de gens, le jeune homme eut si grant regret et si grand honte, qu'il se pendit. Depuis lequel jour jamais il n'advint à Pythagoras de tanser homme en presence d'un autre: car il faut que d'une peché, comme d'une maladie honteuse, la descouverture et la correction soit secrette, non pas publique, et n'en faire pas une monstre et un spectacle commun à la veuë de tout un peuple, en y appellant des tesmoings et des spectateurs: car cela n'est pas fait en amy, mais en Sophiste, que ne quiert que l'apparence, et veut cercher sa gloire és fautes d'autruy, pour en faire ses monstres devant les assistans: comme les Chirurgiens qui font les operations de leur art en plein theatre, pour avoir plus de prattique: mais oultre-ce qu'il y auroit infamie pour celuy qui seroit ainsi repris, laquelle ne doit estre en nulle cure ne guerison, encore faut-il avoir esgard au naturel du vice, lequel de soymesme est opiniastre et contentieux à se defendre: car ce n'est pas simplement l'amour, comme dit Euripides,
  Plus on reprent l'amour, et plus il presse.
Car quelque vice que ce soit, et quelque imperfection, si vous en arguez publiquement et devant tout le monde un homme, sans l'espargner ne luy rien celer, vous le rendrez à la fin eshonté. Tout ainsi doncques comme Platon commande, que les vieillards, qui veulent imprimer la honte aux jeunes enfans, aient eux mesmes les premiers honte devant les enfans: aussi la remonstrance d'un amy qui est elle mesme honteuse, fait grande honte à son amy: et quand douteusement, avecques crainte, et peu à peu elle vient à approcher et toucher le faillant, elle sappe et mine petit à petit son vice, en remplissant de honte et de reverence celuy, qu'elle mesme doute d'aborder de honte: et pourtant sera-il tousjours tresbon, en telles reprehensions d'observer ce precepte,
  Bas en l'oreille, à fin qu'autres ne l'oyent.
Encore est-il beaucoup moins convenable de descouvrir la faute d'un mary devant sa femme, ou d'un pere devant ses enfans, ou d'un amoureux devant ses amours, ou d'un maistre devant ses disciples: car ils sortent hors d'eux mesmes, et perdent patience, tant ils sont courroucez et marris de se voir reprendre devant ceux dont ils desirent estre bien estimez. Et m'est advis, que ce ne fut pas tant le vin qui irrita mortellement Alexandre contre Clitus, comme ce qu'il luy sembla qu'en presence de beaucoup de gens il le regentoit. Et Aristomenes precepteur de Ptolomeus, pour ce que en presence d'un ambassadeur il l'esveilla, qu'il sommeilloit, et le feit estre attentif à ce qui se disoit, il donna prise sur luy à ses malveuillans et flateurs de court, qui faisoient semblant d'estre marris pour le Roy, et disoient, «Si apres tant de travaux que vous supportex, et tant de veilles que vous endurez, le sommeil vous surprent quelquefois, nous vous en devons bien advertir à part en privé, non pas mettre la main sur vostre personne en presence de tant de gens.» Le Roy emeu de ces paroles, luy envoya une coupe pleine de breuvage empoisonné, avec commandement de la boire toute. Aristophane mesme dit, que Cleon luy tournoit cela à crime,
  Qu'il mesdisoit de la ville d'Athenes
  Devant plusieurs de regions loingtaines:
at par là taschoit à irriter les Atheniens alencontre de luy. Et pourtant se faut-il diligemment <p 53v>donner garde de cela, entre autres observations, que lon ne face ces remonstrances par maniere d'ostentation ne de vaine gloire, ains seulement en intention que elles soient utiles et profitables; mais outre cela, ce que Thucydides fait dire aux Corinthiens d'eux mesmes, qu'à eux appartenoit de reprendre les autres, n'estant pas mal dit, doit estre en ceux qui se meslent de reprendre et corriger les autres. Car comme Lysander respondit à un Megarien qui s'avançoit de parler hautement et librement pour la liberté de la Grece, en une assemblee de conseil des alliez et confederez, Ces propos-là, mon amy, auroient besoing d'une puissante cité: aussi pourroit on dire à tout homme qui se mesle de parler librement pour reprendre autruy, qu'il a besoing de moeurs bien reformees. Cela est tresveritable de tous ceux qui s'entremettent de vouloir chastier et corriger les autres, ainsi que Platon disoit, qu'il corrigeoit Speusippus par l'exemple de sa vie. Et tout de mesme Xenocrates jettant son oeil sur Polemon qui estoit entré en son eschole en habit dissolu, de sa veuë seule le changea et le reforma tout: là où un homme leger ou mal conditionné, qui se voudroit ingerer de reprendre les autres, oyroit incontinent qu'on luy mettroit devant le nez,
  Tout ulceré il veult guarir les autres.
Ce neantmoins, pour autant que les affaires mesmes nous meinent bien souvent à reprendre les autres, qui ne valent pas mieux que nous, ny nous aussi gueres mieux qu'eux, le plus honneste et le plus dextre moyen de le faire, en ce cas, est, quand celuy qui remonstre et reprent s'enveloppe luy-mesme, et se comprent aucunement en ce dont il accuse les autres: comme en Homere,
  Diomedes, d'où nous vient ce desastre,
  Que nous avons oublié à combattre? Et en un autre passage,
  Nons ne valons tous pas un seul Hector.
Et Socrates arguoit ainsi tout bellement les jeunes gens, comme n'estant pas luy-mesme delivré d'ignorance, ains aiant besoing d'estre avec eux instruit de la vertu, et de recercher la cognoissance de la verité: car on aime, et adjouste son foy à ceux que lon estime estre subjects à mesmes fautes, et vouloir corriger ses amis comme soymesme, là où celuy qui espanouit ses ailes en rongnant celles d'autruy, comme estant homme net et sincere, sans aucune passion, si ce n'est qu'il soit beaucoup plus aagé que nous, et qu'il n'ait acquis une authorité de vertu et de gloire toute notoire et confessee de tous, ne gaigne ny ne profite autre chose, sinon qu'il se fait reputer importun et fascheux: pourtant n'est ce pas sans cause que le bon homme Ph@enix, en priant Achilles, luy allegue ses infortunes, comment il avoit un jour esté pres de tuer son pere par une soudaine cholere, mais que incontinent il s'en estoit repenty,
  Pour n'encourir ce villain impropere
  Entre les Grecs, d'avoir tué mon pere:
ains le fait à fin qu'il ne semble qu'il le reprenne bien à son aise, n'aiant jamais esprouvé quelle force a la passion de cholere, et comme s'il n'eust jamais esté subject à faillir: car ces façons-là de reprendre nous entrent plus affectueusement dedans le coeur, et nous y rendons nous plus volontiers, quand il nous semble qu'on les nous fait par compassion, et non pas par mespris. Mais pour ce que ny l'oeil enflammé ne reçoit une claire lumiere, ny l'ame passionnee un parler franc, ny une reprehension toute crue, un des plus utiles secours et remedes que lon y sçauroit trouver, seroit d'y mesler parmy quelque peu de louanges, comme en ces passages d'Homere,
  Vous n'avez plus à coeur l'honneur des armes,
  Quoy que soyez les plus vaillans gendarmes
  De tout le camp: aussi jamais tanser
  Je ne voudrois, pour le combat laisser,
  Une que je sçeusse avoir courage lasche:
<p 54r>   Mais contre vous à bon droict je m'en fasche. Et ailleurs,
  Où est ton arc, Pandarus, et où sont
  Tes traicts ailez qui l'honneur donné t'ont,
  Qu'en ce pais nul n'est qui comparer
  Se peust à toy, pour justement tirer?
Aussi certainement retienent et revocquent merveilleusement ceux qui se laissent aller, ces obliques manieres de reprendre:
  Où est le sage Oedipus à cest' heure?
  Où font ces beaux @enigmes leur demeure? Et cest autre,
  Cest Hercules qui tant a enduré,
  Un tel propos a il bien proferé?
Car cela n'adoulcit pas seulement l'aspreté de la reprehension et de la jussion, ains engendre une emulation envers soymesme, luy faisant avoir honte des choses laides et deshonnestes, par la recordation des belles et honnestes qu'il a autrefois faittes, en prenant de soymesme exemple de mieux faire: car quand nous luy en comparons d'autres de ces citoyens ou de ses compagnons egaux en aage, ou mesme de ses parents, alors le vice, qui de soy- mesme est opiniastre, revesche et contentieux, s'en ennuye et s'en courrouce, et respond souvent tout bas entre ses dents, Que ne vous en allez vous doncques à ceux là qui valent mieux que moy, et que vous ne me laissez en paix, sans me plus fascher? Pourtant se faut-il bien garder, quand on reprend, ou que lon remonstre librement à quelqu'un, que lon ne louë d'autres en sa presence, si d'adventure ce ne sont ses peres, comme fait Agamemnon,
  Tydeus a engendré de son germe
  Un fils qui n'a comme luy le coeur ferme.
et Ulysses, en la Trag@edie intitulee les Scyriens, parlant à Achilles,
  Toy qui és fils du plus vaillant guerrier
  Qui ceignit onc espee ne baudrier
  En toute Grece, à filer la filace
  Esteindras-tu la gloire de ta race?
Ce seroit bien au demourant chose fort malseante quand on se sentiroit admonesté d'un amy, ou remonstré franchement, vouloir user d'admonnestement et de remonstrance au contraire envers luy: car cela enflamme soudain les courages, et engendre bien souvent grande contention: et en effect ce debat là ne sentiroit pas sa reciprocation de remonstrance contre remonstrance, mais plus tost son coeur felon, qui ne pourroit supporter qu'on luy feist aucune remonstrance: et pourtant est il beaucoup meilleur supporter patiemment un amy qui nous remonstre, car s'il advient puis apres qu'il faille luy-mesme, et qu'il ait besoing de remonstrance, cela donne, par maniere de dire, liberté à la liberté de remonstrer: car en luy ramenant en memoire, sans aucune pique ny aigreur du passé, que luy-mesme souloit ne mettre pas en nonchaloir ses amis, quand ils s'oubloient, ains prenoit bien la peine de les redresser, et les instruire et enseigner, il se rendra plus facilement, et recevra la correction, comme estant une pareille de bienveuillance et de grace, non pas de plainte ny de courroux. D'avantage Thucydides escrit, que celuy est sage et bien advisé qui reçoit envie, et se fait envier pour de tresgrandes occasions: aussi fault-il dire, que le sage amy reçoit la male grace que lon acquiert à corriger les autres pour causes de grand pois et de bien grande importance: car si pour toutes choses, et contre tous il se fasche, et qu'il ne se porte pas envers ses familiers comme amy doulcement, ains comme p@edagogue et regent imperieusement, il se trouvera puis apres mousse, et de nul effect, quand il cuydera remonstrer et corriger és choses de bien grande consequence, pour avoir usé de sa remonstrance, ne plus ne moins que le medecin qui employroit une drogue de <p 54v>medecine forte et amere, mais necessaire, et qui cousteroit beaucoup, en plusieurs menues maladies et non necessaires: parquoy il se gardera de faire ordinaire de corriger et de monstrer d'estre de trop pres reprenant: et si d'adventure il a quelque sien amy hargneux, querellant facilement, et calumniant toutes choses, ce luy sera une anse pour le reprendre luy-mesme, quand il viendra à faillir en plus lourdes faultes. Le medecin Philotimus dit un jour à quelqu'un qui estoit suppuré, et plein d'apostumes dedans le corps, et luy monstroit un panaris qu'il avoit à la racine de l'ongle d'un de ses doigt, «Mon amy, ton mal n'est pas au bout de ton ongle.» Aussi le temps apportera à un sage amy occasion de dire à l'aute, qui reprendra à tous coups des choses petites et legeres, comme qu'il sera un peu subject à jouër, ou à faire bonne chere, ou quelques telles brouilleries: Mon amy, trouvons moyen seulement qu'il mette dehors sa garse, et qu'il ne jouë plus aux dez, car au demourant c'est un homme qui a de belles et grandes parties: car celuy qui sent qu'on luy pardonne de legeres faultes, endure patiemment que son amy prenne la liberté de le reprendre hardiment des lourdes et grosses: mais celuy qui est pressant par tout, aspre et fascheux, qui s'enquiert curieusement, et recerche tout, il n'est pas supportable à ses propres enfans mesmes, ny à ses freres, ains est intolerable jusques à ses serviteurs. Mais pour ce que, comme dit Euripides,
  Les maux ne sont pas tous en la vieillesse:
aussi ne sont pas tous les vices en nos amis, et les fault observer diligemment, non seulement quand ils font mal, mais aussi quand ils font bien, et alors les louër affectueusement en premier lieu, et puis faire comme ceux qui trempent le fer, apres qu'ils l'ont amolly et attendry par le feu, ils le baignent en quelque humeur froide, dont il prent sa dureté et sa trempe: aussi quand nous verrons que nos amis seront eschauffez et destrempez des louanges que nous leur aurons donnees, il leur fault adonc bailler, comme la trempe, une libre reprimende et remonstrance de leurs faultes. Alors sera-il temps de leur dire, Ces actes cy sont ils dignes d'estre comparez à ceux-là? voyez vous la vertu quels fruicts elle produit? Voyla que c'est que nous, qui sommes vos amis, demandons de vous. Ces offices cy sont propres à vous: vous estes né pour cela: mais ces autres là,
  Jetter les faut en un mont solitaire,
  Ou en la mer qui ne cesse de braire.
Car tout ainsi comme le prudent medecin aimera tousjours mieux guarir la maladie d'un sien patient par un dormir, ou par une maniere de diete et de nourriture, que par un Castorium ou une Scammonee: aussi un amy honneste, un bon pere, un maistre gracieux sera tousjours plus aise de louër, que de blasmer, pour reformer des moeurs: car il n'y a rien qui face que celuy qui remonstre offense moins, et qu'il profite plus, que sans se courroucer, doucement avec affection et bienveuillance s'addresser à ceux qui faillent. Pourtant ne fault pas asprement les convaincre quand ils nient le faict, ny les empescher quand ils y veulent respondre pour se justifier, ains plustost leur subministrer aucunement quelques honnestes couvertures et excuses: et quand on voit qu'ils se reculent de la cause qui pourroit estre la pire de leur forfaict, leur ceder aussi plus gracieusement, comme fait Hector à son frere Paris,
  O malheureux, ce ne t'est point d'honneur
  Que tu as mis ce courroux en ton coeur.
Comme si sa retraicte du combat d'homme à homme, contre Menelaus, n'eust pas esté fuitte ny lascheté de coeur, mais seulement un despit: autant en dit le bon vieillard Nestor à Agamemnon,
  Tu as cedé à ton coeur magnanime.
Car il est plus doux et plus gracieux à mon advis de dire, tu n'y pensois pas: ou, tu ne <p 55r>le sçavois pas: que de dire, c'est meschamment fait à toy: ou, cela est villain et deshonneste: et ne conteste point alencontre de ton frere, est plus doulx, que, ne porte envie à ton frere: et plus civil de dire, fuy ceste fmme qui te gaste, que, cesse de corrompre ceste femme. Voyla le moyen dont doit user la franchise de parler d'un amy pour curer la maladie ja advenuë, mais pour le prevenir, tout au contraire, car quand nous le voudrons destourner de commettre une faute, dont il sera tout prest, ou nous opposer à quelque impetuosité de volonté desordonnee qu'il aura, ou le pousser et eschauffer, là où nous le sentirons trop froid et trop mol, il faudra transferer le faict aux plus enormes et plus villaines causes que nous pourrons, comme fait Ulysses pour aiguillonner Achilles en une Trag@edie de Sophocles: car il dit, Ce n'est pas pour le souper, Achilles, que tu te courrouces,
  Mais tu as peur, comme desja voyant
  Les murs de Troye.
Et comme derechef Achilles se courrouceast encore de plus en plus pour ces paroles là, et dist que par despit il ne s'embarqueroit point, et ne feroit point le voyage, Ulysses luy respond,
  Je sçay que c'est que tu fuis, ce n'est mie
  Que tu ayes peur d'encourir infamie,
  Mais c'est qu'Hector n'est guere loing d'icy:
  Du courroucé fait-il bon faire ainsi.
Par ce moyen celuy qui est vaillant et hardy, en luy mettant au devant la crainte d'estre tenu pour lasche et couard: celuy qui est honneste, et chaste, d'estre reputé paillard et dissolu: celuy qui est liberal et magnifique, d'estre estimé avaricieux et mechanique: on les incite à bien faire, et les divertit-on de mal faire: aussi faut-il estre moderez quand ce sont choses faites, où il n'y a point de remede, tellement que la remonstrance monstre que le reprenant ait plus de desplaisir et de compassion de la faute de son amy, que non pas d'aigreur à le reprendre: mais où il est question de les garder qu'ils ne faillent, et de combatre contre leurs violentes passions, il faut là estre vehements, assidus, et inexorables, sans leur rien pardonner: car c'est là proprement le poinct de l'occasion, où se doit monstrer l'amitié non feinte, et la franchise de remonstrer veritable: car de blasmer les choses faittes et passees, nous voyons que les ennemis mesmes en usent les uns contre les autres. Auquel propos Diogenes souloit dire, que pour garder un homme d'estre meschant, il faut qu'il ait ou de bons amis, ou de vehements et aspres ennemis: car les uns l'enseignent à bien fiare, les autres le syndiquent s'ils le voyent mal faire. Or vault il beaucoup mieux s'abstenir de mal faire en croiant au bon conseil de ses amis, que se repentir d'avoir mal fait pour s'en voir accusé et blasmé par ses ennemis. Parquoy ne fust-ce que pour cela, il faut user de grande prudence et de grande circonspection à faire remonstrances et parler librement à ses amis, d'autant que c'est la plus grande et la plus forte medecine, dont puisse user l'amitié, et qui a plus besoing d'estre donnee en temps et en lieu, et plus sagement temperee d'une mesure et mediocrité. Et pour autant, comme nous avons ja dit plusieurs fois, que toute remonstrance et reprehension est douloureuse à celuy qui la reçoit, il fault imiter en cela les bons medecins et chirurgiens: car quand ils ont incisé quelque membre, ils ne laissent pas la partie dolente en sa douleur et en son tourment, ains usent de quelques fomentations ou infusions lenitives: aussi celuy qui aura fait la remonstrance dextrement, apres avoir donné le coup de la pointure ou morsure, ne s'en fuira pas incontinent, ains en changeant d'autres entretenements et d'autres propos gracieux, addoucira et resjouira celuy qu'il aura contristé: ne plus ne moins que les tailleurs d'images et sculpteurs, quand ils ont rompu ou frappé trop avant quelque partie d'une statuë, ils la polissent et la lustrent puis apres, mais celuy qui a esté attainct <p 55v>au vif, et deschiré d'une remonstrance, si on le laisse ainsi tout brusque, enflé et émeu de cholere, il est puis apres difficile à remettre et à reconforter. Pourtant faut-il, que ceux qui veulent reprendre et admonester leurs amis, observent diligemment ce poinct-là sur tous autres, de ne les abandonner pas incontinent apres les avoir tansez, ny ne terminer pas tout court leurs propos et leurs devis par l'aigreur de la pointure et picqueure qu'ils leur auront donnee.

De la Mansuetude, Comment il faut refrener la CHOLERE, EN FORME DE DEVIS. Les personnages devisans, Sylla et Fundanus.
SYLLA. Il me semble, Seigneur Fundanus, que les peintres font sagement, de contempler à plusieurs fois, par intervalles de temps, leurs ouvrages, avant que les tenir pour achevez: pour ce qu'en esloignant ainsi leurs yeux d'iceux, et puis les ramenant souvent pour en juger, ils les rendent comme nouveaux juges, et plus aptes à toucher jusques aux moindres et plus particulieres faultes, lesquelles la continuation et accoustumance de veoir ordinairement une chose, nous couvre et cache. Mais pourautant qu'il n'est pas possible qu'un homme s'esloigne de soymesme, et puis s'en rapproche par intervalles, ne qu'il interrompe la continuation de son sentiment, ains est ce qui fait que chascun est pire juge de soymesme que des autres: le second remede qu'il y auroit en cela, seroit de revoir ses amis par intervalles, et aussi se bailler semblablement à visiter à eux, non seulement pour regarder si lon est tost envielly, ou si le corps se porte pis ou mieux que paravant, mais aussi pour considerer les moeurs et les façons de faire, à sçavoir si le temps y auroit point adjousté quelque chose de bon, ou osté quelque chose de mauvais. Quant à moy donc, y aiant ja deux ans que je suis arrivé en ceste ville de Rome, et cestuy estant le cinquiéme moys que je demeure avec toy, je ne trouve pas estrange, veu la gentillesse et dexterité de ta nature, que aux bonnes parties qui ja estoient en toy, il y ait une accession et accroissement si grand: mais voyant comme celle vehemence et ardente impetuosité de cholere qui estoit en toy, est maintenant addoucie et renduë obeïssante à la raison, il me vient en pensee de dire ce qui est en Homere,
  O Dieux, combien ton ire est amollie?
Mais cest amollissement et addoucissement-là ne procede pas ny d'une paresse, ny d'une resolution de la vigueur du corps, ains comme une terre bien labouree prend du labourage une egalité et profonde jauge qui profite à la fertilité: aussi à ta nature une prudence egale et profonde, utile à manier affaires, au lieu de l'impetuosité et soudaineté qu'elle avoit au paravant: dont il appert que ce n'est point par un declinement de la vigueur corporelle qui se passe, à cause de l'aage, ny fortuitement, que ta cholere se soit passee et fenee, ains par aucunes bonnes remonstrances et raisons qu'elle ait esté guarie: combien que, pour te dire la verité, je ne le pouvois pas du commancement croire à Eros nostre familier amy, qui m'en faisoit le rapport, aiant doute et souspeçon, qu'il ne prestast ce tesmoignage à l'amitié qu'il te porte, de m'asseurer que les bonnes parties, et qui doivent estre en toutes gens de bien et d'honneur, fussent en toy, qui n'y estoient pas, encore que tu sçaches assez, qu'il n'est pas homme qui en faveur de personne, pour luy complaire, soit pour dire autrement qu'il en pense. Or maintenant le tiens-je pour totalement absouls du crime de faux tesmoignage: et pour ce que le cheminer t'en donne le loysir, je te supplie de nous raconter <p 56r>la maniere de la medecine dont tu as usé à rendre ta cholere ainsi soupple, ainsi douce, subjecte et obeissante entierement à la raison. FUNDANUS. Mais ne regardes-tu pas toymesme, cher amy Sylla, que à l'occasion de l'amitié et bienveuillance que tu me portes, tu ne cuydes veoir en moy une chose pour l'autre: car quant à Eros, qui luy mesme n'a pas tousjours son courage et sa cholere arrestee au chable de l'ancre que dit Homere, ains quelquefois s'escarmouche assez asprement, pour la haine qu'il a contre les meschans, il est vraysemblable qu'il me trouve plus doulx, ainsi comme és muances de la game, en la musique, telle note qui est la plus basse, en une octave, est la plus haute au regard d'une autre. SYLLA. Ce n'est ny l'un ny l'autre: mais fay ce que je te requier pour l'amour de moy. FUNDANUS. Puis que ainsi est Sylla, l'un des meilleurs advertissements du sage Musonius, dont il me souvienne, est, qu'il souloit dire, «Qu'il fault que ceux qui se veulent sauver, ne facent autre chose toute leur vie, que se curer et nettoyer.» Non pas qu'il faille jetter hors la raison avec la maladie, apres qu'elle a achevé la cure et guarison, comme l'hellebore, ains faut que demourant en l'ame, elle contregarde, et conserve le jugement: pour ce que la raison ne ressemble pas aux drogues medicinales, mais plus tost aux viandes salubres engendrant és ames de ceux à qui elle est familiere une bonne complexion, et habitude avec la santé: là où les advertissements et remonstrances que lon fait aux passions, lors qu'elles sont en la force de leur enfleure et inflammation, produisent bien quelque effect, mais lentement et à grand' peine, ressemblans proprement aux odeurs, lesquelles font bien revenir sur l'heure ceux qui sont tombez du hault mal, mais elles ne guarissent pas pour cela la maladie: encore toutes les autres passions de l'ame sur le poinct mesme qu'elles sont en leur plus grande fureur, cedent aucunement, et plient à la raison venant de dehors au secours, mais la cholere ne fait pas seulement comme dit Melanthius,
  Maulx infinis, en mettant la raison,
  Pour un temps, hors de sa propre maison:
mais elle la desloge du tout, et la ferme dehors: et comme font ceux qui se bruslent eux mesmes dedans leur maison, elle remplit tout le dedans de trouble, de fumee, et de bruit, de maniere qu'elle n'oit, ny ne voit rien de ce qui luy peut profiter. Et pourtant une navire estant en fortune et tourmente en haulte mer abandonnee, recevroit plustost un pilote de dehors, que ne recevroit l'homme qui est agité de courroux et de cholere, la raison et remonstrance d'un autre, si de longue main il n'a fait provision chez luy du secours de la raison: ains comme ceux qui s'attendent d'avoir le siege dedans une ville, amassent et serrent tout ce qui leur y peult servir, ne s'attendans point au secours de dehors: aussi faut-il apporter les remedes que lon a de long temps au paravant amassez de la philosophie alencontre de la cholere: estans bien certains, que quand l'occasion du besoing et de la necessité s'y presentera, malaiseement en pourront-ils faire entrer de dehors: car l'ame n'oit pas seulement ce qu'on luy dit au dehors pour le trouble qu'elle a au dedans, si elle n'a chez soy sa propre raison, comme un comite qui promptement reçoive et entende les commandemens et remonstrances, qu'on luy fait, ou bien si elle l'oit, elle mesprise ce que lon luy dit tout doucement et quoyement, et si on luy fait instance et qu'on la presse un peu plus asprement, elle s'aigrit et s'indigne: car la cholere de sa nature estant superbe, audacieuse, et malaisee à manier par autruy, comme une grande et puissante tyrannie, doit avoir en soymesme quelque chose domestique et nee avec elle qui la ruine. Or la continuation de courroux et accoustumance de se courroucer souvent, engendre en l'ame une mauvaise habitude que lon appelle cholere, laquelle finablement devient un feu d'ire soudaine, une amertume vindicative, et une aigreur intraittable à qui tout desplaist, quand le courage devient ulceré, s'offensant de <p 56v>peu de chose, chagrin, hargneux, comme une lame de fer tenue et foible, qui se perce à la moindre graveure du monde: mais le jugement qui s'oppose sur le champ promptement au courroux, et le supprime, ne remedie pas seulement au present, ains fortifie et rend l'ame plus roide et plus ferme à l'advenir: car il m'est advenue à moy, apres avoir fait deux ou trois fois teste à la cholere, ce qui advint jadis aux Thebains, lesquels aians une fois fait teste aux Laced@emoniens qui paravant sembloient invincibles, jamais depuis ne furent vaincus d'eux en bataille: car depuis je pris courage de penser, que lon en pouvoit venir à bout par discours de raison, et si voyois que elle s'estanchoit non seulement en respandant de l'eau froide sur celuy qui est courroucé, ainsi comme l'escrit Aristote, mais aussi qu'elle s'esteint en luy approchant une peur, voire en luy presentant une soudaine joye, comme dit Homere, elle se dissoult et se destrempe: tellement que je feis en moy-mesme ceste resolution, que c'estoit une passion qui n'estoit pas du tout irremediable à ceux qui y veulent prouvoir, pour autant mesmement qu'elle n'a pas tousjours des commancements qui soient grands ne puissants: attendu que bien souvent un brocquard, un traict de mocquerie, une risee, un clin d'oeil, ou hochement de teste, et autres telles et semblables choses, mettent plusieurs en cholere: comme Helene fascha et courroucea sa niepce seulement en luy disant,
  Fille Electra de moy pieça non veuë: jusques à luy respondre,
  Il est bien tard d'estre maintenant sage,
  Aiant esté par avant si volage,
  Que de quitter l'hostel de ton mary.
Semblablement aussi Callisthenes irrita Alexandre pour luy avoir dit, quand on apporta la grande coupe à boire d'autant à tour de rolle, «Je ne veux pas, pour boire à la santé d'Alexandre, avoir besoing d'un Aesculapius:» c'est à dire, d'un medecin. Ainsi donc comme il est facile d'arrester une flamme qui s'est prise à du poil de connin, ou à des fueilles seiches, ou à de la paille, mais si une fois elle s'attache à chosses solides et où il y ait du fond, elle embraze incontinent et consomme, comme dit Aeschylus,
  Le hault labeur des maistres charpentiers:
Aussi celuy qui veut prendre garde à la cholere du commancement, en voyant qu'elle commance à fumer et à s'allumer pour quelque parole ou quelque gaudisserie de neant, il n'a pas beaucoup à faire, ains bien souvent pour se taire seulement, ou pour n'en tenir compte, il l'appaise totalement: car qui ne donne nourriture et entretenement de bois au feu, il l'esteint: aussi qui ne donne sur le commancement nourriture à son ire, et qui ne se souffle soy-mesme, il l'evite ou la dissipe. Et pourtant ne me plaist point le philosophe Hieronymus, combien qu'au demourant il donne beaucoup de beaux enseignements et bonnes instructions, en ce qu'il dit, que lon ne sent point la cholere quand elle s'engendre, mais quand elle est engendree, tant elle est soudaine: car il n'y a nulle autre passion qui face une si manifeste naissance, ne si evidente croissance, quand elle s'amasse et se remuë, comme fait la cholere: ainsi comme Homere mesme en homme bien experimenté le donne à entendre, quand il fait qu'Achilles est bien attaint de douleur à l'instant mesme qu'il entend la parole du Roy Agamemnon, en disant:
  Ainsi dit-il, et une noire nuë
  D'aigre douleur le couvrit survenuë:
mais qu'il se courrouce puis apres à luy lentement et à tard, apres estre enflambé de plusieurs paroles ouyes et dittes, lesquelles si quelqu'un se fust entremis de destourner et oster, la querelle ne fust pas venuë à si grand accroissement comme elle feit. Voyla pourquoy Socrates toutes les fois qu'il se sentoit un peu plus asprement esmeu <p 57r>qu'il ne falloit alencontre de quelqu'un de ses amis, se rengeant avant la tourmente à l'abry de quelque escueil de mer, il rabbaissoit sa voix, et monstroit une face riante, et un regard plus doulx, se maintenant ainsi droit sur ses pieds, sans tomber ny estre renversé, penchant en l'opposite et s'opposant au contraire de sa passion: car le premier moyen d'abbatre la cholere, comme une domination tyrranique, c'est de ne luy obeir, ny ne la croire point, quand elle nous commande de crier hault, et regarder de mauvais oeil en travers, et se frapper soymesme, ains se tenir quoy, et ne renforcer pas sa passion, comme une maladie, à force de braire, et de crier hault, et de se demener, et tourmenter: car ce que font ordinairement les jeunes gens amoureux, comme d'aller en masque, danser, chanter à la porte de leur maistresse, et la couronner de bouquets et de festons de fleurs, cela au moins apporte quelque gracieux et honneste allégement à leur passion,
  Arrivé là je ne demandé mie
  Qui, ne de qui estoit fille m'amie,
  Ains la baisé: si cela est peché,
  Je librement confesse avoir peché.
Et la permission que lon donne à ceux qui sont en deuil de lamenter et de plorer leur perte, avec les larmes qu'ils espandent jettent hors aussi une bonne partie de leur douleur: mais la passion de cholere n'est pas ainsi, car elle s'enflamme et s'allume d'avantage par les actes que font ceux qui en sont espris. Et pourtant est-il bien meilleur de se tenir quoy, ou s'en fuir et se cacher, ou retirer en quelque port de seureté, quand on sent comme un accés du hault mal qui nous veut prendre, de peur que nous n'en tombions, ou plus tost que nous n'en surtombions, car nous en tombons le plus souvent, et le plus asprement sur nos amis, d'autant que nous n'aimons pas toutes sortes de choses, ny ne portons pas envie à toutes sortes de gens, ny ne les craignons pas: mais il n'y a rien à quoy nostre cholere ne s'attache, il n'y a rien à quoy elle ne se prenne, car nous nous courrouceons et à nos amis, et à nos ennemis, et à nos enfans, et à nos peres et meres, voire et aux Dieux mesmes, et aux bestes, et aux utensiles, qui n'ont ny ame ne vie, comme Thamyris
  Rompant son cornet relié
  A cercles d'or fin delié,
  Et de sa lyre l'harmonie
  De chordes tendue et garnie.
Et Pandarus qui se maudit luymesme, s'il ne rompt son arc et ses flesches de ses propres mains, et ne les met dedans le feu: et Xerxes qui donna des poinçonnades et des coups de fouët à la mer, et escrivit des lettres missives à la montagne Athos, qui disoient, Athos merveilleux, qui de ta cyme touches au ciel, garde toy bien d'avoir des rochers grands, et qui soient malaisez à quasser, pour empescher mes ouvrages, autrement je te denonce, que je te coupperay toy-mesme, et te jetteray dedans la mer. Il y a plusieurs choses formidables et redoutables en la cholere, mais aussi y en a il plusieurs ridicules et mocquables. C'est pourquoy elle est et plus hayë, et plus mesprisee que nulle autre passion qui soit en l'ame, et pourtant seroit-il expedient et utile de considerer l'un et l'autre diligemment. Quant à moy doncques, si j'ay bien ou mal faict, je ne sçay, mais j'ay commancé par là à me guarir de la cholere: comme faisoient anciennement les Laced@emoniens, qui pour enseigner à leurs enfans à ne s'enyvrer point, leur monstroient leurs esclaves, les Ilots, yvres: aussi considerois-je les effects de l'ire és autres. Premierement ainsi comme Hippocrates escrit, que celle maladie est la plus mauvaise et la plus dangereuse, qui desfigure le visage de l'homme, et le rend dissemblable à soy-mesme: aussi voyant que ceux qui sont espris de cholere sortent plus d'eux mesmes, et changent de face, de couleur, de contenance, d'alleure, <p 57v>et de voix, j'en imprimé comme une forme en mon ame, et pensé en moymesme, que je serois bien desplaisant si jamais je me monstrois ainsi espouventable, et ainsi transporté à mes amis, à ma femme, et à mes petites filles, estant non seulement hydeux à voir, et tout autre que de coustume, mais aussi aiant la voix aspre et rude, comme je m'estois rencontré à en voir aucuns de mes familiers si espris et troublez de cholere, qu'ils ne pouvoient pas retenir ny leurs façons ordinaires, ny la forme de leur visage, ny leur grace à parler, ny leur douceur en compagnie. On lit que Caïus Gracchus l'orateur, qui estoit de nature homme aspre, vehement et violent en sa façon de dire, avoit une petite fleute accommodee, avec laquelle les musiciens ont accoustumé de conduire tout doucement la voix de hault en bas, et de bas en hault, par toutes les notes, pour enseigner à entonner, et ainsi comme il harenguoit, il y avoit l'un de ses serviteurs, qui estant debout derriere luy, comme il sortoit un petit de ton en parlant, luy entonnoit un ton plus doulx et plus gracieux, en le retirant de son hault crier et braire, et luy ostant l'aspreté et l'accent cholerique de sa voix,
  Rendant tel son melodieux,
  Que le flageolet gracieux,
  D'un roseau accoustré de cire,
  Fait aux bouviers souefvement bruire,
  Tant qu'il les endort par les champs.
et ainsi ramenoit-il la vehemence cholerique de l'orateur. Quant à moy, si j'avois un vallet adroit, et homme de bon entendement, je ne trouverois point mauvais que quand il me verroit courroucé, il me presentast soudain un miroir, comme nous en voions que le se font apporter quand ils sortent du baing, sans aucune utilité: là où ce seroit chose fort profitable à plusieurs, de se voir ainsi troublez et hors de son naturel, pour leur faire à jamais haïr ceste passion de courroux et de cholere. On raconte par maniere de jeu et de passetemps, que un Satyre admonesta un jour Minerve, que ce n'estoit point bien son cas que de jouër des fleutes, mais que sur le champ elle ne feit point autrement compte de son admonestement,
  Point ne t'est bien ceste forme seante,
  Jette moy là toute fleute bouffante,
  Et prens en main les armes, sans enfler
  Si laidement tes jouës à souffler.
mais depuis quand elle eut contemplé son visage dedans une riviere, elle s'offensa tant de ses grosses jouës, qu'elle en jetta ses fleutes: et toutefois encore a cest art de jouër des fleutes ce reconfort de la laideur et deformité de visage, que le son en est doux et plaisant. Et puis Marsyas qui inventa la hanche, pour emboucher le aubois, et les fermoirs de la museliere que lon attache alentour de la bouche, reteint la violence du vent enclos à force, et cacha et accoustra un petit la deformité du visage:
  D'or reluisant la bouche il orna, pleine
  D'impetueuse et vehemente aleine,
  Aussi feit il les jouës de laniere
  Double de cuir nouee par derriere:
mais la cholere enflant et estendant le visage villainement, jette encore une plus villaine et plus mal plaisante voix,
  Touchant du coeur les chordes plus cachees,
  Qui ne devroient pour rien estre touchees.
car on dit que la mer, quand elle est agitee de vents, et qu'elle jette hors de l'algue et de la mousse, qu'elle se purge: mais les paroles dissoluës, ameres et folles, que l'ire fait sortir hors de l'ame renversee sans dessus dessoubs, fouillent premierement ceux qui les disent, et les remplissent d'infamie, pour ce que elles donnent à cognoistre, qu'ils les <p 58r>avoient de tout temps en leurs coeurs, et en estoient pleins, mais que la cholere les a descouverts: et pourtant payent ils, pour la plus legere chose qui soit, c'est à sçavoir la parole, la plus griéve et plus pesante amende, c'est qu'ils en sont tenus et reputez malings et mesdisans. Ce que voyant et observant quelquefois, je veins à faire ce discours tout doucement en moymesme, que c'est bonne chose en fiebvre, mais encore meilleure en cholere, d'avoir la langue doulce, molle et unie: car celle des febricitans, si elle n'est telle qu'elle doit estre par nature, c'est signe, mais non pas cause, de mauvais disposition au dedans: mais celle de ceux qui sont courroucez estant orde, ou aspre, et desbridee à proferer paroles indignes, met dehors injure, oultrage et contumelie, mere d'inimitié irreconciliable, et qui monstre une malignité latente et cachee. Car le vin ne produit rien de si desordonné, ne de si mauvais, comme la cholere, encore cela s'attribue à risee et à jeu, mais cecy est destrempé avec fiel d'inimitié et de rancune. Et en beuvant à la table celuy qui se tait est ennuyeux à la compagnie et fascheux: mais en la cholere il n'y a rien si venerable, si grave, ne si digne, que de se tenir quoy, comme Sappho admoneste,
  L'ire en la poittrine cachee
  Engarder sa langue attachee,
  Qu'elle ne parle follement.
Si peut on non seulement recueiller cela, en prenant garde à ceux qui sont espris d'ire, mais aussi cognoistre et comprendre au demourant, quelle est toute la nature de la cholere, comment elle n'est ny genereuse, ny magnanime, ny aiant en soy rien de grand ny de viril, combien que au vulgaire il semble, que pour estre tempestative, elle soit active, que ses menaces soient hardiesse, et son opiniastreté soit force, et y en a qui pensent que sa cruauté soit disposition à faire grandes choses, que sa dureté implacable soit fermeté, et son estre hargneuse soit haine des vices, en quoy ils s'abusent grandement, car tous ses actes, ses mouvements, et ses contenances arguent et montrent grande foiblesse et bassesse, non seulement par ce que nous voyons que les petits enfans, quand ils sont courroucez deschirent tout et s'aigrissent alencontre des femmes, et veulent que lon batte et chastie les chiens, les chevaux, et les mulets, comme Ctesiphon l'escrimeur vouloit faire à coups de pied, et regimber alencontre de sa mule: mais aussi és meurtres et homicides que font faire les tyrans, en l'amertume et atrocité desquels on apperçoit leur pusillanimité et foiblesse, et en ce qu'ils font souffrir aux autres ce qu'ils souffrent eux mesmes: ne plus ne moins que les morsures des serpens venimeux, plus elles sont douloureuses et enflammees, plus elles font grande enfleure aux patients: car ainsi comme la tumeur et enfleure est indice de grand blesseure en la chair, aussi és ames qui plus sont molles, plus elles se laissent aller et succomber à la douleur, plus elles mettent hors grande cholere procedente de plus grande infirmité. Voyla pourquoy les femmes ordinairement sont plus aigres et plus choleres que les hommes, et les malades que les sains, et les vieillards que ceux qui sont en fleur d'aage, et les bien-fortunez que les infortunez: car l'avaricieux est fort cholere alencontre de sa femme, le glorieux et ambitieux contre celuy qui mesdit de luy: et les plus aspres de tous en leurs choleres, ceux qui affectent les premieres honneurs en une cité, et qui se font chefs de part, qui est un tourment honorable, comme dit Pindarus. Voyla comment de la part dolente de l'ame, et souffrant à cause de son imbecillité, sourt la cholere, laquelle ne ressemble point à des nerfs de l'ame, comme disoit quelqu'un des anciens, ains plustost, ou à des extensions, ou des convulsions d'icelle, se dressent et soubs-levant avec plus de vehemence quand elle a envie de se venger. Or les exemples des choses mauvaises ne sont pas plaisans à voir, ains sont necessaires seulement: mais quant à moy, estimant que les exemples de ceux qui se <p 58v>sont doulcement et benignement comportez és occasions de courroux, sont et tresplaisans à ouïr, et tresbeaux à voir, je commance à mespriser ceux qui disent,
  Tu as fait tort à un homme, et un homme
  Te faut souffrir. Et semblablement aussi,
  Jette le moy, jette le moy par terre,
  Et que du pied la gorge on me luy serre.
et autres telles paroles, qui servent à aiguiser la cholere, par lesquelles aucuns taschent à transporter la cholere des cabinets des dames aux logis des hommes. Car la prouësse, s'accordant au demourant en toutes autres choses avec la justice, me semble quereller et debattre avec elle de la doulceur et mansuetude seulement, comme à elle plus justement appartenant: car il est bien quelquefois advenu, que les pires ont surmonté les meilleurs: mais en son ame propre dresser un trophee contre la cholere, à laquelle, comme dit Heraclitus, il est bien difficile de pouvoir resister, à cause que ce qu'elle veut, elle l'achette se sa vie: cela est acte d'une grande et victorieuse puissance, qui sort du jugement de la raison, comme de nerfes et de muscles alencontre des passions. C'est pourquoy je m'estudie à lire et à recueiller les dicts et faicts, non seulement des gens de lettres et des Philosophes, qui n'ont point de fiel, ce disent les sages, mais des Princes, Capitaines et Roys: comme ce que dit un jour Antigonus à quelques uns qui mesdisoient de luy tout aupres de sa tente, ne pensans pas qu'il les entendist, en soulevant la toille de sa tente avec son baston, «Deà n'irez vous point, dit-il, plus loing mesdire de moy?» Et comme un nommé Arcadion natif d'Achaïe feist profession de mesdire par tout de Philippus, et d'admonester un chascun de fuir,
  Jusques à tant que trouvé lieu on eust,
  Où Philippus personne ne cogneust.
et depuis ne sçay comment se fust rencontré en la Macedoine, les courtisans du Roy Philippus vouloient qu'il le feist chaster, et ne le laissast point eschapper, puis qu'il le tenoit entre ses mains: mais au contraire Philippus parla à luy humainement, et luy envoya jusques à son logis des presens: et quelque temps apres commanda que lon s'enquist quels propos il tenoit de luy entre les Grecs: chascun luy rapporta qu'il faisoit merveilles de le louër par tout: et Philippus leur respondit adonc, «Je suis doncques meilleur medecin de la mesdisance, que vous n'estes.» Et une autrefois en l'assemblee des jeux Olympiques, comme les Grecs eussent mesdit de luy, ses familiers disoient qu'ils meritoient d'estre bien asprement chastiez, de mesdire ainsi de celuy qui leur faisoit tant de bien: «Et que feroient ils donc, leur respondit-il, si nous leur faisions du mal?» Aussi furent bien honnestes et gentils les tours que firent jadis Pisistratus à Thrasybulus, et Porsena à Mucius, et Magas à Philemon qui l'avoit publiquement en plein theatre farcé et mocqué,
  Magas, le Roy t'a fait escrire,
  Mais tu ne sçais pas ses lettres lire:
et depuis l'aiant entre ses mains, par ce qu'une tourmente de mer le jetta en la ville de Par@etonium, dont il estoit gouverneur, il ne luy feit autre mal, sinon qu'il commanda à l'un de ses soudards, de luy toucher avec son espee nue dessus le col, et puis le laisser aller sain et sauf: et depuis il luy envoya des osselets et des boules à jouër, comme à un enfant qui n'avoit point de jugement. Ptolom@eus se mocquant d'un grammairien ignorant, luy demanda par jeu, qui estoit le pere de Peleus: le grammairien luy respondit, Je voudrois que tu me disses premier qui estoit le pere de Lagus. Ce traict de mocquerie touchoit au Roy Ptolom@eus, l'arguant d'estre yssu de petite lignee: de sorte que les familiers du Roy disoient, que cela estoit indigne, et ne devoit point estre supporté. Et il leur respondit, S'il est indigne d'un Roy, d'estre mocqué, aussi peu est-il digne de luy, de se mocquer d'autruy.* * Il y a bresche de quelques lignes en cest endroit. <p 59r>Alexandre le grand fut par trop aspre et cruel: envers Callisthenes et envers Clitus: mais le roy Porus aiant esté pris en bataille son prisonnier, comme Alexandre luy demandast en quelle sorte il le traicteroit: «En Roy,» luy respondit-il. Et comme il luydemandast de rechef, s'il vouloit rien dire d'avantage: non, dit-il, car tout est compris soubs ce mot- là, En Roy. Voyla pourquoy les Grecs, à mon advis, appellent le Roy des Dieux Milichius, c'est à dire, doulx comme miel: et les Atheniens le nomment Maemactas, c'est à dire, secourable: car punir et tourmenter est office de diable et de furie, non pas acte celeste ne divin. Ainsi donc comme quelqu'un respondit touchant Philippus qui avoit destruit la ville d'Olinthe, «Mais il n'en sçauroit pas edifier une telle:» aussi peult on bien dire à la cholere, Tu peux bien renverser, demolir et destruire: mais relever, sauver, pardonner, et supporter, c'est à faire à la clemence, à la doulceur, et nature moderee: c'est l'office d'un Camillus, d'un Metellus, d'un Aristides, et d'un Socrates: mais de pinser, mordre et serrer, c'est à faire à une formis, ou à une souris. Qui plus est, si je regarde à la vengeance, je trouve que le plus souvent, quand on y procede par cholere, on n'en vient jamais à bout, et qu'elle se consume ordinairement en morsure de lévres, grincement de dents, en vaines courses çà et là, en injures et menaces qui ne servent de rien, ne plus ne moins que les petis enfans qui pour leur foiblesse en courant se laissent tomber avant que pouvoir parvenir où ils pretendent. Et pourtant respondit, ce me semble, bien à propos un Rodien à l'huissier d'un preteur Romain qui crioit apres luy, et le harceloit, «Je ne me soucie pas de chose que tu dies, mais de ce que pense celuy-là qui se taist.» Et Sophocles aiant armé Neoptolemus et Eurypilus, les loua magnifiquement en disant d'eux,
  D'injurieux langage point n'userent,
  Ains au milieu des armes se ruerent.
car il y a quelque nations barbares qui empoisonnent leurs armes, mais la vaillance n'a point besoing de cholere, par ce qu'elle est trempee de raison et de jugement, là où l'ire et la fureur sont fragiles, pourries, et aisees à briser: c'est pourquoy les Laced@emoniens ostent avec le son des fleutes la cholere à leurs gens, quand ils vont combattre, et devant le combat ils sacrifient aux Muses, à celle fin que la raison leur demeure: et apres qu'ils ont tourné leurs ennemis en fuitte, ils ne les poursuyvent plus; ains retiennent leur cholere aisee à ramener et à manier, comme les espees qui sont de moienne longueur: là où le courroux en a fait mourir infinis avant qu'ils peussent venir à bout d'executer leur vengeance, comme entre autres Cyrus et Pelopidas le Thebain. Agathocles mesme enduroit patiemment de s'ouïr injurier par ceux qui estoient assiegez: et comme quelqu'un luy dist, «Potier où prendras tu l'argent pour payer tes gens?» En ce riant il respondit, «En ceste ville, quand je l'auray prise.» Quelques autres se mocquoient d'Antigonus de dessus les murailles, pour ce qu'il estoit laid: il leur respondit tout doulcement: «Comment? je suis doncques bien trompé, car je pensois estre beau fils.» Mais quand il eut pris la ville, il vendit à l'encan ceux qui s'estoient mocquez de luy, en leur protestant, que si de là en avant ils se mocquoient plus de luy, il s'en prendroit à leurs maistres: aussi voy-je que les veneurs et les orateurs commettent de grandes fautes par cholere, comme Aristote recite, que les amis de l'orateur Satyrus, en une cause qu'il avoit à plaider en son nom, luy bouscherent les oreilles avec de la cire, de peur que oyant ses adversaires, qui luy disoient des injures en leurs plaidoyers, il ne gastast tout par sa cholere. Et à nous mesmes, ne nous advient il pas souvent, que nous faillons à punir un esclave qui nous aura fait quelque faute, par ce qu'il s'enfuit de peur, pour les menaces, ou pour les propos qu'il nous en aura ouy tenir? Parquoy nous devrions dire à nostre cholere, et nous nous en trouverions fort bien, ce que les nourrices on accoustumé de dire aux petits enfans, «Ne plorez pas, et vous l'aurez:» aussi, ne te precipite pas, ne crie pas, ne te haste pas, et ce que tu <p 59v>veux se fera plus tost et mieux, qu'en la sorte que tu y vas: car le pere voyant son enfant qui tasche à couper ou fendre quelque chose avec un petit cousteau, le prent, et le coupe, ou le fend luy mesme: aussi la raison ostant à la cholere la vengeance, punit celuy qui le merite plus seurement, sans se mettre en danger, et plus utilement, et non pas soymesme, comme fait la cholere bien souvent. Et comme ainsi soit, que toutes passions ont besoing d'accoustumance pour domter et surmonter par exercitation ce qu'il y a de desobeïssant et de rebelle à la raison, il n'y en a point où il se faille tant exerciter envers ses familiers et domestiques, comme la cholere: d'autant que nous n'avons point ordinairement d'ambition, ny d'envie, ny de crainte envers eux, mais des courroux nous en avons plus que tous les jours, qui engendrent des hargnes et riottes, et nous font broncher et chopper quelquefois bien lourdement, à cause de la licence que nous nous donnons, ne se trouvant là personne qui nous arreste et qui nous soustienne, comme en un endroit fort glissant, pour nous engarder de tomber, nous nous y laissons facilement aller. Car il est bien mal-aisé là où lon n'est point tenu de rendre compte à personne en telle passion, de se garder de faillir, si premierement on n'a donné ordre à bien munir et remparer ceste grande licence de doulceur, benignité et clemence, et que lon ne soit bien accoustumé à supporter beaucoup de paroles et de sa femme, et de ses familiers et amis, qui nous reprennent que nous sommes trop doulx et trop mols: ce qui estoit principalement cause que je m'aigrissois le plus souvent alencontre de mes serviteurs, pensant qu'ils devinssent pires à faulte d'estre bien chastiez, mais je me suis à la fin apperceu bien tard, Premierement qu'il valoit mieux par patience et indulgence rendre mes vallets pires, que de me destordre et gaster par aspreté et cholere moymesme, en voulant redresser les autres. Secondement je voiois plusieurs, qui par ce que lon ne les chastioit point, bien souvent devenoient honteux d'estre meschans, et prenoient le pardon qu'on leur donnoit pour un commancement de mutation de mal en bien, plus tost qu'ils n'eussent fait la correction et certainement obeïssoient plus volontiers et plus affectueusement aux uns avec un clin d'oeil sans mot dire, qu'ils ne faisoient à d'autres avec soufflets et coups de baston: tellement que je me suis finalement persuadé, que la raison estoit plus apte et plus digne de commander et de gouverner, que non pas la cholere: car je n'estime pas qu'il soit totalement vray ce que dit le poëte,
  Où est la peur, là mesmes est la honte.
mais au revers, je pense qu'en ceux qui sont honteux s'imprime la crainte qui les retient de mal faire: là où l'accoustumance ordinaire d'estre battu sans mercy, n'imprime pas une repentance du mal faire, mais une prevoyance de se garder d'y estre surpris. Tiercement je considerois en moymesme, et me ramenois en memoire, que celuy qui nous enseigne à tirer de l'arc, ne nous defend pas de tirer, mais de faillir à tirer: aussi celuy qui nous enseigne à chastier en temps et lieu moderément, opportunément, utilement, et ainsi qu'il appartient, ne nous empesche pas de chaster, je m'efforce d'en soubtraire et oster entierement toute cholere, principalement par n'oster pas à ceux qui sont chastiez le moyen de se justifier, et par les ouïr: car le temps apporte ce pendant à la passion un delay et une remise, qui la dissoult: et ce pendant le jugement de la raison trouve et le moyen et la mesure de faire la punition convenablement: et puis on ne laisse point de lieu à celuy qui est chastié de resister au chastiement, s'il est puny et chastié non pas en courroux et par cholere, mais convaincu de l'avoir bien merité, et qui seroit encore plus laid, on ne trouvera point que le vallet chastié parle plus justement que le maistre qui le chastie. Tout ainsi doncques, comme Phocion, apres la mort d'Alexandre le grand voulant engarder les Atheniens de se soublever trop tost avant le temps, et d'adjouster trop promptement foy aux nouvelles de sa mort: «Seigneurs Atheniens, dit-il, s'il est mort aujourd'huy, aussi le sera il <p 60r>demain, et d'icy à trois jours: aussi, si cestui-cy a failly aujourd'huy, autant aura-il failly demain, et d'icy à trois jours: et si n'y aura point d'inconvenient, quand il en sera puny un peu plus tard qu'il n'eust deu estre, mais bien y en auroit il, si pour s'estre trop hasté il apparoissoit à tousjours, qu'il eust esté chastié à tort, comme il est advenu souventefois. Car qui est celuy de nous si aspre, qu'il batte ou fouette son vallet, pour avoir il y a cinq ou six jours bruslé le rost, ou renversé la table, ou trop tard respondu et obey? et toutefois ce sont les causes ordinaires pour lesquelles sur le champ, quand elles sont recentes, nous nous troublons, et nous courrouceons amerement, sans vouloir presque pardonner: car ainsi comme les corps à travers un brouillas apparoissent plus grands, aussi font les faultes à travers la cholere. Et pourtant faut-il sur l'heure conniver en telles faultes, et ne faire pas semblant de les appercevoir, et puis quand on est du tout hors de passions, sans aucun reste de perturbation, considerer le faict en soy meurement, et de sens rassis: et si lors il nous semble mauvais, en faire la correction, et ne la laisser point aller ny eschapper, comme on feroit la viande quand on n'a plus d'appetit. Car il n'y a rien qui tant soit cause de faire chastier en cholere, comme de ne chastier pas quand la cholere est passee, et estre tout descousu, et faire comme les paresseux mariniers, qui durant le beau et bon temps demeurent en repos dans le port, et puis quand la tourmente se léve ils font voile, et se mettent en danger: aussi nous reprenans et blasmans la raison de n'estre pas assez roide, ains trop lasche et trop molle, en matiere de punition, nous nous hastons de l'executer alors que la cholere est presente, qui est comme un vent impetueux: car naturellement celuy qui a faim use de viande, mais de punition ne doit user sinon celuy qui n'en a ne faim ne soif: ny ne fault se servir de la cholere comme d'une saulse à la viande, pour nous mettre en appétit de chastier, ains lors que lon en est le plus esquarté, et que lon y est contrainct necessairement, y employant le jugement de la raison. Et ne fault pas faire comme Aristote escrit, que de son temps au païs de la Thoscane on fouëttoit les esclaves au son des fleutes et aubois, aussi prendre plaisir, et se saouler comme d'un aggreable passetemps, de chastier les hommes, et puis apres que la punition est faitte s'en repentir: car l'un est à faire à une beste sauvage, et l'autre à une femme: ains fault que sans douleur et sans plaisir, au temps de raison et de jugement la justice face la punition, sans qu'il demeure derriere aucun reste de cholere. Voire-mais on me pourra dire, que cela n'est pas proprement donner remede ny guarison à la cholere, ains plus tost une precaution et fuitte des fautes que lon peult commettre en la cholere: à cela je respond, que l'enfleure de la ratte n'est pas aussi cause efficiente de la fiebvre, ains un accident accessoire: mais toutefois quand elle est amollie, elle allege grandement la fiebvre, ainsi que dit Hieronymus: mais en considerant comme s'engendre proprement la cholere, je voy que les uns par une cause, les autres par une autre y tombent, mais en tous il y a une opinion conjointe d'estre mesprisé et contemné: pourtant faut il donner quelque aide à ceux qui veulent appaiser un courroux, en esloignant le plus que lon pourra le faict de toute suspision de mespris et de contemnement, ou de braverie et d'audace, et la rejettant ou sur la necessité, ou inadvertance, ou accident, ou disgrace et infortune, comme fait Sophocles,
  Pas ne demeure aux affligez seigneur
  L'entendement qu'ils avoient en bon heur,
  Ains quelque grand qu'il fust, il diminue.
et Agamemnon quoy qu'il referast le ravissement de Briseïde à un fatal malheur,
  Si est il prest du sien en satisfaire,
  Et grands presens pour payement en faire.
car le prier est signe d'homme qui ne mesprise point: et celuy qui a offensé, s'il s'humilie, dissoult toute l'opinion que lon pouvoit avoir de contemnement: mais il ne <p 60v>fault pas que celuy qui se sent en cholere attende cela, ains qu'il se serve de la response que feit Diogenes: Ceux là se mocquent de toy, Diogenes: «Et je ne me sens point mocqué moy,» respondit-il: aussi ne se doit il point persuader qu'on le mesprise, ains plus tost qu'il auroit matiere de mespriser l'autre, et estimer que la faulte qu'il a commise est procedee ou d'infirmité, ou d'erreur, ou de hastiveté, ou de paresse, ou de tacquinerie, ou de vieillesse, ou de jeunesse: et quant aux serviteurs ou aux amis, il les en fault descharger de tout poinct, car ils ne nous mesprisent pas pour ce qu'ils aient opinion que nous leur puissions rien faire, ou que nous ne soions pas gens d'execution, ains les uns pour ce qu'ils nous estiment bons et debonnaires, les autres pour ce qu'ils nous aiment: at maintenant nous ne nous aigrissons pas seulement contre nostre femme, contre nos serviteurs, et nos amis, comme estans mesprisez par eux, mais aussi nous attachons nous en courroux et aux hosteliers, et aux mariniers, et aux muletiers qui sont yvres, pensans estre mesprisez par eux: et, qui plus est, nous nous courrouceons encore contre les chiens qui nous abbayent, et contre les asnes qui nous regimbent: comme celuy qui aiant haulsé la main pour battre l'asnier, comme il se fust escrié qu'il estoit Athenien: «Et tu ne l'es pas toy,» dit-il à l'asne: en le frappant, et luy donnant force coups de baston. Mais ce qui plus engendre de frequentes et continuelles hargnes de cholere en nostre ame, qui s'y amassent petit à petit, c'est l'amour de nous mesmes, et une malaisance de moeurs, avec une mignardise, et une delicatesse, tout cela ensemble nous en produit un exaim comme d'abeilles, et une guespiere: et pourtant n'y a-il point de meilleur provision pour se comporter doucement et benignement envers sa femme, envers ses serviteurs, et envers ses familiers et amis, que la facilité de moeurs et la simplicité ronde, quand on se sçait contenter de ce que lon a present &agra