Introduction

Le docte angevin Gilles Ménage (1613-1692) [1], caricaturé par Molière sous les traits de Vadius dans Les Femmes Savantes, manifesta, dès sa tendre jeunesse, de grandes dispositions intellectuelles lors de ses études, littéraires, philosophiques et juridiques; il avait dix-neuf ans quand il fit son entrée dans le monde en étant avocat d'abord à Angers, en 1632, puis au Parlement de Paris et ensuite à Poitiers. Mais ne se sentant pas de vocation pour cette profession, il s'orienta vers l'état ecclésiastique [2] moins par conviction religieuse que par opportunisme matérialiste, ce qui lui permit alors de se consacrer entièrement à l'objet de sa passion de toujours: les humanités.

Sa mémoire exceptionnelle, sa curiosité toujours en éveil et son aisance à disserter sur toutes sortes de sujets ardus, lui valent l'admiration des personnes qu'il rencontre à Paris, notamment lorsqu'il entre chez le Coadjuteur Gondi, futur Cardinal de Retz. Ménage occupe assez vite une place importante dans le monde des lettres à la fois par ses travaux sur la langue française et la langue italienne, en publiant ses fameux dictionnaires étymologiques - les Origines de la langue françoise en 1650 et les Origini della lingua italiana en 1669 -, et aussi par ses éditions critiques de textes anciens [3]. Ménage est un érudit dont les savants étrangers sollicitent un entretien s'ils sont de passage à Paris; il est une référence que l'on consulte, avant de publier un ouvrage.

Restant angevin de coeur - et il le restera toute sa vie -, l'érudit Ménage est très tôt installé dans les mondanités parisiennes qui lui ouvrent les portes de l'Europe scientifique. En effet, dès ses premières publications, Ménage impressionne par l'étendue de sa science, et il jouit d'emblée d'une réputation qui dépasse le cadre de la capitale, pour rayonner non seulement sur toute la France, plus particulièrement la moitié nord-ouest, autour des provinces de l'Anjou, du Maine et du Poitou, de la Normandie et de la Bretagne, mais aussi sur « toute l'Europe », formule qui lui est chère. En réalité, il s'agit essentiellement de l'Italie, des Pays Bas et de ce qui est devenu la Scandinavie, de l'Angleterre et de l'Allemagne. Précisons ici qu'à la seule lecture des textes biographiques concernant Ménage, qu'il s'agisse des « Mémoires pour servir à la Vie de M. Ménage » (texte anonyme [4] placé en tête du second tome de la deuxième l'édition du Menagiana (1695) et repris en tête du premier tome de l'édition de 1715), de Célestin Port se fondant en partie sur l'Eloge Funèbre prononcé par Gourreau devant l'Académie d'Angers, de P. Bayle ou de tous ceux qui les ont suivis [5] on s'aperçoit que l'énumération des pays d'Europe où Ménage jouissait d'une réputation scientifique certaine, appuyée par une correspondance avec des savants de ces pays, n'est jamais assortie de démonstrations précises: on ne sait donc pas, en se fiant simplement à ces sources, qui ne sont pas toujours de première main, avec qui Ménage était en relation épistolaire. Seule la Reine Christine de Suède échappe à ce silence. Que ne ferait-on pas pour une Reine!

Nous nous attacherons donc dans cet exposé à discerner ce que pouvait représenter l'Europe pour Gilles Ménage et à identifier quelques-unes de ces personnalités européennes qui étaient en relation suivie avec lui; cela nous conduira à préciser les motifs de ces échanges, donc à inscrire les perspectives purement scientifiques dans le plus vaste domaine des faits socio-culturels propres à l'époque considérée. Puis, après avoir identifié la nature réelle des préoccupations européennes de Ménage, nous analyserons leur place effective dans son oeuvre lexicographique, telle qu'elle nous est restée.

Ménage et l'Europe des régions

Un des leitmotive de Gilles Ménage dans le Menagiana [6] est de souligner à propos de tel ou tel de ses amis ou correspondants qu'il était une des personnes les plus savantes de toute l'Europe [7]. Que pouvait représenter l'Europe pour un érudit au XVIIème siècle? Il ne suffit pas de chercher les seuls critères de délimitation géographique et historique, bref de retracer les perspectives géopolitiques de l'Europe au XVIIème siècle [8]. En revanche, il est logique de penser que l'Europe symbolisait pour Ménage l'extension culturelle de référence laudative et honorifique [9] regroupant quelques-unes des villes restées grandes métropoles culturelles européennes. Si l'on se fonde sur les villes où ont été édités les différents travaux de G. Ménage, on peut donner la liste suivante: Paris, Lyon, Florence, Venise, Rome, Amsterdam, Rotterdam, La Haye, Leyde, Utrecht, Leipzig, Francfort, Cologne, Londres, Genève [10]. Mais, comme Ménage, lorsqu'il parle de l'Europe dans le Menagiana ou ailleurs, ne donne pas de noms de villes précises, ou que très rarement, nous devons les retrouver au gré de ses remarques dans divers textes.

Il ne faut pas se fonder sur ses dictionnaires étymologiques (les Origines de la Langue Françoise, 1650, les Origini della Lingua Italiana, 1669 et 1685, le Dictionnaire Etymologique ou Origines de la Langue Françoise, 1694 [11]) pour y retrouver des traces de ce que nous pourrions nommer sa "conscience européenne". En effet, malgré les apparences fantaisistes de ses différents corpus et la relative abondance de noms propres [12] on ne relève que peu de noms propres directement relatifs à l'Europe; ainsi aucune entrée n'est consacrée au mot Europe, ni même à l'adjectif européen [13] ce qui nous surprend, puisque l'étymologie de ce mot aurait dû intéresser plus particulièrement un esprit curieux comme l'était Ménage, au moins si l'on pense à la seule figure mythologique d'Europe. Il nous paraît d'autre part surprenant qu'il ait pu ignorer les références historiques à des auteurs tels que Strabon et Guillaume Postel qu'il cite assez souvent dans ses ouvrages; or, comment pouvait-il ne pas connaître les représentations populaires de l'Europe comme un dragon (cf. Strabon) ou comme une femme (cf. Postel)?

D'autre part, on peut tenter de cerner cette conscience européenne de Ménage: si l'on fait d'abord l'inventaire des termes contenus dans les textes que Ménage connaissait (cf. Vitruve, Junius, et le Thresor de Jean Nicot [14]), pour élargir ensuite la perspective avec les articles du Grand Dictionnaire Historique de Moreri [15] (l'article de la « Nouvelle et dernière édition » en 1759 étant très élaboré) et du Dictionnaire Universel français-latin de Trévoux (1721) [16], on isole ainsi un corpus de noms propres de pays, de peuples, de noms de fleuves et de montagnes, de villes propres à l'Europe du XVIIème s. , et on peut alors rechercher les mots qui ont retenu l'attention de Ménage: on est frappé de n'en retrouver que très peu dans ses dictionnaires étymologiques.

Ainsi, aucun nom propre de pays européens ne jouit d'une entrée, alors que quelques noms de peuples font l'objet d'un article, l'étymologie étant alors souvent indissociable de remarques historiques: tel est le cas pour les Allemans, les Allobroges, les Gavaches, les Gaulois et les Lombards (on ne relève rien concernant les flamands, les espagnols, les italiens, les norvégiens, les suédois [17]); si l'on se fie au seul Dictionnaire étymologique ou Origines de la langue française(1694), on ne retient des articles évoquant les Anglais et les Espagnols que le détail des termes injurieux auxquels ils correspondent: le terme Anglois n'est défini que comme une injure appliquée à de « fâcheux créanciers », et les Espagnols, nommés par leur appellation désobligeante de Maranes [18], sont aussi évoqués, de façon accessoire, pour leur petite monnaie d'or, le maravedis, qui a eu cours en France pendant quelque temps [19].

Les cours d'eau sont plus favorisés puisqu'on en relève un certain nombre, mais l'intérêt de Ménage concerne surtout les fleuves français ou italiens [20]: il consacre un long article à la Loire « Fleuve le plus beau de France » (il y est attaché affectivement), au Rhône (graphié Rosne en tant que mot vedette et Rhosne lorsqu'il est évoqué dans l'article Loire), à la Saône et à la Garonne; les noms de la Seine, du Pô et du Tibre, du Rhin et du Danube, du Tage et de la Vistule, de l'Escaut et de la Meuse ne figurent dans le Dictionnaire qu'à l'article Loire, à propos de la discussion sur le genre des noms de Fleuves [21]. Même si les noms de fleuves sont mieux représentés que les autres noms propres relatifs à la géographie de l'Europe, les principales contrées européennes ne sont pas toutes évoquées à travers eux.

Pour les montagnes, Ménage ne semble retenir que les Alpes et les Ardennes, si l'on ne tient compte que des entrées.

Il nous paraît inutile de poursuivre davantage ce genre d'investigations [22]: ces quelques remarques nous montrent que les noms propres représentatifs de l'Europe n'offraient pas à Ménage le lieu de remarques étymologiques et historiques suffisamment attrayantes pour faire l'objet d'articles systématiques dans ses dictionnaires; nous avons relevé un seul chapitre dans la dernière édition des Observations (1676, ch. CLI, p. 476-7) où sont réunis quelques noms de grandes villes européennes dont Ménage note les différentes prononciations [23]; plutôt que de consacrer une étude à la ville de Florence ou à celle de Venise [24], il a préféré mentionner que la petite ville de Vivonne sise à quatre lieues de Poitiers tire son nom de sa situation géographique au bord de la rivière de Vonne, Vicus ad Vonnam; la petite ville de Magny, à mi-chemin de Paris à Rouen, tire son nom du latin Magniacum qu'on trouve chez Fulbert, Evêque de Chartres, etc.

Le corpus des termes géographiques n'est donc pas particulièrement révélateur d'un intérêt linguistique que Ménage pouvait porter à l'Europe, en tant que contrée géographique ou même entitée historique [25].

Pourtant, les nombreuses relations savantes que Ménage entretenait dans plusieurs pays, nous prouvent que l'Europe occupait une place privilégiée dans sa vie [26] et dans l'élaboration de son oeuvre, qu'il s'agisse de travaux intellectuels, de discussions philologiques ou de détails matériels concernant l'impression d'ouvrages.

Il faut préciser ici que Ménage n'a pas voyagé [27], du moins hors de France, si l'on se fie à ce qu'il dit lui-même:

En revanche, Ménage a rencontré plusieurs érudits étrangers lors de leurs voyages ou passages en France [29] - la France offrant aux gens du Nord une étape vers l'Italie -, et, à cet égard, on ne peut négliger le rôle des réunions mondaines et savantes dans les cercles littéraires au cabinet des frères Du Puy, à celui de M. de Thou ou encore chez le Président Lamoignon, et surtout aux fameuses Mercuriales que Ménage tenait tous les mercredis [30]; c'était un lieu de rencontres savantes privilégié où se retrouvaient des savants français, allemands, hollandais et italiens. Ses rencontres savantes furent aussi enrichies par la correspondance que Ménage entretint avec de nombreux savants représentant les grandes cités culturelles de l'Europe [31]. La République des Lettres avait bien, il faut le rappeler, une dimension Européenne.

Personnalités européennes en relation avec Ménage

Les sources directes et indirectes

Nos sources directes sont les textes dans lesquels Ménage présente directement ses amis - comme c'est parfois le cas dans certains articles des dictionnaires étymologiques et aussi dans les Observations sur la langue Française -: la correspondance que Ménage a adressée ou reçue [32].

L'ouvrage posthume du Menagiana (première édition en 1693) qui rassemble les témoignages de plusieurs de ses amis proches (Baudelot, Boivin, de Bouteville, l'abbé Chastelain, Dubos, Galland, de Launay, Mondin, Pinson, de Valois), réunit des textes écrits à la première personne [33] mais que Ménage n'a pas choisis ni relus lui-même puisque l'idée même de l'ouvrage est postérieure à la mort de Ménage [34]. La source n'est donc pas vraiment directe, sans être totalement indirecte.

Les sources indirectes sont à trouver au hasard de remarques ponctuelles dans les oeuvres de Ménage mais surtout dans les correspondances où il est question de lui [35]. On ne peut négliger la correspondance de plusieurs savants, tels Chapelain et Guez de Balzac, E. Bigot et les savants hollandais ou allemands, P. D. Huet, P. Bayle, etc. Ainsi les éloges adressés indirectement à Ménage par Gronovius, savant allemand, dont il est question dans une lettre adressée par Balzac à Chapelain en date du 15 septembre 1640 [36]: Guez de Balzac écrit:

L'ouvrage en question est la Réponse au discours sur l'Heautontimorumenos de Térence, paru à Paris en 1640 [37]. Balzac n'hésite pas non plus à souligner que Ménage pourrait, par la qualité de son livre sur Térence, rendre jaloux Juste-Lipse lui-même (cf. Lettre du 20 septembre 1640 adressée à Chapelain, in Livre XXI des Lettres de Balzac). ans un article intitulé La correspondance de Gilles Ménage, R. Maber [38], a réparti les correspondants de G. Ménage en deux grandes catégories, les Français et étrangers résidant en France, les étrangers et les Français vivant hors de France, elles-même divisées en six groupes: selon la nature des relations entretenues par Ménage, familiales [39], littéraires et mondaines, ou érudites; c'est cette dernière catégorie qui nous intéresse directement ici.

Les Français à l'étranger

Il faut distinguer les voyageurs et les exilés huguenots, réfugiés en Hollande notamment [40], à qui Ménage donnait des nouvelles régulières de France; on connaît le rôle important qu'ont joué certains de ces réfugiés pour les publications "étrangères" de Ménage: ainsi, Jean Rou, secrétaire et interprète des Etats Généraux de Hollande, a-t-il corrigé les épreuves de l'Anti-baillet imprimé en 1692 à La Haye; P. Bayle [40] s'est occupé de la réimpression des Mescolanze à Rotterdam en 1692.

Pour les simples voyageurs, mentionnons Emery Bigot (1626-1689), dont Ménage parle souvent dans ses lettres à Magliabecchi et à Carlo Dati, et qui s'est beaucoup déplacé à l'étranger, notamment aux Pays-Bas (à La Haye), en Italie [41] (à Florence et à Rome), et en Allemagne (à Francfort); il s'est aussi rendu à Strasbourg, ville de transit des ouvrages en provenance du nord. Il fut donc un intermédiaire privilégié entre Ménage et des érudits étrangers.

Pierre Daniel Huet (1630-1721) joua un rôle similaire [42], bien qu'il ait moins voyagé hors de France: il a surtout voyagé dans sa jeunesse, notamment en 1652 en Suède avec Samuel Bochart.

Les étrangers à l'étranger

L'Italie, berceau de l'humanisme classique, occupe la première place comme lieu privilégié de voyages d'études en vertu de la tradition de l'italianisme héritée de la Renaissance et encore vivante au XVIIème siècle. Ménage, qui lisait et écrivait couramment l'italien, eut de nombreux correspondants en Italie, notamment à Florence, à Padoue, à Pise, à Rome et à Venise [43]; il s'agit surtout de savants ayant été des membres de l'Académie de la Crusca à Florence [44]. Cette académie plutôt littéraire fut fondée à Florence en 1582 pour épurer la langue italienne [45], et elle commença à travailler à son Vocabulario dès 1591 pour en donner une première édition en 1612 et une seconde en 1623; les académiciens de la Crusca parlèrent en termes très élogieux de Ménage et les principales de leurs louanges ont été publiées en tête de la seconde édition des OLI en 1685 à Genève [46]. Ménage fut admis membre correspondant de la Crusca en 1654, et il donna dès l'année suivante une édition annotée de l'Aminta du Tasse; il prépara activement plusieurs travaux en italien dont une édition des poésies de Monseigneur della Casa; il publia en 1669 à Paris la première édition de ses fameuses Origini della lingua italiana [47] - premier dictionnaire étymologique de la langue italienne écrit en italien par un français - ayant réussi à s'imposer face aux auteurs du Vocabulario malgré des rivalités acharnées [48].

Parmi ses correspondants italiens, retenons les noms principaux:

  • Le cruscante Ottavio Falconieri (mort à Rome 1676 environ à l'âge de 30 ans) semble avoir été un ami familier de Ménage qui l'appelait « il signor Ottavio »; prélat descendant d'une famille noble originaire de Florence, il était en relation épistolaire avec les savants les plus célèbres de son temps, comme Heinsius et Spanheim qui lui ont dédié des ouvrages; il fut membre de plusieurs académies savantes; dans une lettre adressée au Prince Léopold de Toscane en déc. 1663, Falconieri énonce la nécessité de se référer au Tasse - on pense à la récente édition de Ménage - pour la nouvelle édition du Vocabulario de la Crusca.
  • Fabretti (Rome): né en 1618 en Italie du nord et mort en 1700 à Rome, il fut appelé à Rome à 18 ans pour être avocat; à son retour d'une mission en Espagne dans la suite du Nonce, il a visité à cette occasion la France, a rendu visite à Ménage et devint son correspondant; il entretint aussi une correspondance avec Mabillon, le père Hardouin et Spanheim.
  • l'ecclésiastique Noris (Florence): né en 1631 à Vérone et mort à Rome en 1704, ermite de Saint Augustin, nommé cardinal et préfet de la Vaticane, il fut soupçonné de jansénisme par les jésuites français; sur ses démêlés avec le père Hardouin (cf. Menagiana, 1693, p. 425).

    On peut encore mentionner le prince Leopoldo de Medici (est-ce Leopold de Toscane?), le Comte Ferdinando Del Maestro, membre de l'Académie della Crusca sous le nom de l'accademico Asciutto, Andrea Cavalcanti, Chimentelli [49], le Nonce Nicolini [50] et Ruscellaï, à qui Ménage fit voir ses poésies italiennes pour prouver qu'il n'était pas « indigne d'être membre de l'Académie de la Crusca » [51].

    Les trois plus importants furent sans conteste pour Ménage Francesco Redi, médecin, humaniste et poète, Carlo Dati, secrétaire de l'Académie de la Crusca et Antonio Magliabecchi, bibliothécaire du Grand-Duc de Toscane, Côme III que Ménage rencontra lors de son séjour en France [52]. Rappelons que tous les italiens de passage à Paris allaient voir Ménage, à tout le moins cherchaient à le rencontrer dans un des cercles savants.

    Enfin, on ne peut oublier le grand Ottavio Ferrari (1607-1682), « célèbre professeur de Padoue », selon les termes de Ménage [53], historiographe de Milan, auteur d'un dictionnaire étymologique de l'italien écrit en latin les Origines linguae italicae (Padoue, 1676).

    Les pays du nord de l'Europe

    Pour la Hollande, en dépit d'une remarque désobligeante sur les auteurs hollandais [54] qui touche également les imprimeurs, par ailleurs assez souvent critiqués, on peut retenir plusieurs noms célèbres:

  • Gisbert Cuper, surtout associé à Deventer, est né en 1644 dans le duché de Gueldre; il a fait ses études à Nimègues, puis à Leyde sous l'autorité de Gronovius avant de se rendre à Paris pour voir les principaux savants, dont Ménage [55]; il est appelé à Deventer pour professer l'histoire où il meurt en 1716; il fut correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres.
  • Grotius, i. e. Hugo de Groot (1583-1645): juriste, diplomate, historien et humaniste hollandais, auteurs de nombreuses éditions critiques sur les auteurs grecs et latins, il fut historiographe de Hollande. « Grot en flaman signifie "grand" [56] », ce qui a fait dire à M. Vossius parlant de Grotius, qu'il était re et nomine magnus; sur les déboires de Grotius, révoqué par la reine Christine de Suède (cf. Menagiana, 1693, p. 482 [57]).
  • Nicolas Heinsius, épistolier hollandais très couru en France [58], entretenait une correspondance suivie avec de nombreux savants en France, en Italie, et en Allemagne; il fut chargé par la Reine Christine de Suède d'approvisionner la bibliothèque du royaume; ce qui l'attira en France, ce fut la bibliothèque des frères Du Puy, réputée pour sa richesse en manuscrits, « une des plus curieuses de toute l'Europe [59] »; lors de son voyage en France, Heinsius lia des liens amicaux avec plusieurs personnalités dont Ménage qui l'a reçu chez lui: Sur le rôle des échanges entre savants, on apprendra encore dans le Menagiana que Si Ménage précise qu'il n'a pas connu Daniel Heinsius, le père de Nicolas Heinsius, il rapporte ailleurs que Daniel Heinsius «  aimait un peu à boire » [62].
  • Gérard et Isaac Vossius. Gerardus Joannis Vossius (1577-1649): professeur d'histoire à Amsterdam, auteur de l'Etymologicon linguae latinae (1664) était avant tout un humaniste intéressé par la pédagogie du grec et du latin et par l'histoire des religions. Son fils, Isaac Vossius, (1618-1689) fut historiographe de Hollande et bibliothécaire de Christine de Suède; Ménage l'a rencontré à Paris (cf. l'anecdote dans Menagiana, p. 109).

    De la Hollande à l'Allemagne

  • Gronovius, père et fils (Leyde). Jean Frédéric Gronov (Johannes Fredericus Gronovius) (1611-1671): quoique né à Hamburg, il est associé aux humaniste hollandais, et fut considéré comme le plus grand latiniste de son temps, il était notamment célèbre pour ses nombreuses éditions critiques. Il travaillait avec Grotius qu'il aurait rencontré au cabinet des frères Du Puy. Gronovius est né à Hambourg en 1611 et mort en 1671 à Leyde; emmené par son père à Leipzig pour étudier le droit, en Hollande pour les visites aux savants et bibliothèques, en Angleterre 1639, il fut docteur en Droit à Angers en 1640; après avoir voyagé en Italie, en Suisse et en Allemagne, il aboutit à Deventer où il eut une chaire de littérature et d'histoire; en 1658 il succède à Heinsius dans la chaire des Belles Lettres de Leyde; il a eu deux fils dont Jacques, né en 1645, très savant philologue qui a parcouru toute l'Europe pour rencontrer les amis de son père.
  • Graevius (Utrecht): Jean Georges Graefe, né en Saxe en 1632 et mort en 1703, voulait faire des études de lettres mais, pour répondre au souhait de son père, il étudie le droit; il va en Hollande où il rencontre Saumaize, Heinsius, Gronovius dont il devient l'élève à Deventer; ensuite il fut nommé professeur d'histoire à Utrecht, ville qu'il ne quitta pas, en dépit de propositions de postes à Amsterdam, Leyde, Heidelberg, en Prusse, à Padoue; on venait de toute l'Europe suivre ses cours à Deventer; il eut part aux libéralités de Louis XIV; il édita les poésies grecques et latines de Huet.
  • Carpzovius (Leipzig): né à Leipzig en 1649 et mort en 1699, membre du sénat de Leipzig, il a édité les Amoenitates de Ménage à Leipzig en 1680; en 1682, il entre dans la société des hommes de Lettres qui rédige les acta eruditorum commencés par Othon Mencken; il aide Spanheim pour l'édition des oeuvres de Julien.
  • Spanheim Ezéchiel: né à Génève en _629 et mort à Londres en 1710, philologue, il va à Leyde en 1642 où son père était professeur de Théologie. Il polémique à Leyde avec Capel sur l'alphabet hébraïque et, de retour à Genève, il obtient une Chaire d'éloquence à l'Académie. Il voyagea beaucoup.

    La Suède est essentiellement représentée par la reine Christine de Suède: cette femme aux allures garçonnes [63] a marqué la vie de Ménage; elle l'admirait beaucoup et, lors de son voyage à Paris en 1656, elle fut plus qu'étonnée de ne pas le rencontrer à l'Académie. Elle était particulièrement intéressée par ses travaux étymologiques, aimant à dire que

    Elle soumit à l'appréciation de plusieurs lettrés parisiens ses vers qu'on jugea assez libres [65] et elle invita plusieurs fois Ménage à sa cour, comme elle l'avait fait pour plusieurs autres savants, tels Saumaize, Descartes, Vossius, et Grotius, ce qui place Ménage en une position comparable à celle de ces grands érudits européens; Ménage rapporte: C'est pour elle que Ménage a composé la fameuse Eglogue qui a donné lieu à une controverse avec Boileau [67]; sur l'affaire de la chaîne en or [68] et sur le voyage de Bochart et Huet en Suède, on se reportera au Menagiana [69].

    Pour l'Angleterre: on ne dispose quasiment pas de lettres échangées avec des savants d'Angleterre [70] alors que, par le Menagiana et par les lettres d'E. Bigot, on sait que Ménage avait entretenu une correspondance suivie, au moins dans le cadre de la préparation de la réédition de son Diogène Laërce à Londres [71].

    Ménage a entretenu une correspondance avec le célèbre poète John Milton (1608-1674), auteur du Paradis perdu et d'un Thesaurus linguae latine. Milton a voyagé, à partir de 1638, en France, où il n'a fait que passer, et en Italie. Nous ne savons pas s'il a rencontré Ménage.

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