Objets de ces relations

Il s'agit, pour l'essentiel, des menus potins de librairie, de bibliophilie - fabrication des livres et recherches d'éditions anciennes devenues rares -, de préoccupations bibliographiques - chronique des projets d'ouvrages, notamment les éditions critiques de textes anciens, des impressions en cours de réalisation -, sans oublier la recherche de documents, les choix d'éditeurs susceptibles d'imprimer des travaux en préparation et les discussions philologiques...

De X à Ménage: Ménage récepteur / lecteur

Les savants étrangers consultent Ménage sur leurs travaux [72] et la situation est semblable pour des savants français qui demandent à Ménage son avis avant l'impression d'un ouvrage: on en a un bon exemple au fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lyon dans une lettre manuscrite non publiée d'un chartreux se nommant De Lamare [73].

Les savants informent Ménage des récentes publications ou des impressions en cours, des succès d'imprimerie - qu'il s'agisse de ses propres ouvrages ou de ceux d'autres savants de ses amis -, des rivalités entre éditeurs ou entre éditions: ainsi peut-on relever dans l'édition de 1730 de l'Anti-baillet, la Lettre de M** sur la présente édition:

Mentionnons encore les annonces d'envois de livres et les relations sur les difficultés d'acheminement des paquets (cf. la correspondance italienne), les demandes de commissions auprès de tel ou tel homme important, influant, qu'il s'agisse d'un juriste, d'un homme d'église ou d'un libraire: quand un auteur cherche un éditeur / imprimeur français, il s'en enquiert auprès de Ménage comme c'est le cas du libraire Leers de Rotterdam qui demande à Ménage de le mettre en relation avec des libraires italiens [74].

De Ménage à X: Ménage locuteur / écrivain

Ménage remercie pour les livres parvenus à bon port, demande des renseignements sur la présence d'archives dans telle bibliothèque, comme pour un manuscrit conservé à Florence [75]; il mène aussi des discussions philologiques, par exemple en s'entretenant d'étymologie avec Chimentelli, professeur d'humanités à l'Académie de Pise [76]; on retrouve la bibliophilie, les échanges d'avis ou d'informations concernant les éditions critiques de textes de l'antiquité, qu'il s'agisse de projets de travaux ou d'ouvrages en préparation, ou encore en cours d'impression, les transmissions de documents, les envois de livres aux bons soins d'un savant voyageur, les commandes d'ouvrages [77]... ; Ménage informe ses correspondants sur la lenteur de l'impression de ses OLI: grâce à ses lettres à Magliabecchi, on dispose d'une chronique quasiment mensuelle. Ménage donne son avis sur tel ou tel, transmet à Magliabecchi les premiers feuillets imprimés de la seconde édition de ses OLI pour les soumettre à son appréciation.

On apprécie l'importance des Lettres Italiennes dans la vie savante de Ménage, lettres qui « attestent la cordialité de ses rapports avec les philologues toscans.  » [78].

Par sa correspondance [79], sa fréquentation des cabinets savants, ses Mercuriales puis ses Cathémérines, Ménage a donc joué un rôle capital comme intermédiaire entre savants européens: il fut, tout comme les Bigot, Heinsius, Huet, Vossius, et bien d'autres, un des fédérateurs de la République des Lettres qui concerna « toute l'Europe » des grandes villes de l'imprimerie.

L'intérêt de ces échanges entre savants européens dépasse largement le seul cadre de la vie quotidienne d'un érudit Européen au XVIIème siècle. Ces échanges épistolaires, assortis des rencontres dans les cercles savants, ont joué un rôle déterminant dans l'élaboration d'une oeuvre scientifique telle que celle de G. Ménage. En effet, par-delà les discussions sur les textes anciens et sur leurs commentateurs, par-delà les préparations d'éditions critiques, bref, par-delà l'intérêt commun pour l'antiquité, avec, parfois encore, l'utilisation du latin comme langue de communication européenne, on assiste, à travers l'étude de ces correspondances, à l'élaboration d'une véritable conscience linguistique européenne, chaque savant contribuant à l'édifice scientifique commun. C'est ainsi que plusieurs idées éminemment modernes ont pu faire leur chemin: citons l'exemple de C. Cittadini qui, le premier en Europe, a émis en 16O1 [80] l'idée qu'une langue romane, l'italien, repose en partie sur un latin vulgaire oral, idée que Ménage n'a pas manqué de relever [81]; les travaux de Du Cange sur le latin vulgaire et les reconstructions étymologiques de Ménage ne peuvent pas être étudiés isolément, et il faut les inscrire dans cette dynamique européenne qui leur a donné naissance et leur a permis petit à petit de se développer, de s'affirmer grâce aux travaux parallèles et complémentaires des Italiens de la Crusca et des germanistes, Allemands ou Hollandais comme Vossius; il paraît certain que le rôle accordé par Ménage à l'étymologie fondée sur des bases germaniques, s'inscrit dans le contexte de ses discussions savantes avec Heinsius et d'autres érudits connaissant plus particulièrement les faits de latinisation des bases germaniques par exemple. L'idée consistant à comparer à la fois le lexique et la structure grammaticale des langues romanes et plus largement des langues européennes prend évidemment sa source dans ces échanges, dans ces confrontations philologiques entre savants européens.

L'érudit Ménage, intermédiaire dont l'influence rayonna sur « toute l'Europe », pour reprendre ses propres termes, nous offre donc un bon exemple de ce syncrétisme philologique européen qui contribua à donner naissance à de grandes oeuvres étymologiques.

L'Europe et la philologie: vers une étymologie européenne

Il est intéressant de rappeler la place que Ménage accordait à la langue française dans l'Europe, si l'on se fonde sur l'Epistre au Chevalier de Méré, placée en exergue des deux éditions des Observations sur la Langue Française, 1672 et 1675:

N'oublions pas non plus sa réflexion sur la perennité des langues vivantes de l'Europe opposées au latin: Ce sujet devait bien le préoccuper, même si nous n'en trouvons pas beaucoup de traces dans ses travaux, qu'indirectement dans ses boutades concernant les incompréhensions entre locuteurs "latins" et récepteurs fermés à cette langue [83].

On peut véritablement parler, à propos de G. Ménage, de sa "conscience linguistique européenne" [84], qu'il s'agisse de ses réflexions théoriques sur la science étymologique qu'il nomme volontiers « l'art des étymologies », de l'étendue et de la richesse de ses références bibliographiques concernant des auteurs de « toute l'Europe », quelles que soient les époques considérées (cf. l'Espagne représentée aussi bien avec Isidore de Séville que par S. de Covarruvias), ou encore plus largement de sa réflexion sur la généalogie des langues.

Nous nous contenterons de rappeler ici ses réflexions théoriques dans l'Epistre dédicatoire à Jacques Du Puy placée en exergue des Origines de la Langue Françoise (1650) qui constitue un véritable « Manifeste philologique [85] » puisque ménage y énonce la théorie de la comparaison des langues, plus particulièrement de l'étymologie comparée des langues romanes et des langues européennes: non seulement il énonce, en accord parfait avec Du Cange, la nécessité d'étudier les textes du bas-latin pour y retrouver la trace des évolutions qu'ont subies les mots au fil du temps, mais il ne se contente pas de retrouver le chemin menant d'un étymon à son résultat en français: il fait plusieurs autres parcours qui lui permettent de vérifier la pertinence des étymons proposés; il vérifie une étymologie française en établissant le parallèle avec l'italien et l'espagnol, il présente même assez souvent [87] les évolutions parallèles dans les trois langues romanes à partir d'une même base latine; même si, parfois, il se trompe en interprétant comme un emprunt à l'italien ce qui est un héritage du latin ayant eu lieu aussi en Italien, il a néanmoins compris et mis en pratique le principe du comparatisme des langues romanes [88], et au regard de l'histoire c'est cette typologie d'étude qui est fondatrice; il en est de même lorsque Ménage affirme la nécessité de prendre en compte « tous les divers idiomes de nos Provinces et le langage des Paysans, parmy lesquels les Langues se conservent plus longuement »; rappelons que Ménage met sur le même plan les formes dialectales ou les régionalismes et les formes appartenant aux langues romanes ou aux langues germaniques. Il montre, par sa pratique, qu'il a compris que les langues romanes, dialectes du latin tardif, constituent un sous-groupe des langues de l'Europe. Ainsi, quand il met en parallèle l'allemand « avec tous ses dialectes », certains mots celtes, l'anglais, l'italien, l'espagnol et des termes propres aux régions de Bourgogne, de Normandie, du Poitou, de Picardie ou de l'Anjou, etc. , il accorde à l'anglais, l'allemand, l'italien et l'espagnol un statut de dialectes de l'europe, tout à fait comparables sur le plan typologique aux dialectes de la France. Nous n'hésitons pas à dire que Ménage traite, dans la théorie comme dans la pratique, les langues européennes comme des formes dialectales de l'Indo-Européen, même s'il ne dispose pas encore à son époque des moyens lui permettant de "deviner" ce domaine [89].

Il connaissait cependant les travaux de Johannes Goropius Becanus, auteur des Origines Antwerpianae, parues à Anvers en 1569; si Ménage critique durement, dans l'Epistre dédicatoire à Du Puy (Origines, 1650) les Origines flamandes de Becanus qu'il qualifie de « chimères toutes pures », c'est qu'il n'a sans doute pas compris l'intérêt de sa démarche et qu'il n'a pas su aller au-delà des difficultés formelles (Becanus prétendait prouver que la langue flamande était celle d'Adam) pour s'intéresser à la typologie de la recherche visant à privilégier le domaine des langues européennes à une époque où l'on ne prenait en considération que l'hébreu, langue sacrée par excellence, mère de toutes le autres. Goropius Becanus, partisan ardent de la tradition scythique, semble avoir été un des premiers auteurs à avoir eu l'idée de comparer le domaine celtique et le domaine germanique dans ses Notationes de origine et antiquitate linguae Cimbricae seu Germaniae (1580); même s'il a commis l'erreur de vouloir établir un lien de filiation entre les deux langues, en considérant plus largement que toutes les langues comporteraient des racines "teutoniques", il a néanmoins senti intuitivement la parenté commune sous-jacente [90]. Il en est de même pour les travaux d'Isaac Pontanus dont l'intérêt n'a pas marqué les esprits de son époque pas encore mûre pour être ouverte à l'idée des langues indo-européennes. Isaac Pontanus, philologue danois, historiographe du roi du Danemark a cherché à démontrer l'origine commune de français et des germains dans son ouvrage Origines Francicarum (parues en 1616). Pontanus est surtout connu pour le fameux Pater "trilingue" (latin, breton et vieil-anglais, id est moyen anglais) qui suit le Glossarium Prisco-Gallicum, texte véritablement fondateur dans l'histoire de l'étymologie comparée des langues indo-européennes. Ménage n'en a pas perçu tout l'intérêt, mais il s'y réfère assez souvent dans le Dictionnaire. L'intérêt de ces deux auteurs réside dans le fait d'avoir eu l'idée d'une famille linguistique commune européenne: en effet, par la comparaison, si maladroite soit elle, par la volonté d'établir des liens de dépendance réciproque entre le celte et le germain, ces auteurs offrent une première ouverture vers les langues de l'Europe. Ils ont donc préparé le terrain d'une étymologie qui sera d'abord européenne avec un auteur comme Ménage, avant de devenir, bien plus tard, au XIXème siècle seulement, indo-européenne. Il ne faut donc pas mésestimer les travaux de ces savants, car même en travaillant individuellement à l'étymologie de leur propre langue, ils ont participé aux fondements de la philologie comparée. Mais au seul regard de l'histoire, ces travaux étaient en fait prématurés, le XVI et le XVIIème siècle n'étant pas mûrs pour admettre l'idée des langues indo-européennes. Ménage s'est heurté à la même incompréhension avec ses rapprochements entre les langues classiques, les langues romanes et les langues germaniques.

Conclusion

Ménage érudit célèbre dans l'Europe du XVIIème siècle [90], n'a pas toujours été autant décrié par ses contemporains qu'on a bien voulu le laisser accroire, et les nombreux témoignages élogieux qu'on relève dans diverses correspondances et dans les éditions du Menagiana nous le prouvent; le discours de Besnier [91] qui figure en exergue de l'édition du Dictionnaire Etymologique ou Origines de la Langue Françoise (1694) nous offre également un exemple édifiant des mérites scientifiques qu'on a reconnus à Ménage avant qu'il ne soit critiqué injustement et dénigré par des auteurs tels que Turgot ou Voltaire, puis oublié au fil des siècles ultérieurs, jusqu'à sa réhabilitation discrète au début du XXème siècle par l'école allemande.

Nous avons enfin le plaisir de présenter publiquement ici, trois cents ans après la mort de Ménage, notre projet d'un colloque international qui célèbrera en 1994 le tricentenaire de la parution du Dictionnaire Etymologique ou Origines de la Langue Françoise (1694). On comprendra la symbolique de ce « colloque Ménage »... [92]

L'Europe économique de 1992 ne doit pas nous faire oublier que l'Europe cultivée et érudite, l'Europe des Belles Lettres et des Arts, n'a jamais eu besoin de conventions matérialistes pour exister: Gilles Ménage parmi tant d'autres en reste le Monumentum, la mémoire vivante, par-delà le temps.

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